INDE
1 789 est une grande date : c est en cette année que parut en Europe la première traduction de Sakuntala, le chefd'œuvre du drame indien. De cette publication, due à Tancien adversaire d'Anquetil, William Jones, date le mouvement enthousiaste qui jeta l'Europe savante du côté de rinde. On crut entrevoir une littérature sœur de la littérature hellénique, par le génie et la grandeur de ses poètes autant que par la langue. Le génie poétique de l'Europe s'inclina devant cette révélation de l'Orient :
« Veux-tu, disait Gœthe, embrasser en un seul nom fleur du printemps et fruit de l'automne? tout ce qui charme et qui enchante, tout ce qui rassasie et nourrit? Veux-tù en un seul nom embrasser le ciel et la terre? Je prononce ton nom, ô Sakuntala, et tout est dit ^ ».
L'on est, à la longue et à contre-cœur, revenu de ces
1. Willst du die BIttthe des frtihcn, die Friichte des &pUeren Jahres ,
Willst du, was reizt und entzUckt, willst du was stâligt und n^hrt , Willst du den Himmel , die Erde mit einem Namen begreifen : Nenn'icb Sakontala dich, und so ist ailes gesagt.
l'orientalisme en FRANCE. 25
illusions de la première heure ; à mesure que Ton a mieux connu les poètes et les écrivains de Tlnde, le prestige s'est dissipé; qui chercherait au delà de THimalaya les frères d'Homère et de Sophocle y perdrait décidément sa peine. L'Europe, pendant quelque cinquante ans, a de confiance admiré dans Tlnde la poésie qu'elle y portait de son propre fonds. Le Virgile de l'Inde, Kalidasa, est un Maii vaux gracieux et un maître en fait de œncetti, à faire envie à un poète du temps de Julie d'Angennes. Toute la littérature dramatique et lyrique, telle qu'elle se présente à nous, est une littérature de décadence, aussi morte qu'une littérature peut l'être ; c'est l'œuvre de pédants habiles à manier le vers, dont la suprême ambition est d'enfermer deux ou trois sens dans l'enceinte d'une ligne, et pour qui le calembour et l'énigme sont les éléments essentiels de tout poème digne de ce nom , s'ils sont rehaussés de temps en temps d'allusions mystiques aux charmes de la bien-aiméc et aux attributs transcendants de Krichna ou de Siva. L'épopée, plus naturelle et plus vivante, offrira quelques oasis de poésie fraîche et naïve , perdues dans un désert interminable de bavardage et d'ennui , et Valmiki est un Homère dont les sommeils sont bien longs.
De déception en déception , les lettrés de l'orientalisme avaient reporté tout le trésor de leurs espérances sur les Védas et cette poésie dite primitive, ce premier chant de l'humanité naissante s'éveillant en face de la nature ; l'illusion ici a été plus persistante, mais s'en va à la fin à son tour. Il y a dans les Védas beaucoup d'aurore, de soleil, de lumière, et l'aurore, le soleil, la lumière sont de si belles choses que leur nom à lui seul est toute une poésie ; on a donc lu la nature dans les Védas, elle n'y est pas. Dans le millier d'hymnes dont se compose le Rig, quand on a détaché quelques hymnes pleins de vie et de fraîcheur, les seuls
que Ton cite et qui sont la joie du traducteur, — un hymne fameux à l'aurore, aussi brillant qu'elle, un hymne métaphysique qui est un des plus beaux monuments que la poésie philosophique ait laissés dans le monde ^, — il ne reste plus qu'un amas de formules liturgiques , un rabâchage de litanies, et ce qui est pis et que l'on n'aurait jamais soupçonné d'abord, une rhétorique raffinée de théologiens subtils, aussi amoureux d'allusions, de jeux de mots, d'énigmes mystiques que les pires Pandits des époques récentes; cette poésie naturaliste, cette poésie primitive de l'humanité , a déjà toutes les prétentions , tout l'artificiel, tout le creux des littératures de décadence^.
