‹ Essais orientauxChapitre 7 sur 109 · MM. BnéAL cl Gaston Paris · texte numérisé non relu

MM. BnéAL cl Gaston Paris

l'orientalisme en FRANCE. 3t

tout entier dans son histoire religieuse, politique, littéraire, artistique, autant que dans son histoire linguistique. Elle s^en détacha bientôt, par le fait même de ses progrès. Mais si elle est indépendante de Torientalisme, celui-ci ne peut se passer d'elle, et elle demeure son instrumîent nécessaire. La tâche de Torientaliste est infiniment plus complexe et plus vaste que celle du philologue, puisqu'elle la suppose ; pour lui, l'œuvre des Bopp n^est que le préliminaire à l'œuvre des Burnouf, et, dans la perspective de la science , vue dans son ensemble , le point de vue de Burnouf est infiniment plus haut et plus large que celui de Bopp, puisqu'il embrasse la vie entière au lieu d'une fonction isolée. Nul savant du siècle , comme Burnouf , n'a réuni à un tel degré les facultés diverses nécessaires à l'orientaliste complet, le sens philologique et le sens historique, l'instinct profond des relations cachées qui relient les phénomènes les plus divers d'aspect et des forces vives et indépendantes qui s agitent sous les similitudes apparentes. Nul orientaliste non plus n'a embrassé un domaine plus vaste, et partout où il a porté la main , il a marqué son passage par des découvertes fondamentales qui ont créé des sciences nouvelles.

On a vu plus haut comment il déchifira le Zend-Avesta et les inscriptions cunéiformes et jeta les bases de l'histoire linguistique et religieuse de la Perse ancienne. Ces grandes découvertes ne remplirent que la moitié de sa carrière : les débuts et la fin furent tout entiers consacrés à l'Inde ; c'est l'histoire de ses langues et de ses religions qui fut toujours l'objet dernier de sa poursuite, et même quand il sortait de ce domaine, c'est avec les ressources qu'il y avait ramassées qu'il explorait et fécondait les champs nouveaux qu'il abordait. Sa vocation fut précoce et en partie héréditaire. Son père, l'auteur de la célèbre grammaire grecque.

s'était mis au courant des méthodes de la philologie nouvelle; il avait essayé timidement d'en introduire les résultats les plus certains dans l'enseignement classique, et il ne tint pas à lui que cette réforme essentielle, qui ne s'est accomplie que de nos jours, n'entrât dans les faits à l'instant même; l'enseignement ne serait pas à l'heure présente de cinquante ans en retard sur la science. Eugène Burnouf, grâce à son père, fut dès l'abord en plein dans l'esprit nouveau, et ce qui était goût chez le père devint instinct et génie chez le fils. Burnouf se destinait au droit ; mais sa vocation se fit jour à travers les mailles de la procédure , et bien qu'il eut porté dans l'étude du Code le môme esprit de méthode et de rigueur scientifique qu'il devait plus tard porter dans ses travaux de philologue et que sa thèse de licence ait laissé des souvenirs à l'Ecole de droit, son cœur était ailleurs , bien loin du Digeste , aux bords de l'Indus et du Gange. Un jour, l'avoué chez qui il travaillait le surprit avec indignation étudiant, au lieu de grossoyer, un grimoire en caractères inconnus qui faisait tort à celui de la profession ; c'était le Nalus , édité par Bopp , ou le récit des aventures du roi de Nichada , qui perdit au jeu son. royaume, sa fortune et ne conserva que sa femme, la belle Damayanti. Le jeune clerc, mis en demeure d'opter entre Damayanti et l'avoué, opta pour Damayanti et se donna à elle tout entier.

Elève de Chézy, qu'il devait bientôt remplacer au Collège de France, Burnouf ne tarda pas à produire des travaux originaux et où se révélait le créateur. La Bibliothèque nationale possédait une collection de manuscrits écrits en pâli, la langue sacrée des Bouddhistes de Ceylan et de la presqu'île transgangétique , Birman, Siam, Cambodge, Annam. Ils avaient été rapportés de Siam, vers la fin du xvii® siècle, par l'ambassadeur que Louis XIV avait envoyé dans le pays,

