‹ Essais orientauxChapitre 8 sur 109 · EGYPTE · texte numérisé non relu

EGYPTE

L'Egypte n'était pas à découvrir, elle était à déchiffi'er. Depuis des siècles, le problème se posait obstinément sur la face de ses obélisques et sur les murs de ses temples ; les mille figures vivaates des hiéroglyphes, de « la langue des oiseaux, » comme disaient les Arabes , avaient hanté bien des imaginations 4éjà depuis la Renaissance. Tout ce qu'on savait de cette langue mystérieuse qui devait cacher les secrets de tant de siècles se réduisait à quelques lignes confuses de Clément d'Alexandrie, énumérant les diverses écritures de l'Egypte , et à un petit livre grec de date incertaine, HorapoHon, qui donnait la description et l'interprétation d'un certain nombre de hiéroglyphes , mais sans en donner la pronoAciation. Sur ces maigres données, la folle du logis s'était mise en campagne. Un savant jésuite autrichien, le père Kircher, très ingénieux et très charlatan, l'inventeur de la lanterne magique et du kaléidoscope , lut couramment les hiéroglyphes des obélisques de Rome et étaya ses traductions sur des citations d'auteurs anciens qu'il fabriquait pour son usage personnel ;

un savant académicien, M. de Guignes, étant sinologue, expliquait les hiéroglyphes à Taide du dictionnaire chinois. En 1798, Bonaparte faisait voile pour TEgypte avec son état-major de savants , de naturalistes et de dessinateurs, Fourier, Monge, BerthoUet, Jomard. Il y eut de grandes victoires, de grands désastres, beaucoup de sang versé, et, en fin de compte, il fallut évacuer le pays; mais un monunument durable restait de l'aventure : la Description de l'Egypte, qui, pour la première fois, faisait connaître à TEurop^i par des dessins fidèles, l'importance et le nombre prodigieux des monuments antiques de TEgypte. La science y gagnait un autre trésor encore , cette pierre plus précieuse que tous les diamants des vieux Pharaons, la pierre de Rosette. En août 1799, un officier du génie, attaché à la division qui occupait Rosette, M. Bouchard, avait trouvé, dans des fouilles exécutées à l'ancien fort , une pierre de granit noir rectangulaire, dont la face offrait trois inscriptions en trois caractères différents, Tune en hiéroglyphes, la seconde en une cursive inconnue, la troisième en grec. Le texte grec contenait un décret du corps sacerdotal d'Egypte réuni à Memphis pour décerner des honneurs extraordinaires au roi Ptolémée Epiphane, en Tan 193 avant notre ère : Tinscription grecque — le texte même le disait expressément — n'était que la traduction des deux premiers textes, du texte hiéroglyphique et du texte écrit en caractères plus cursifs , en lettres enchoriales , comme disait le texte grec *. L'on s'attaqua immédiatement à la pierre de Rosette , où l'on voyait le talisman destiné à ouvrir le mystère des hiéroglyphes; mais ce fut sans succès bien décisif. Silvestre de Sacy et le diplomate suédois Akerblad déterminèrent dans le texte hiéroglyphique

4. Ou en àémolique^ comme on dit aujourd'hui d'après Champollion.

l'orientalisme en fbange. 45

et le texte démotique les groupes de lettres qui; .devaient répondre aua noms propres du grec et dégagèrent ce principe que le système d'écriture égyptienne ne pouvait pas être absolument idéogrammatique ; en effet, il est impossible d'exprimer en idéogrammes un nom propre étranger, puisque ce nom ne désigne pas un objet ou une idée de nature à être représenté par une image; c'est ainsi que le chinois, pour rendre le son de ces noms, éteint le sens de l'idéogramme et n'en laisse subsister que le son. Mais là s'arrêtèrent Sacy et Akçrblad, qui ne purent qu'isoler les noms propres sans les analyser.

Un essai plus heureux fut celui du célèbre Thomas Young, orientaliste de talent et physicien de génie, le pré-» curseur de Fresnel dans la théorie des interférences. Il reconnut dans le texte hiéroglyphique les cartouches qui contenaient les noms de Ptolémée et de Bérénice ; il reconnut les signes qui répondent aux sons n, /*, ji?, ^ et i; maisj infidèle au principe de la lecture alphabétique des noms propres, il supposa que l'élément syllabique s'y mêlait à l'élément alphabétique ; par là, il stérilisait immédiatement sa découverte par un principe faux qui l'empêcha lui-^même d'aller plus loin et jetait un nouvel élément de trouble dans la question. C'est ainsi qu'en appliquant aux autres noms propres l'alphabet qu'il avait ébauché avec ces deux noms, il arriva à lire Arsinoé là où il y avait Àutokraior, à déchiffrer Evergétès oix il y avait Kaesar; ei quand on voulut appliquer ç^i alphabet au texte même de l'inscription, le texte ne répondit pas, et cette épreuve était la condamnation du système. « Young avait entrevu la terre promise, mais sans y entrer*. » C'était à François Champollion que cette gloire était réservée.

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