‹ Essais orientauxChapitre 86 sur 109 · LA LÉGENDE D'ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE D'ALEXANDRE

CHEZ LES PARSES*

Il y a deux Alexandre , celui de Thistoire et celui de la légende. Celui-ci est le seul qu'ait connu l'Europe du du moyen âge, et le seul que TOrient ait jamais connu. De son vivant déjà, la légende avait commencé : elle s*était formée , au furet à mesure de ses courses et de ses conquêtes, dans l'imagination ébranlée de ses soldats. Alexandre avait voulu être dieu , il Tétait : non , il est vrai , comme il l'avait rêvé , fils de Jupiter Hamnion , conçu des embrassements du serpent mythique; homme par sa naissance, homme par sa mort, mais au dessus de l'homme par sa vie.

Souvenirs historiques , agrandis et déformés , fables et contes flottant dans l'imagination orientale et recueillis au passage par l'imagination grea^ue , qui les fixait sur le

t. Extrait des Mélanges publiés par la section historique et philologique de VEcole des Hautes Etudes pour le dixième anniversaire de sa fondatioîi. Paris, <878.

nom de son héros, tous ces éléments vinrent se combiner dans le Pseudo-Gallisthène , sous la main des rhéteui*s d'Alexandrie. Ces contes, traduits, abrégés, paraphrasés en vingt langues , allèrent , durant des siècles , émerveiller les peuples d'Europe et d'Asie, d'Ecosse en Arménie, d'Espagne en Syrie , du manoir féodal du baron français à la tente du nomade arabe.

Héros populaire en Europe et en Orient , Alexandre fut et il est, en Perse, un héros national. L'orgueil iranien refusa de voir un conquérant dans son vainqueur et fit couler dans ses veines le sang royal des Kéanides. Le Pseudo-Callisthène avait montré la voie : rédigé en Egypte, dans la cité d'Alexandre , il avait fait du héros macédonien l'héritier des souverains d'Egypte , le fils du roi magicien Nectanebus *. Alexandre devint, en Perse, le fils de Dârâb, roi des rois. Dârâb , vainqueur du roi de Roum , Filiqos , lui avait imposé tribut et reçu sa fille en mariage ; il la renvoya le lendemain de ses noces , mais elle était enceinte , et mit au jour un fils, qui fut élevé comme fils de Filiqos, jusqu'au moment où il fut en âge de revendiquer ses droits d'héritier contre un frère puiné , né d'une autre femme , Dârâ (le Darius de l'histoire). La victoire d'Iskander n'est donc point l'écrasement d'Iran par Roum, c'est le passage d'Iran d'un maître légitime à un autre non moins légitime : ce n'est point un Roumi qui usurpe le trône de Djemshid, c'est un Kéanide qui succède à un Kéanide : « Hier au soir, dit l'Iskander de Firdousi , quand il rencontre Dârâ mourant , hier au soir quand des vieillards m'ont appris

4. Procédé ancien de légitimation, déjà employé par les Egyptiens pour faire de Cambyse un des leurs : Cyrus aurait épousé Nitétis, fille d'Apriès , le roi détrôné par l'usurpateur Amasis , ce qui faisait de la conquête de l'Egypte par Cambyse une restauration de l'héritier de droit (Hérodote, III, t).

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