‹ Essais philosophiquesChapitre 10 sur 54 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

qu'il produit sur la langue^ comme il n j a rien dans l'aiguillon d'une guêpe qui ressemble à la douleur qu'elle nous cause en nous piquant.

Cette vérité, long-temps perdue de vue, avait été reconnue par plusieurs philosophes de l'antiquité , et entre autres par Déraocrite et par Leucippe. Nous donnerons un exposé succinct de leur doctrine sur ce point.

((Il y a, en général, trois grandes classes de phénomènes bien distinctes. Les premiers se passent hors de nous : ils dépendent et des propriétés passives des corps et de leurs élémens, et de la manière dopt ils agissent les uns sur les autres : ce sont les phénomènes physiques proprement dits. D'autres s'opèrent en nous, c'est-à-dire dans notre entendement; ils naissent en quelqiie sorte de l'action réciproque ou du rapport de nos sensations entre elles : on les nomme idées. Enfin la troisième ôlasse tient le milieu entre les deux autres; ces phénomènes ne se passent entièrement ni hors de nous ni en nous ; ils sont produits par l'action des corps matériels sur nos organes : ce sont nos sensations.

(( Or nous attachons naturellement ces sensations, que d'ailleurs nous ne considérons point comme telles , aux objets mêmes qui les produisent, et nous disons qu'ils sont lumineux, colorés, sapides, odorans, sonores. Les couleurs, les odeurs, etc., sont ainsi regardées comme des^tialités particulières inhérentes aux corps, et tout- à- fait distinctes de celles qui pourraient résulter du volume, de la figure, de la disposition et du mouvement de leurs particules.

» Mais on peut attribuer ces prétendues qualités des corps a l'action qu'ils exercent sur nous, d'après la figure de leurs atomes et autres circonstances, comme aussi d'après la nature de nos organes , qui eux-mêmes déterminent tel ou tel mouvement particulier dans les corpuscules d'une même espèce^ et ont ainsi une prédisposition à recevoir

telle ou telle impression^ à produire avec les objets qui les frappent tel ou tel effet. Ces qualités, ou plutôt ces phénomènes, n'existent donc point dans les corps; ils n'existent pas non plus dans la pensée 3 mais ils naissent^ en quelque sorte, du mélange et de faction réciproque des objets extérieurs, agissant par l'intermédiaire de quelque fluide subtil, et de Tàme, qui n'est elle-même qu'un composé de parties ignées qui circulent dans tout le corps. »

« Il n'y a réellement hors de nous, dit Hobbes, rien de ce que nous appelons image ou couleur. Cette image ou couleur n'est en nous qu'une apparence du mouvement, de l'agitation ou du changement que l'objet produit sur le cerveau, sur les esprits, ou sur la substance renfermée dans la tête.

» Gomme dans la vision tout se passe dans celui qui voit, de même dans toutes les conceptions qui nous viennent des autres sens , le sujet d'inhérence n'est point l'objet ^ mais l'être qui sent.

» Ainsi tous les accidens ou toutes les qualités que nos sens nous montrent comme existant dans le monde, n'y sont point réellement, mais ne doivent être regardés que comme dés apparences : il n'y a rien réellement dans le monde , hors de nous , que les mouvemens par lesquels ces apparences sont produites. y>

Locke ne s'exprime pas moins clairement sur ce sujet. « On doit distinguer dans les corps deux sortes de qualités. Premièrement, celles qui sont entièrement inséparables du corps, en quelque état qu'il soit, et qui sont de telle nature que l'esprit les regarde comme également inséparables de chaque partie de matière, lors même qu'elle est trop petite pour que nos sens puissent l'apercevoir. Ces qualités , que je nomme qualités originaies et premières , sont l'itipénétrabilité , l'étendue, là figure, le mouvement et le repos.

» Il y a en second lieu des qualités auxquelles je donne le nom de qualités secondes ^ et qui dans les corps ne sont effectivement autre chose que la puissance de produire certains efiets y comme de changer la constitution des autres corps y et de produire en nous diverses sensations ^ par le moyen de leurs qualités premières, c'est-a-dire par la grosseur^ la figure ; la contexture ^ le mouvement de leurs parties insensibles.