l'oRIENTALISICB en FRANCE. 33

eii;168T, Laloubère. Au commencement de ce siècle, quand J'en commença à connaître le Bouddhisme et son immense extension en Asie, on comprix l'importance qu'il y aurait à déchiffrer la langue dans laquelle étaient conçus les livres^ fôcrés d'un si grand nombre de ses adhérents. On Bavait vaguement que le pâli était parent du sanscrit, sans que l'on connût exactement le genre de rapport qui exisitait entre les deux langues et sans que Ton fût en état d'analyser et de comprendre un texte étendu. Burnouf, .s'asaociant à un jeune étudiant danois venu à Paris pour étudier les langues orientales, Christian Lasseù, plus tard i'illustre auteur de l'Histoire ancienne de l'Inde, publia en 1826, deux années après sa thèse de droit, un Essai sur le pâli, où le problème était résolu. Il montrait que le pâli dérive régulièrement du sanscrit , de la môme façon que l'italien , par exemple , dérive du latin ; il établi^ les lois phonétiques suivant lesquelles les sons sanscrits se transforment dans la latigue dérivée el les modifications que «ubidsent les formes grammaticales; c'était la première application de la grammaire historique dans le domaine des langues de VInde. Enfin, il posait et abordait cette question d'une importance capitale, car elle est Uée avec l'histoire môme de l'origine du Bouddhisme : à quelle partie de l'Inde appartenait le dialecte qui , transporté par la propagande, s'est éteint dans la presqu'île indienne et s'est immobilisé dans les textes sacrés de Geylan et de l'Indo-Ghine ? Ce premier essai était encore bien incomplet, sans doute, et le sujet était loin d'ôtre épuisé; il ne l'est pas encore aujourd'hui; mais quelle que soit la part qui puisse y revenir à l»aspen , on y retrouve déjà toutes les qualités personuelles qui font le génie propre de Buruouf : la vue claire des questions,,. la précision des réponses, la logique .«eriiée, le sentiment profond de la vie qui va droit aux rap-

ports réels, la sagacité qui va aux rapports cachés. Cet essai, si important pour Thisloire linguistique de Flnde, puisqu'il établissait le premier anneau de la longue chaîne qui rattache le vieil idiome des Védas aux dialectes de rinde moderne, ne Tétait pas moins pour l'histoire religieuse, puisqu'il ouvrait à la science la source d'où sort un des grands embranchements de la religion qui compte le plus d'adhérents dans le monde. Ce n'est que vingt ans plus tard, quand les hasards de la science eurent ramené Burnouf à l'étude du Bouddhisme, qu'il put comprendre lui-même toute la valeur de ce premier travail , et il se trouva qu'il s'était préparé à une des grandes découvertes de l'histoire religieuse par ce modeste essai de débutant.

En 1832, le jeune orientaliste, âgé de trente et un ans à peine, était appelé au double honneur de remplacer Champollion à l'Institut et Chézy au Collège de France. Son discours d'ouverture, publié en 1833 dans la Revue des Deux Mondes^ marque le chemin que l'esprit scientifique avait fait en France. Ce n'est plus l'extase de l'artiste annonçant au monde l'apparition d'une forme nouvelle de la beauté et ravi d'ouvrir de nouvelles sources d'admiration ; c'est un tableau net et précis de la littérature indienne dans toutes ses branches, un exposé sobre et lumineux des idées nouvelles que la connaissance de la langue ancienne de l'Inde fournit sur la constitution des langues classiques, des questions qu'elle soulève sur les origines de la race indo-européenne, des instruments qu'elle nous met en main pour refaire une histoire avant l'histoire : « l'Indianisme — comme eût dit un des premiers et des plus illustres auditeurs de Burnouf, Littré — était entré dans la période positive. »

