Bhagavad Gità, II, U
196 ESSAIS OBIENTAUX.
reporté au début des temps expliquera la création ellemême.
S 36. La Perse est arrivée de son côté à une conception analogue. « Avant que rien existât, disent les Zervanites, ni ciel, ni terre, ni aucune des créatures qui sont dans le ciel et la terre, il y avait un être nommé Zervan (le Temps). Mille ans durant il sacrifia, pensant qu'il lui naîtrait un fils nommé Ormazd, qui ferait le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent. Et, après avoir sacrifié pendant mille ans, il commença à réfléchir et se dit : Ces sacrifices que j'accomplis me serviront-ils ? me naîtra-t-il un fils Ormazd, ou si ma peine sera en vain? Comme il se disait ces choses, Ormazd et Ahriman furent conçus dans le sein de leur mère , Ormazd pour le sacrifice , Ahriman pour le doutée » Laissant de côté l'existence de Zervan , mis au premier plan en vertu des principes propres à la secte, l'on voit que le véritable créateur est le sacrifice , agent si puissant et si infaillible dans ses effets que ses imperfections même produisent, et que, tandis qu'il amène à l'existence le futur créateur de la lumière et du bien, le mal et les ténèbres naissent de l'ombre qui l'a traversé.
§ 37. On est ici bien loin en apparence du naturalisme primitif, des images matérielles et sensibles qui dans les cosmogonies précédentes nous l'envoyaient d'un accord unanime aux phénomènes créateurs de la nuée ténébreuse ; moins cependant qu'il ne semble. Dans les deux mythologies aryennes d'Asie, l'orage est souvent conçu, non
\ . EzxiG (cité dans Ormazd et Ahriman, % 254).
LES GOSMOGONIES ARYENNES. 197
plus comme une lutte entre adversaires, mais comme un office religieux célébré par des dieux-prêtres dans la région d*en haut * ; la pluie qui inonde la terre n'est plus que la libation des coupes sacrées vidées dans le ciel , et c'est le cantique entonné par les chantres divins qui retentit dans les vibrations prolongées du tonnerre, hymne sublime, qui remplit les deux mondes. Cette cosmogonie abstraite, avec sa création liturgique, nous renvoie donc dans la même région que les cosmogonies concrètes qui créaient le monde du sein des eaux, des ténèbres , de l'œuf ou de l'arbre. Seulement elle ne pouvait se former que dans un temps et chez des peuples où la liturgie s'était élevée au rang des puissances suprêmes ; le culte était devenu une des forces de la nature.
S 38. L'hymne en particulier, une fois retrouvé dans la voix du tonnerre, arrivait aisément à un rôle surnaturel. Dans l'hymne cité plus haut, on a rencontré cette ligne bizarre : « Purusha naquit de Virâj et de Virâj Purusha. » Or, Virâj n'est qu'un des noms de Vâc, « la Parole, Fba? », primitivement la voix du ciel entendue dans la nuée 2, formule sacrée lancée par les êtres d'en haut et qui devient une des expressions les plus hautes de la pensée mystique immanente et créatrice , un Brahma femelle. Voici un hymne où les souvenirs de sa valeur naturaliste première, des combats auxquels elle prenait part dans les hauteurs nébuleuses, des conquêtes qu'elle y fait sur le démon et pour l'homme, se mêlent, dans un mysticisme d'une trans-
r Abei Bergaigne, la Religion Védique, introd. et 197 sq. 2. C'est pour cela qu'elle est fille de l'Amour (conçu dans sa valeur mythique d'Agni, § 8).
parence singulière, avec des ambitions nouvelles de souveraineté universelle :
a C'est moi qui vais avec les Rudras et les Vasus, moi avec les Adityas et tous les dieux. C'est moi qui suis le support de Mitra et Varuwa ; moi, d'Indra et Agni ; moi, des dieux Açvins.
« C'est moi qui suis le support de Soma, plein de sève ; moi, de Tvash^ar et Pùshan et Bhaga; c'est moi qui donne la fortune à qui offre libation, au sacrificateur zélé qui presse le Soma.
« C'est moi la reine en qui affluent tous les biens : la divinité intelligente, la première de celles qui ont droit au sacrifice ; c'est moi que les dieux ont mise à tous les coins du monde, moi qui fixe et qui fais passer.
« C'est par moi que se nourrit tout être qui voit, qui souffle, qui entend parole : en moi, ils reposent sans le savoir ; écoute, écoutez, je dis parole de foi.
« C'est moi qui de moi-même prononce la parole qui réjouit les dieux et les hommes. Celui que j'aime, celui-là je le fais redoutable, je le fais Brahman, /ftshi. Sage.
a C'est moi qui tends l'arc de Rudra * pour lancer la flèche qui tuera l'ennemi de Brahma ; c'est moi qui lutte pour le genre humain ; je suis celle qui pénètre le ciel et la terre.
« J'enfante mon père en sortant de son front ; mon lieu de naissance est dans le sein des eaux, dans l'Océan ; de là je me lève et vais toucher tous les mondes, le ciel et le firmament.
« C'est moi qui vais soufflant comme le vent, m'empa-
i . Rudra est un des noms du dieu d'orage ; l'éclair est appelé « la flèche de Rudra. »