» Les idées des premières qualités des corps ressemblent à ces qualités , et les exemplaires de ces idées existent réellement dans les corps 3 mais les idées ou sensations produites en nous par les secondes qualités, ne leur ressemblent en aucune manière, et il n'y a rien dans les corps mêmes qui ait de la conformité avec ces idées. Ce qui est doux, bleu ou chaud en nous , n'est autre chose dans les corps auxquels on donne ces noms, qu'une certaine • manière d'être ou d^agir des particules insensibles dont ils sont composés. »

Il résulte de ce qui précède, que les corps ne sont réellement pas ce qu'ils nous semblent être, ou tels que nos sens nous les représentent. Mais il ne faudrait pas en conclure, que leur nature ou leur essence ne nous est pas connue. Car ce n'est point directement par nos sens que nous jugeons de leur étendue et de leur impénétrabilité, qui seules constituent Tessence de la matière, et qui sont tout-à-fait indépendantes de la nature de nos organes. Il y a plus; c'est que ni la vue, ni l'ouïe, ni Todorat, ni le goût, m même le toucher dans certains cas, ne nous suggèrent aucune idée d'étendue impénétrable , et que néanmoins nous concevons très - clairement que les corps n'agissent sur nos sens que par leur impénétrabilité.

En dernière analyse , la matière n'est que Tétendue impénétrable modifiée fsxc la figure et la grosseur de ses atomes.

Nous jugeons de rimpénétrabilité y non par aucun de nos sens proprement dits , quoique la matière n'agisse sur eux que par son impénétrabilité^ et qu^ainsi tous nos sens ne sont que des modifications du toucher j mais bien par l'obstacle que les corps opposent à nos mouvemens^ comme aussi par Taction mécanique qu'ils exercent les uns sur les autres : et c'est le mouvement lui-même qui nous donne l'idée d'étendue ^ et par suite , celle d'extériorité. Nous n'aurions donc aucune idée à' impénétrabilité ni à! étendue; ni par conséquent aucune notion de substances matérieUes existant hors de nous ^ si nous n'étions pas capables de mouvement.

Quant aux qualités secondes , elles dépendent , comme nous l'avons dit^ de nos différentes manières de sentir, qui ne nous révèlent absolument rien sur la nature des corps; en sorte que , quand même nous aurions dix mille organes ou sens dilTérens , ce qui nous procurerait dix mille espèces de sensations différentes , nous ne serions pas pour cela en droit de supposer un seul attribut, une seule qualité de plus dans la matière.

Si , avec le vulgaire , nous rapportions nos propres sensations aux corps qui les produisent, en imaginant qu'ils sont rouges ou bleus, doux ou amers, chauds ou froids; si nous confondions ces prétendues qualités avec l'étendue impénétrable^ en admettant que l'idée de cette dernière propriété s'acquiert , comme les autres, parles sens extérieurs , et que toutes indistinctement constituent l'essence absolue de la matière : enfin, si, avec cela, nous supposions qu'il peut y avoir des intelligences douées d'organes tout différens que les nôtres ; nous pourrions croire qu'il y a aussi dans les corps des qualités que nous n'apiercevons

point y et y par suite ^ qu'il existe des substances qui n'afièctent aucun de nos sens y qui sont pour nous comme si elles n'étaient pas, et qui néanmoins se manifestent à ces intelligences y bien que par leur nature elles ne pussent se former aucune idée d'étendue ni d'impénétrabilité. Mais cette supposition, fondée sur des erreurs grossières, et sur une de ces conjectures en Fair qui doivent être bannies de la saine philosophie, serait tout-à-fait frivole.

Je crois avoir, par cette observation , réfuté à Tavance celle que fait sur le même sujet le philosophe Hemsterhuis, lequel s'exprime ainsi :

(( Il ne me parait guère probable que la matière soit ce que nos physiciens rigides nous font accroire ; puisque les idées des attributs que nous lui supposons, ne résultent que du rapport qui se trouve entre quelques effets et nos organes.