C'est au cours de ses recherches sur les origines de la

l'orientalisme en FRANCE. 35

Givilisation indienne qu'il fut amené , comme on Ta dit plus haut, à découvrir les titres les plus anciens de la civilisation de Flran. Cette grande œuvre n'était dans sa pensée qu'un incident dans la carrière qu'il s'était tracée : c'était l'Inde qui restait le but suprême de ses efforts, parce que là était le foyer de lumière qui devait éclairer le passé du reste du monde aryen. Il attaqua l'Inde par deux extrémités à la fois , par le Brahmanisme , et le Védisme. Il publia et traduisit le Bhagavata Pourana, le plus étendu des Pouranas , ces encyclopédies religieuses où les brahmanes ont rassemblé toutes leurs légendes sur la naissance et les renaissances du monde et sur la succession des dynasties mythiques et légendaires. L'on a souvent exprimé le regret que Burnouf ait consumé tant d'années précieuses de sa carrière d'inventeur dans ce labeur immense qu'il n'a pu terminer et que d'autres auraient pu accomplir à sa place. Le travail, en effet, n'offrait point dé ces diflBcultés de déchiffrement et de ces promesses de découvertes qui tentent le génie , et quelque utile et nécessaire qu'il fût à la science, le temps d'un Burnouf valait mieux. La perfection même de l'exécution, les vues profondes jetées en passant dans les notes ou dans les introductions, et où l'on sent le frémissement du génie supérieur à sa tâche et s'échappant à toute occasion vers des objets plus hauts, ne font qu'augmenter le regret qu'il se soit emprisonné si longtemps dans une tâche inférieure. Un élève de Burnouf, M. Barthélémy Saint-Hilaire , a révélé le secret de cette étrangeté, et l'explication fait le plus grand honneur à la conscience scientifique de Burnouf. A un moment où le plus pressant était de faire connaître les faits, c'est-à-dire de publier les textes, il crut qu'il était de son devoir de publier une des œuvres capitales du Brahmanisme ; or, les plus belles étaient prises : Schlegel publiait le

Ramayaua, Bopp annonçait une traduction du Mahabarata, Rosen entreprenait une édition du Rig Véda ; en fait, de ces trois grandes entreprises, la première seulie devait aboutir : mais Burnouf ne voulut pas empiéter sur des domaines déjà occupés , et conune une traduction des Pouranas était un des desiderata de la science , il se dévoua à une œuvre ingrate , qui était au dessous de lui : la science aussi a ses dévouements d'humilité.

L'œuvre à laquelle Burnouf semblait prédestiné était l'édition et la traduction des Védas : le Rig était son sujet favori à son cours du Collège de France : il sentait que là était la racine de tout le développement religieux de rinde et la clef de la mythologie comparée. Ceux qui ont entendu ce cours ont gai'dé un long souvenir de Toriginalité puissante et créatrice qui jetait là sa graine au vent de l'enseignement : chacun des vers de ces vieux hymnes , dont la forme et parfois le fond sont ce qu'il y a de plus vieux dans la parole et la pensée aryenne , éclairci par lui , jetait des rayons de lumière dans toutes les directions, sur la langue et sur les dieux de l'Inde moderne, de la Perse ancienne, de Rome et d'Athènes : c'était à chaque vers un voyage de découverte : on remontait aux sources du verbe et du génie aryen, puis Ton en redescendait tous les affluents tour à tour : « c'était un enchantement, » écrivait M. Mohl. Nulle œuvre directe n'est restée de ces révélations : çà et là seulement, quelques pages dans l'Introduction au Pourana , et dans, ses Etudes zendes, des rapprochements lumineux entre l'Avesta et les Védas, montrent au lecteur que Burnouf, en 1840, était maître des Védas encore inédits et les comprenait aussi bien qu'on a pu le faire trente ans plus tard, Ses découvertes, d'ailleurs, ne furent pas toutes perdue? : recueillies au sortir de ses lèvres par ses auditeurs de

L ORIENTALISME EN FRANCE. 37

France et d'Allemagne , dont quelques-uns allaient bientôt être des maîtres, elles entraient par eux dans la science. Les deux maîtres de la science védique, M. Roth et M. Max Mûller, furent ses élèves directs , et c'est à lui que ce dernier reporte Timpulsion puissante donnée à cette branche de la philologie sanscrite dans la seconde moitié du siècle. A la mort de Rosen, ce fut sous Tinspiration et avec les conseils de Burnouf que M. Max Mûller entreprit son édition du Rig Véda : Téminent orientaliste d'Oxford en garda toujours un souvenir reconnaissant au savant français, et, à la nouvelle de sa mort, c'est de sa plume que vint l'hommage le plus éclatant et le plus éloquent qui ait encoi*e été rendu à la mémoire d'Eugène Burnouf.

