Plutaroie, Crassus, XXXIIÏ
LA LÉGENDE D ALEXANDRE CHEZ LES PARSES. 24 i
tion fut, sans doute, plus souvent nominale que réelle et dut offrir des mélanges singuliers ; la puissance de Taristocratie sacerdotale était tombée avec le trône des Achéménides.
Aux regrets qu'excitait chez les Mazdéens fidèles le sentiment de cette décadence religieuse , se joignait chez beaucoup le regret de l'unité nationale perdue. C'est surtout dans la province de Perse que régnaient ces sentiments ; c'était elle qui pendant des siècles avait dominé l'Iran , et elle était à présent tombée au rang de province sujette; des princes de tribu étrangère régnaient , qui se donnaient comme héritiers de Djemshid et de Dârâb, mais qui n'avaient point dans les veines une goutte de sang kéanide. Le grand coupable, c'était Alexandre, et à ce nom se rattachaient encore des souvenirs sanglants qui ne devaient pas contribuer à en rendre chère la mémoire aux habitants du Farsistan. Si le Macédonien avait fait souvent ostentation de générosité , ce n'était pas là , et les récits de massacres dont parlent les historiens persans et VArdâ^Vîrâf se trouvent confirmés par les aveux discrètement rapides de Plutarque : « La Perse est un pays très âpre et d'accès difficile; elle était défendue par les plus nobles d'entre les Perses, Darius s'y étant réfugié... Il y eut là un grand carnage des prisonniers. Alexandre lui-même écrit qu'il ordonna le massacre , le croyant i|tile à ses intérêts * . » Ces mots de Plutarque prouvent que la première page de V Arda' Vîrâf est une page d'histoire.
Enfin, depuis que la Perse n'était plus à la tête de l'Iran, l'Iran était, ou paraissait aux yeux des Perses, plongé dans une irrémédiable anarchie. On racontait
t. Alexandre, XXXVII ; cf. Diodore , XVII , 70.
qu'Alexandre, au moment de mourir, craignant que riran ne vînt venger ses injures sur Roum , avait voulu mettre à mort les fils des princes qu'il avait fait massacrer après sa victoire ; le rusé Aristote , son premier ministre , Tavait fait changer d'avis : il valait mieux partager l'Iran entre eux ; en lutte perpétuelle pour défendre leur héritage l'un contre l'autre , ils ne pourraient songer à la guerre de revanche. Alexandre suivit ce conseil ; de là les rois des tribus^ « Moulouk-ut-Tevayif, » et l'anarchie permanente *.
Tels étaient les sentiments qui germaient dans la province qui avait été, durant des siècles, le cœur et la tête de l'Iran religieux et politique. L'esprit national s'y enflammait de l'esprit religieux , et en retour servait à Tentretenir ; le dévot et le patriote conspiraient dans la même œuvre ; le mobed savait qu'il ne reprendrait son ancienne influence que quand la Perse aurait repris l'hégémonie ; et les unitaires , de leur côté , sentaient que la religion serait dans leur main l'arme la plus puissante , et que c'était le seul lien capable d'établir l'unité. Ces idées trouvèrent leur représentant et leur champion dans la personne d'Ardeshîr Babagan, de la famille des satrapes héréditaires de la Perse , qui leva l'étendard de la révolte contre son suzerain Arsacide et rétablit l'unité politique par la prédominance de la Perse, et l'unité religieuse par celle du mazdéisme.
Il suit de là que, s'il est probable que le passage d'Alexandre avait laissé en Iran un souvenir heureux, capable à un moment donné de produire ou de favoriser le développement d'une légende héroïque et nationale , il est
\. FiRDOusi, V, p. 247 ssq.; Hamzah, p. 29; Masoudi, /. t\ 433. V Ardâ'Yiràf h\i allusion à cette tradition : « H sema la haine et la discordé parmi les grands et les chefs de l'Iran. »