» Qu'est-ce que la matière ? Ce qui est visible , ce qui est impénétrable ou solide , ce qui est sonore. Sont-ce là des qualités essentielles de la matière, des parties, des faces de son essence? Sans aucun doute. Mais si vous aviez été aveugle, vous n'auriez pas parlé du visible, et votre matière ne l'aurait pas été. Si vous étiez sourd , vous n'auriez pas parlé du sonore , et votre matière ne l'aurait pas été. Vous voyez par là que, dans ces cas, la matière aurait eu des qualités essentielles, ou des faces inconnues pour vous , mais qui ne l'auraient pas été pour ceux qui , doués de la vue ou de l'ouïe , auraient pu -savoir que ces qualités ou ces faces s^y trouvaient. Auriez-vous bien jugé daâs ces cas, si vous aviez dit que la matière n'est qu'impénétrable , parce que vous n'auriez eu que du tact ? N'auriez -vous pas mieux raisonné, en disant : la matière ne me paraît impénétrable que parce que j'ai du tact j si j'avais d'autres façons d'apercevoir, elle me paraîtrait tout autre 3 si elle pouvait agir sur moi par cent mille moyens ,

par cent mille organes dilTérens y je serais afiècté par elle de cent mille façons différentes : elle aurait pour moi cent mille attributs pour la définir : de là s'ensuit^ que le nombre de fois que je puis avoir une idée différente de la matière, ou plutôt de l'essence , dépend du nombre de me$ organes et de mes moyens 3 et comme je puis supposer un nombre indéfini d^organes et de moyens, la matière, ou fessence, serait différemment perceptible un nombre indéfini de fois; et par conséquent la matière, ou plutôt l'essence, a une infinité d'attributs. Où en sommes-nous donc avec nos quatre ou cinq attributs de la matière , ou plutôt de lesseoce ? Le premier attribut essentiel d'une chose, c'est d'être. Les autres attributs essentiels sont ses rapports avec les différens genres de choses qu'elle n'est pas ; et comme les choses qu'elle n'est pas peuvent être infinies en nombre, ses rapports le peuvent être de même; et par conséquent une es&ence, ou une chose quelconque peut avoir une infinité d'attributs essentiels. Vous voyez par là la pauvreté de l'idée que nous attachons au mot matière.

» Supposons qu'un homme destitué de l'organe du tact donnât de même le nom de matière à toute essence qui aurait des rapports avec ses organes ; il est évident que l'impénétrabilité n'entrerait plus dans la définition de la matière. Supposons qu'un aveugle donnât de même le nom de matière à toute essence qui aurait des rapports avec ses organes, l'étendue ne serait plus un attribut de la matière. Dans le premier cas , quelle idée se faire d'une matière sans impénétrabilité! dans le second, quelle idée se faire d'une matière sans étendue! »

Hemsterhuis, après avoir ainsi tâché de rendre probable lexistence dans la matière de plusieurs propriétés essentielles autres que celles qui nous sont connues, et qui, n'étant pas de nature à tomber sous nos sens, ou pour mieux dire, à afiëcter des organes tels que les nôtres, seraient

immatérielles à notre égard : il fait une autre observation, de laquelle il faudrait conclure de deux choses Tune; ou qu'il y a dans la matière organisée quelque propriété qui nous est inconnue au moyen de laquelle l'action réciproque de Famé et du corps devient possible et se conçoit ; ou , ce qui revient au même, qu'il y a dans lame quelque chose de matériel, au moyen de quoi cette action du corps sur Tame et de l'ame sur le corps s'expliquerait également bien.

« Lorsqu'on a démontré que l'ame n'est pas matière, on a démontré que l'ame n'est pas essence, en. tant que l'essence a du rapport au tact et à la vue.

» Nous avons appris à appeler matériel et physique tout ce dont nous avons des idées distinctes et individuelles ; et si nous avions de telles idées de ce que nous appelons imjnatériel^ nous appellerions cet immatériel même physique et matériel.

» Une essence^ par une qualité qui ne saurait se manifester à nous par aucun de nos organes actuels , peut agir sur une autre essence tellement^ que cette autre essence manifeste son rapport à nous par quelqu'un de nos organes 3 et il est très-possible que ce que nous appelons essence immatérielle puisse agir sur ce que nous appelons essence matérielle.

» Une chose ne peut agir sur une autre chose, qu'en ayant un rapport à cette autre chose : elle ne peut avoir un rapport à une autre chose, qu'en tant qu'elle a une ou plusieurs qualités communes avec cette autre chose : par conséquent elle ne saurait agir sur une autre chose, qu'en tant qu elle a une ou plusieurs qualités en commun avec cette autre chose.