Au milieu de la publication du Pourana, Burnouf fut tout à coup ramené des origines de la religion indienne à une de ses formes les plus récentes et se vit rappelé aux études où il avait ouvert sa carrière et où il allait la termi* ner. Dans les trente premières années du siècle , les documents de toute sorte et de toute soui'ce qui s'étaient accumulés sur le Bouddhisme avaient révélé l'immensité du domaine envahi par cette religion. Gomme jadis les Cimbres, parcourant l'Europe d'un bout à l'autre, avaient rencontré aux deux extrémités le nom et la grandeur de Rome, ainsi de nos jours, les barbares d'Occident, parcourant les côtes et traversant les terres du continent asiatique, avaient , sur toute l'étendue de leur parcours , rencontré le Bouddha et son église. Dans les forêts de Geylan et dans les steppes de la Sibérie, sur les plateaux neigeux du Tibet et dans les îles du Japon , du Népal aux bouches du fleuve Amour, parmi les populations raffinées de la Chine et parmi les peuplades sauvages qui errent le long de l'Aral ,

partout « la roue de la loi » avait profondément enfoncé son sillon; partout les peuples montraient au voyageur Tempreinte sacrée du pied de Sakyamouni. Quelle était cette religion et quels étaient ses dogmes ? Comment s'étaitelle formée et propagée ? De quelle source avait jailli ce (( fleuve de la loi » qui s'épandait à travers les quatre dv{p(is?

Les savants européens étaient à Tœuvre de tout côté, attaquant le Bouddhisme les uns par le Nord , les autres par le Sud, de droite et de gauche. Abel Rémusat s'était établi en Chine et là écoutait ce que les pèlerins des premiers siècles de notre ère , visitant les lieux consacrés par la présence de Bouddha , lui racontaient des origines et des dogmes de leur religion ; un Allemand , Schmidt, interrogeait les Mongols; deux Anglais, Turnour et Hodgson, fouillaient Tlnde à ses deux extrémités, Tun à Ceylan, l'autre au Népal. Un pauvre étudiant hongrois, Alexandre Csoma , de Kœrœs , frappé d'un rayon du Bouddha, partait à pied, le bâton du bhikchu à la main, traversait en mendiant l'Europe et l'Asie , et allait s'enfermer pendant huit ans dans un couvent de lamas , sur les sommets de l'Himalaya et vivait de la vie des moines tibétains pour apprendre d'eux leur langue et leur doctrine.

Avec les faits, les systèmes s'entassaient à plaisir, et chaque savant , sans s'inquiéter de sortir du domaine étroit où il s'était renfermé , tranchait les questions d'origine sur les quelques textes qu'il possédait , éclairés des inductions de sa logique personnelle. « Pour les uns , le Bouddhisme était un vieux culte né dans l'Asie centrale et dont l'origine se perdait dans la nuit des temps ; pour les autres , c'était une misérable contrefaçon du Nestorianisme ; on avait fait de Bouddha un Nègre, parce qu'il avait les cheveux crépus ; un Mongol , parce qu'il avait les yeux obliques ;

l'orientalisbce en frange. 39

\xn Scythe, parce qu'il se nommait Sakya^ » Quelques-uns en avaient fait une planète, certains avaient reconnu le farouche Odin sous les traits du rêveur de Farbre de Bodhi, Sur ces entrefaites , M. Hodgson , résident anglais à Khatmandou, la capitale du Népal, découvrit dans les bibliothèquesrdu pays et réussit à se procurer la collection des livres sacrés du Népal , qui sont rédigés en sanscrit. Il envoya généreusement à la Société asiatique de Paris un exemplaire de cette collection en quatre-vingt-huit volumes. Burnouf sentit aussitôt l'importance de ces matériaux nouveaux et que la solution du problème était là. En effet, tous les souvenirs des divers peuples bouddhiques nous montrent dans Tlnde le berceau du Bouddhisme ; les livres des uns , ceux des bouddhistes du Sud , Ceylan , Siam , Birman , Cochinchine , sont en pâli , langue dérivée du sanscrit ; les livres des autres , ceux des bouddhistes du Nord, Mongols, Tibétains, Chinois, Japonais, écrits dans les langues de chacun de ces peuples, se donnent euxmêmes conmie traduits du sanscrit. Il fallait donc vérifier si parmi les livres sanscrits découverts au Népal se trouvaient les originaux de ces traductions , et , cela fait , déterminer par l'analyse et la comparaison de tous ces documents quels étaient les livres anciens et primitifs; car cette immense collection n'était sans doute pas toute de la même époque et n'appartenait pas tout entière au Bouddhisme naissant : par là, on arrivait à une chronologie des idées, à une histoire de la formation des doctrines et de leur propagation chez les bouddhistes du Nord. Le même travail , portant sur les documents de source pâlie , permettrait ensuite de comparer les deux branches l'une à