Ce n'est point que les Aryas .de l'Inde aient été moins bien doués pour la poésie que leurs frères d'Europe ; mais cette poésie de l'Inde, il faut la retrouver et la deviner sous la formé artificielle et hiératique qui la recouvre déjà dans se^ documents les plus anciens. Un lettré, qui étudierait en m^e temps l'Inde en savant, pourra en d^ager pour lui-même un trésor de sensations et d'images «t y flottera en pleine poésie; mais une grande et belle littérature à offrir au lecteur européen , il n'en trouvera pas. L'intérêt réel des études indiennes est ailleurs ; il est dans la transparence merveilleuse de la langue et des traditions de l'Inde, qui ont présenté à l'Europe le premier miroir où elle ait pu reconnaître la structure de ses langues et la forme première de ses croyances ; il est dans la richesse et la variété de son développement linguistique, religieux, philosophique, qui sont la meilleure école où le savant puisse appi*endre
1. Voir la iradaction de cel hymne à la fin de V Essai sur les Cosnuh gonies aryennes.
2. Voir le livre de M. Bergaigne sur la ReUgUm védique et ses ôlades sur la Rhétorique du Rig Vééa,
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comment se forment et se transforment les langues , les Panthéons et les philosophies ; il est dans les flots de lumière qu'elle jette sur le passé de Thumanité aryenne et sur le présent religieux de la plus grande partie de TAsie. Mais si c'est par Tenthousiasme littéraire que les études indiennes furent intronisées en Europe, cette erreur, qui à présent fait sourire, devait être infiniment féconde, et comme il arrive souvent, Tespérance s'était trompée d'objet, mais non de réalité. On trouva un autre monde que celui qu'on cherchait, mais parce qu'on avait cherché ; rinde ne donna pas les trésors qu'on lui demandait, elle en donna qu'on n'avait point soupçonnés.
La création des études indiennes est une gloire anglaise ; à la suite de la conquête matérielle du pays, était venue immédiatement la conquête scientifique ; à la suite de Clive et de Hastings, étaient venus des vainqueurs plus nobles, William Jones, Wilkins et le grand Colebrooke. Pendant longtemps, Calcutta fut le centre unique des études indiennes ; l'orientalisme se faisait sur place ; d'ailleurs la guerre européenne l'y tenait bloqué ; de temps en temps arrivait en Europe le bruit de quelque grande découverte, de trésors trouvés en fouillant dans cette vieille et étrange littérature , des lexiques de Virgile et d'Homère, des dieux de Rome et d'Athènes, retrouvés au bord du Oange.
C'est Napoléon qui, sans s'en douter, par un acte d'arbitraire brutal , introduisit les études indiennes en France. En 1802, à la rupture de la paix d'Amiens, il avait déclaré prisonniers de guerre tous les Anglais qui se trouvaient alore sur le territoire français; dans le nombre se trouva, par un heureux hasard, un membre de la Société asiatique de Calcutta, de passage à Paris, Alexander Hamilton. Hamilton employa ses loisirs forcés à étudier la belle collection de manuscrits sanscrits qui avait été rapportée de
rinde au milieu du dernier siècle par le missionnaire Pons *. Il en rédigea le catalogue avec le conservateur des manuscrits orientaux Lenglès, qu'il initia aux études nouvelles, et la Bibliothèque nationale devint un centre qui attira du continent tous les adeptes de l'orientalisme. C'est là que Frédéric Schlegel , l'éloquent et brumeux hiérophante de la sagesse orientale, venait méditei* son fameux manifeste sur la Langue et la Sagesse des Indiens , qui, par la naïveté d'enthousiasme, la profondeur de certaines échappées , la puissance d'espérance et d'illusion , n'a guère d'équivalent dans l'histoire littéraire que le manifeste de Du Bellay et de la Pléiade. C'est là qu*à la veille de Leipzig, venait un pauvre étudiant de Mayence , Franz Bopp, jeter en silence les bases de la grammaire comparée. C'est là que se formait le premier apôtre français de l'indianisme, Léopold de Chézy, nature enthousiaste et ardente, d'imagination romantique et d'exaltation maladive ; Chézy portait dans l'étude d'un poème sanscrit quelque chose des sentiments de respect et d'amour d'un savant de la Renaissance , commentant Virgile ou Homère, et en donnant la première édition européenne de Sakuntala, il reproduisait en épigraphe le quatrain de Gœthe et ajoutait : « Malheur au cœur sec qui , après la lecture de cette composition divine, ne partagerait pas l'enthousiasme de Gœthe, et ne palpiterait pas, rempli des plus douces émotions !» En 1814, Chézy fut chargé d'un cours de sanscrit au Collège de France ; c'était le premier qui fût établi en Europe et il attira bientôt à Paris une élite d'étudiants de tous les pays du continent. Disons que l'ordonnance qui institua ce cours est une des premières qu'ait rendues la Restauration; trop heureuse si elle n'en eût jamais