» L'ame et le corps sont deux choses totalement diffé- .rentes pour nous : par conséquent ils ont des qualités différentes, en tant que nous les connaissons.

» Or l'ame et le corps agissent l'un sur l'autre récipro-

qaement : par conséquent l'ame et le corps doivent aussi avoir une ou plusieurs qualités en commun y que nous ne connaissons pas.

» Mais il a été prouvé plus haut , que deux choses ^ par une qualité inconnue , peuvent agir Tune sur l'autre tellement y que ces choses se manifestent à nous par leurs qualités connues.

» Par conséquent Tame, par ses qualités inconnues^ qu'elle a en commun avec le corps y agit sur le corps telle- . ment y que le corps manifeste ses qualités connues y et vice versa.

» Le rapport qui est entre un nerf ou le cervelet et Famé, dérive, suivant la démonstration, d'une qualité^ modification ou manière d'être commune à l'ameet aunei*f, ou au cervelet. Le nerf ou le cervelet, comme nerf ou cervelety est une essence composée. Les qualités qu'elle peut avoir en commun avec l'ame, elle les a comme composées, puisque sans cela Tame pourrait agir de même sur toute matière qui ne serait ni nerf ni cervelet; ce qui n'est pas. Or le nerf ou le cervelet se décompose par la mort; par conséquent les qualités qu'il a, comme composé, sont détruites ; par conséquent son rapport avec l'ame est détruit, mais l'ame reste.

» Nous avons trouvé l© que nos organes ne nous trompent pas, mais qu'ils nous représentent, d'un côté, plusieurs qualités essentielles des essences^ et de l'autre, le vrai rapport que les choses ont entre elles, en tant qu'elles sont analogues à nos organes; 29 que ce que nous appelons matière, n'est que l'essence en tant qu'elle est analogue à nos organes; 3° qu'il y a des essences qui sont autre chose que ce que nous appelons matière ; 4^ que nous avons des perceptions de plusieurs qualités (l'essences immatérielles, aussi vraies et aussi sûres que le sont les idées que nous avons de plusieurs qualités d'essences matérielles; 5<> de

quelle façon il est aisé de concevoir comment ce que nous appelons immatériel agit sur la matière. »

S'il est vrai que, pour agir l'un sur l'autre, lesprit et le corps doivent avoir quelque qualité commune , il en résulte évidemment que les qualités du corps organisé , ou du cerveau , et celles de l'esprit appartiennent à une même nature de substance, ou que l'esprit n'est qu'un résultat de l'organisation du corps : car il n'est pas possible qu'une même qualité dérive de deux substances essentiellement différentes.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que les propriétés des corps, bruts ou organisés, tant actives que passives^ et leurs différentes manières d'agir sur nos sens, que nous appelons leurs qualités secondes, dérivent toutes des propriétés mêmes des particules dont ils se composent , des dispositions diverses que celles-ci ont entre elles, et de l'action attractive ou répulsive qu'elles exercent les unes sur les autres , laquelle d'ailleurs n'est probablement que l'effet d'une impulsion.

Cependant une particule matérielle, prise isolément^ ne peut avoir que trois propriétés essentielles , qui sont l'étendue impénétrable, le volume et la figure. Ces deux dernières , qui dans les corps ne sont que de simples accidens^ constituent Tessence relative des atomes. La mobilité , tant dans les corps que dans leurs élémens , n'est jamais qu'accidentelle; c'est la propriété par laquelle un corps ou un point matériel peut. changer de place ou se mouvoir, lorsqu'il y a été sollicité par une force quelconque.

Depuis long-temps , Ecphante ^ de Syracuse , philosophe pythagoricien, avait dit que les premiers principes des choses étaient de petits corps individuels , dont la grosseur,

la figure et la puissance constituaient les diffêrences. Supposons qu'il ait entendu par puissance^ une force , une propriété^ en yertu de laquelle les atomes ou molécules élémentaires tant des corps pesans ^ que de ces fluides insen sibles^ subtils, éthérés, incoercibles^ impondérables^ qui semblent jouer un si grand rôle dans les phénomènes de la nature^ s'attirent ou se repoussent avec plus ou moins d'énergie^ suivant les circonstances; son hypothèse ne différera en rien de celle que nous avons exposée y et sera suffisante pour rendre raison de toutes les propriétés des corps. En efièt^ pour les expliquer toutes^ nous n'avons besoin d'autre propriété générale et absolue^ que la corporéité elle-même y ou letendue impénétrable ; d'autres propriétés distinctes essentielles ^ que le volume et la figure; d'autres propriétés relatives et contingentes , que l'attraction et la répulsion; enfin, d'autres manières d'être accidentelles , que le mouvement et 1^ repos.