I. BuRNOVF, Introduction h V histoire du Buddhisme indien ^ p. 63 |2«C(lilioD).

Tautre et d'arriver à dégager les éléments fondamentaux, et vraiment antiques du Bouddhisme. Burnouf mourut avant d'achever cette œuvre immense : il ne put embrasser que la première partie de sa tâche dans son admirable IntrO" àucHon à V Histoire du Buddhisme indien, qui est dans les études bouddhiques le point de départ de toute recherché, comme le Commentaire sur le Yasna Test pour les études zendes. Il y analyse les ouvrages des sectes du Nord, eu discute Tauthenticité, les classe chronologiquement, expose le dogme et ses transformations, ses rapports avec les croyances brahmaniques. La lumière se fait dans le chaos: les couches successives de la religion se classent et se tassent ; Ton voit à quelle époque du développement bouddhique et de quelle secte chacun des peuples bouddhiques du Nord a reçu la doctrine de Sakya.

La mort de Burnouf, frappé en pleine découverte y fut un coup pour la science européenne : pour la France, ce fut une perte irréparable ; car, en lui, ce n'était pas seule-» inent un homme de génie qu'elle perdait, c'était un initia* teur. Il laissait des élèves, quelques-uns supérieurs ; mais on était en 1852; le savant, que la voix unanime des savants de France et de l'étranger appelait à la succession de Burnouf, l'auteur de la première étude sur la langue védique, M. Régnier, en fut écarté par la nécessité du serment politique ; la littérature française y gagna, car c'est à cette circonstance que nous devons la magnifique et définitive édition des Classiques français de Hachette ; mais la tradition du maître se trouva interrompue du même coup : l'orientalisme français avait perdu son centre et son âme, et il sembla bientôt que Burnouf n'avait été en France qu'une heureuse et singulière exception.

L'ORIBNfALISlitE EN FRANGE. 41

>Les étudès^ indienne^ sommeillèrent une quinzaine tfannées ; dans les dernièi*es années de TEmpire, ce réveil qui se fit alors sentir dans toutes Ie84>ranches de la pensée les ranima également, et 51 se forma une écdie nouvelle ; d'origiiies très diverses, quoique inspirées d'un même esprit et d'une même méthode : les uns, les aînés, se rattachant plus ou moins au souvenir personnel de Burnouf ; d'autres s'étant formés seuls par l'étude des livres ou à l'étranger; d'autres enfin, plus jeunes, sortis de l'Ecole des hautes études, où la puissante impulsion donnée aux études de grammaire comparée par M. Bréal réagit par contre-coup sur les études indiennes, le sanscrit étant l'instrument premier de toute recherche philologique sérieuse. Avec des savants tels que MST Barth, Garrez, Senart, Bergaigne, Hauvette-Besnault, Feer, Foucault, Regnault, presque toutes les branches de l'indianisme se trouvent à présent représentées en France. Les trois dernières années ont vu paraître trois de ces livres qui font honneur à une école : les Religions de VInde, de M. Barth, merveille d'érudition et de clarté, le tableau le plus complet, le plus exact et le plus concis qui ait encore été tracé de ce monde plus touflTu et plus inextricablement ramifié que les forêts au milieu desquelles il s'est épanoui ; la Légende de Buddha, de M. Senart, application ingénieuse et hardie de la méthode de Strauss à l'histoire légendaire du fondateur du Bouddhisme, et qui prouve que Burnouf a retrouvé en France des disciples personnels et originaux; enfin la Religion védique, de M. Bergaigne, synthèse vigoureuse et d'une puissance d'abstraction étonnante qui a effrayé jusqu'à des savants allemands ; livre qui heurte bien des préjugés courants sur la poésie védique et a soulevé déjà bien des résistances, mais qui, en somme, malgré des excès de méthode, donne l'image la plus fidèle qui ait encore été donnée

42 ESSAIS OBIBNTAUX.

de cette vieille poésie , si simple et si artificielle, qui est très proche des origines en ce qu'elle opère encore sur des éléments simples et dont la valeur naturaliste est encore clairement visible , mais qui en est déjà très loin , en ce qu'elle les combine suivant des voies qui sont déjà celles de la métaphysique et de la théosophie.

l'orientalisme en frange. 43*

Page 1