Et d'abord, rien n'empêche de supposer que les fluides impondérables ne diffèrent des autres corps , que par l'excessive ténuité de leurs atomes^ la répulsion mutuelle de ceux-ci, et la vitesse comme infinie dont ils sont constamment animés. L'un <j[e ces fluides^ le calorique y ou principe de la chaleur, est regardé comme la cause principale de toute fluidité; c'est la force répulsive qui empêche le contact immédiat des molécules des corps.

La porosité^ la densité, la solidité, la dureté, la ténacité , la ductilité , l'élasticité et plusieurs autres propriétés du même genre, ne sont toutes que relatives et ne supposent qu'un assemblage de points matériels unis par l'affinité, mais tenus à distance par une force répulsive. . ' L'électricité, le magnétisme, résultent sans doute de la manière dont les fluides impondérables se comportent à l'égard des corps , ce qui pourrait dépendre des propriétés générales de ces derniers, des circonstances pai^culières

OÙ ils se trouvent placés ^ de Taction attractive qu'ils exercent au contact sur les molécules de ces fluides ^ et de la répulsion que celles-ci manifestent les unes envers les autres.

Quant aux qualités sensibles des corps ^ telles que les saveurs, les odeurs, les couleurs, etc., nous avons prouvé que ce sont des effets résultant de leur action sur nos sens , action qu'ils exercent, ou directement, ou par le ministère de quelque fluide interposé qu'ils modifient de mille manières différentes : or, puisque les propriétés de ces corps sont très-variées , et que chacune d'elles est d'ailleurs susceptible de plus et de moins , on peut très-bien par là expliquer la variété des âenàations qu'ils produisent sur nous, ou, ce qui revient au niême, rendre raison de toutes les nuances de qualité et d'intensité que l'on remarque dans les couleurs, les odeurs^ les sons, etc.

Est-il nécessaire d'admettre plus de deux ou trois propriétés diverses dans le^ élémens, lorsque nous concevons clairement que de l'assemblage de ces élémens, surtout des élémens hétérogènes , il doit nécessairement résulter des composés doués de propriétés toutes différentes, et qu'il peut en être de même de la réunion de ces composés entre eux, comme en effet l'expérience nous apprend que cela a lieu? De quatre substances simples, le carbone (charbon pur ou base du charbon), Voxiffènej Vhydrogene et V azote ^ dont pas une n'existe séparément h l'état solide ou liquide (si ce n'est le carbone dans le diamant), de quatre substances seulement, combinées en diverses proportions, sont formées toutes les matières végétales et animales , qui jouissent d'une foule de propriétés particulières tout autres que celles de leurs élémens j et l'on sait aussi combien de composés divers ces matériaux peuvent engendrer par leur union. Enfin, l'air que nous respirons est formé des mêmes élémens, mais en d'autres proportions et dans une combinaison moins intime, que l'acide nitrique. Il n'y a presque

aucune différence de nature entre le sable et le cristal de roche ; et le diamant ne diffère guère du noir de fumée que par la disposition symétrique de ses molécules.

Nous aurions à faire remarquer des choses plus surprenantes encore^ et toutefois incontestables y si nous Youlions entrer dans quelques détails sur les attributs des êtres yi- Tans^ c'est-à-dire des plantes et des animaux. Nous nous bornerons à dire un mot d'une des propriétés du cerveau ^ la plus étonnante y la plus merveilleuse de toutes les propriétés des corps. Il ne s'agit pourtant que de l'excessive mobilité des parties dont il se compose.

Soit que nous regardions Tame comme une substance distincte du corps ^ et la sensibilité physique comme un attribut de cette substance ; soit que cette propriété appartienne à quelque partie du corps y au cerveau , par exemple^ et qu'elle ne consiste que dans cette mobilité dont nous parlons y comme le pense le docteur Broussais y ou bien qu'elle en soit essentiellement distincte : il paraît certain y ou du moins vraisemblable : que pour chacune de nos sensations^ il y a dans le cerveau, ou dans cette partie de nous-mêmes , quelle qu'elle soit , qui est le siège de Tame^ si elle n^eii est pas la substance y un mouvement quelconque, qui est transmis de l'extrémité sentante, comme on l'appelle, jusqu'au cerveau, ou au siège de l'âme. Or nous éprouvons, souvent même dans un très-court instant, une quantité innombrable de sensations diverses : par exemple^ je puis éprouver tout a la fois la sensation d'un certain degré de chaleur, celles que procurent Tattouchement d'une surface polie et le chatouillement d'une plume, celles que font naître le parfum d'une rosé et la fumée de tabac, celle qu'excite sur la langue le jus d'une orange, celles infiniment variées que produisent et le jeu de plusieurs instrumens de musique, et la voix de différentes personnes qui articulent des mots en chantant 3 en&a celles plus nom-

breuses encore qu'on reçoit par la Tue de tous les objets qu'on a devant les yeux : et toutes ces sensations y faibles ou fortes y demeurent parfaitement distinctes ! U doit donc en être de même des mouyemens du cerveau ou qui les constituent ^ ou qui les produisent , ou tout au moins qui les accompagnent ou les précèdent.

Maintenant on pourrait demander quelle est la nature de ces mouvemeus ^ et s'ils ressemblent à ceux qui s'effectuent hors de nous : on pourrait demander^ par exemple^ si les mouvemens du cerveau qui représentent les sons ont quelque chose d'analogue aux mouvemens extérieurs qui les produisent^ c'est ~ à - dire , aux vibrations de Tair. C'est sur quoi nous ne saurions répondre, et ce que nous ignorons complètement. Mais il n'importe; tout mouvement intestin, en dernière analyse, étant un change* ment actuel dans larrangeoient , dans la situation respective des particules, soit simples, soit complexes, d'une , substance ; il s'ensuit que de simples modifications dans le mouvement des particules de la matière cérébrale peuvent, si non constituer, du moins produire des efiets innombrables et diversifiés a l'infini. Qu'y aurait-il donc d'étonnant , après cela , que les propriétés des corps , dont le nombre est très-limité , comparativement au nombre incalculable de ces phénomènes , dépendissent toutes , en dernière analyse, de letendue impénétrable, de la grosseur, de la figure , de la mobilité, de l'attraction et de la répulsion de leurs atomes?

DE l'existence DE LA MATIERE.

Nous apercevons en nous certaines propriétés et facul-

tés y OU plutôt certains phénomènes par lesquels ces propriétés se manifestent; et nous sommes aussi certains de leur réalité que de notre existence même^ que ces facultés nous révèlent; pour ne pas dire^ qu'elles constituent. De même^ nous voyons ou croyons voir hors ^e nous des êtres qui jouissent de propriétés toutes différentes , ou pour mieux dire ; nous sentons encore en nous d'autres phénomènes dont nous rapportons les causes hors de nous^ et nous ne doutons pas non plus de l'existence et de l'extériorité de ces causes ; que nous appelons corps. Enfin nous apercevons entre ceux-ci ^ ou entre les phénomènes qui se passent en nous^ toutes sortes de rapports ^ que notre es* prit abstrait et généralise pour la plupart y en vertu d'une faculté qui lui est naturelle; et parmi ces rapports ^ il en est quelques-uns qui semblent à tous les hommes d^une vérité incontestable : nous les appelons axiomes.

Ces axiomes ; l'existence de. nos facultés intellectuelles ^ et celle des corps ; ou d'un monde extérieur à notre pensée^ sont des choses vraies à notre égard : ainsi nous regardons comme certain ^ par exemple y que nous sommes capables de réflexion y qu'il existe réellement des arbres et des minéraux y et qu'un tout est plus grand qu'aucune de ses parties.

Mais ces choses sont-elles également vraies en ellesmêmes ^ ou par rapport à Dieu? La saine philosophie ne s'occupe point de ces questions oiseuses 3 et celle-ci d'ailleurs est insoluble : car comment la résoudre y comment démontrer aucune proposition ^ si nous commençons par mettre en doute ce qui nous parait évident par soi-même ^ et sert de fondement à toute démonstration et de critérium comme de principe à tout raisonnement?

On objectera, ou du moins on pourra faire observer que, pour nous-mêmes, l'existence des corps n'a pas la même évidence que ces vérités qu'on nomme axiomes, les-

quelles existent actuellement dans Tentendement , ainsi que les idées que nous avons des corps ^ soit que ceux-ci existent ou non hors de Tentendement; que nous ne connaissons les corps que par la résistance qu'ils opposent a nos efforts volontaires^ c'est-à-dire à notre volonté ellemême , et par les impressions diverses qu'ils font sur nos sens; que nous n'apercevons que ces impressions et le sentiment de ces efforts : qu'ainsi on pourrait supposer que la cause efficiente de ces impressions^ si elles en ont une, réside en nous , ou dans notre entendement , bien qu^elles soient indépendantes de notre volonté : que, par conséquent, la réalité ou Texistence des corps, c'est-à-dire des causes de nos sensations en tant que nous les considérons comme étant hors de nous, ou de notre entendement, n'est pas à notre égard d'une vérité incontestable , et ainsi a besoin d'être démontrée. Voici tout ce que j'ai à répondre à ces observations.

Une chose n'est pas plus vraie, pour nous, lorsqu'elle paraît évidente par elle-même, que lorsque le contraire paraît évidemment absurde. Si donc l'existence des corps, ou d'un monde extérieur^ n'est pas pour vous évidente par elle-même, supposez que la matière n'existe pas, que vous-même vous n'ayiez point de corps, qu'il n'existe aucun homme, aucun être pensant et matériel autre que vous, et que toutes ces choses, que nous regardons comme des réalités, ne sont que des illusions de votre esprit; les conséquences bizarres , extravagantes , contradictoires ^ impossibles, qui résulteront de cette supposition, déjà ridicule par elle-même aux yeux du plus grand nombre des hommes, pour ne pas dire de tous, vous paraîtront je crois évidemment absurdes pour la plupart : ou du moins pourrez * vous tirer de ces conséquences une masse suffisante de probabilités pour constituer une preuve morale de la realité d'un monde existant hors de votre pensée. Mais si cette

preuve ne voas satisfait pas, prenez votre parti /et résolvez-vous à demeurer éternellement dans le doute sur tout ce qui existe j car on ne peut rien démontrer à la rigueur en s'appuy ant uniquement sur des axiomes , tels que ceux-ci 'y le tout est égal à toutes ses parties ; la partie n'est pas si grande que le tout / et autres vérités de cette nature.

« Que l'idée que nous recevons d'un objet extérieur, dît Locke, soit dans notre esprit, rien ne peut être plus certain, et c'est une connaissance intuitive. Mais de savoir s'il j a quelque chose de plus que cette idée qui est dans notre esprit , et si de là nous pouvons inférer certainement l'existence d'aucune chose hors de nous , qui corresponde à cette idée, c'est ce que certaines gens croient qu'on peut mettre en question ; parce que les hommes peuvent avoir de telles idées dans leur esprit , lorsque rien de pareil n^existe actuellement , et que leurs sens ne sont affectés d'aucun objet qui corresponde à ces idées. Pour moi , je crois pourtant que , dans ce cas-là , nous avons un degré d'évidence qui nous élève au-dessus du doute. Car je demande , à qui que ce soit , s'il n'est pas invinciblement convaincu en lui-même qu'il a une perception différente, lorsqu^il regarde le soleil pendant le jour, et lorsqu^il pense à cet astre pendant la nuit ; lorsqu'il goûte actuellement de l'absinthe et qu'il sent une rose, ou qu'il pense seulement à cette saveur et à cette odeur ? Nous sentons aussi clairement la différence qu'il y a entre une idée qui est renouvelée dans l'esprit par le secours de la mémoire , ou qui nous vient actuellement dans l'esprit par le moyen des sens, que nous voyons la différence qui est entre deux idées absolument distinctes. Mais si quelqu'un me réplique qu'un songe peut faire le même effet , et que toutes ces idées peuvent être produites en nous sans l'intervention d'aucun objet extérieur; je lui réponds premièrement, qu'il n'im-

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