DE LA. SUBSTANCE DES CORPS
Il y a une difierence très-grande^ et qu'il importe dé remarquer^ entre Timpénétrabilité et les autres propriétés des corps : c'est que celles-ci ne peuvent subsister sans la première, dont elles ne sont toutes^ en effet, que différons modes, différentes manières d'être ou d'agir; au lieu que l'impénétrabilité^ inaltérable de sa nature, ne suppose aucune propriété particulière , et qu'il n'en est pas une sans laquelle elle ne puisse subsister. Elle a ainsi le caractère qui distingue pour nous la substance de ses accidens , d'où il semble résulter que c'est elle-même qui constitue, non seulement la nature ou Tessence , mais la substance même des corps.
Supposé que^ par la toute-puissance de Dieu , un corps soit dépouillé de son étendue et de son impénétrabilité^ auquel cas ce corps ^ perdant sa nature , perdrait aussi son existence matérielle ; la question est de savoir si la substance de ce corps elle-même ne se trouverait point par là anéantie, ou, en d'autres termes, si sa substance est autre chose que son impénétrabilité, ou sa matérialité; enfin si dans la matière il n'y a qu'une chose, à savoir l'étendue impénétrable, comme je le crois, ou s'il y en a deux, l'impénétrabilité et la substance ; tellement que si Dieu substituait dans un corps la faculté de penser à l'impénétrabilité, le même être, qui était d'abord matière brute, devint en* suite intelligence pure.
Gomme , d'un côté , il nous est impossible de concevoir aucune forme, ou modification , ou propriété accidentelle,
sans nous représenter en même temps quelque chose qui est modifié ^ ou qui est revêtu de ces formes y de ces propriétés 3 et que, d'un autre, nous voyons à chaque instant ces propriétés accidentelles des corps s'altérer et périr même tout-à-fait, sans que les corps, c'est-àrdire sans que d^autres propriétés cessent pour cela d'exister; nous en tirons, à notre insu^ la conséquence, peut-être trop générale, et sans distinguer assez soigneusement les propriétés essentilles des propriétés accidentelles , que toutes , sans exception , sont des formes diverses d'un même être , que nous appelons substancej de sorte que l'idée de substance, qui en ce sens ne peut être que très-confuse, semble être plutôt un préjugé qu'une notion commune : et toutefois la plupart des philosophes ont adopté la même conséquence, par la raison peut-être, qu'ils ont donné le nom de propriété à l'étendue impénétrable, con^me à toutes celles qui ne sont que des modifications de celle-ci, et qu'il leur paraît clair que le néant ne saurait être modifié, ne saurait avoir aucune qualité, aucun attribut; ce qui est bien vrai , mais ne peut s'entendre que des propriétés accidentelles. Car, pour l'étendue impénétrable, que nous sommes bien loin de concevoir comme la forme d'un être qui pourrait exister sans elle, ou sous une autre forme, il faudrait commencer par démontrer a priori^ qu'elle n^est elle-même qu'accidentelle relativement à la substance , c'est-à-dire qu'elle est à la substance ce que le mouvement et la figure, par exemple, sont à l'étendue; enfin qu'elle n'est pas elle-même la substance , le sujet ou le soutien de toutes les autres qualités des corps , et qu'elle ne peut pas subsister par elle-même.
Quand on dit que le néant n'a et ne peut avoir aucune propriété, et qu'on en conclut que toute propriété suppose un sujet, une substance , on a raison si l'on n'entend parler que d'une simple modification ou d'une propriété accidentelle 3 car il est clair que ce qui n'est rien ne peut éprouver
ancan diangement , et que pour être modifié ^ il faut être, il faut exister^ Mais si l'on yeut parler des propriétés essentielles et constituantes des choses , la question change. Car on ne peut en aucune manière comparer retendue impénétrable a la forme extérieure d'un corps, qui est périssable; et, quoiqu'il soit bien vrai que là où se trouve l'impénétrabilité^ là n'est pas le néant, là est une réahte, une substance ; rien ne prouve que cette propriété essentielle n'est pas elle-même cette substance, ou cette réalite.
Ainsi donc , si Ton entend par propriété tout caractère par lequei un être peut se manifester et se faire connaître j on peut demander avec beaucoup de raison , s'il n'y a pomt de propriétés qui puissent subsister par elles-mêmes , et si rétendue impénétrable, ou l'impénétrabilité, que nous appelons propriété essentielle des corps , ne se trouve point dans ce cas? Et si par propriété l'on entend ce qui ne peut subsister de soi-même^ et sans un sujet y on peut demander alors si l'étendue impénétrable est une propriété ^ ou s'il ne conviendrait pas mieux de lui donner le nom de substance? Ce qui est certain ^ c'est que la distinction qu'on met entre la substance et ses accidens , existe aussi entre la propriété essentielle et les propriétés accidentelles, et que cette dis* tinction n'existe pas entre la substance et ses propriétés essentielles.
La difficulté réside en partie daiis la terminaison du mot impénétrabilité, qui, en effet, semble indiquer une simple qualité. Mais la substance considérée comme distincte des propriétés essentielles qui la constituent ne serait-elle pas elle-même représentée comme une qualité, si, au lieu de la nommer substance^ on l'appelait substantiaiité? et, si Ton distingue l'impénétrabilité de la chose impénétrable, ou la matérialité de la matière^ ne devra«t-on pas au^si distinguer la substantiaiité de la chose substantielle, on de
là substance elle-même: et alors où s'arrêtera- 1 -on? oii trouverons-nous enfin la substance toute seule?
Consultons l'expérience. Elle nous apprend que la rondeur d'une boule de cire ne peut pas subsister sans la cire, ou sans une substance quelconque, qu'il n'est pas possible de confondre avec cette manière d'être ; au lieu que cette substance peut pa*dre sa forme sans cesser pour cela d'exister; et qu'il en est de même de toutes les autres modifications et de toutes les propriétés accidentelles des corps.
Mais quant à l'impénétrabilité , comme elle est , par le fait, inséparable de la substance des corps, nous ne pouvons pas dire si elle ne pourrait pas subsister sans une chose qui en fut distincte comme la cire l'est de sa forme, et si , dans le cas où les corps perdraient leur impénétrabilité et leur étendue, il resterait une substance, un être réel. Le bon sens nous dit seulement, que, cette substance dépouillée de ses propriétés essentielles paraît n'être qu'une chimère; et la réflexion nous porte, à croire que cette chimère fut enfantée par un préjugé, provenant de l'habitude où nous sommes de voir des corps subsister après avoir perdu quelques-unes de leurs propriétés , et du penchant naturel que nous avons à généraliser nos idées. En sorte qu'on se persuade aisément , quand on n'y réfléchît pas ^ qu'un corps dépouillé même des propriétés sans lesquelles il est impossible de concevoir son existence , serait encore quelque chose; et ensuite, quand on examine cela avec attention , au lieu de revenir sur ses pas , et de se défaire d'un préjugé qui embarrasse , en se met l'esprit à la torture pour savoir en quoi consiste ce quelque chose, qui nfestrien.
DES PROPRIÉTÉS GÉlfÉRAJ^iS DES CORPS.
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Nous avons vu que Tessence relative des corps n'était rien de plus que l'ensemble des propriétés accidentelles qui les distinguent les uns des autres jointes à Timpénétrabilité.
Nous rappellerons y qu'on nomme propriété toute manière d'être ou d'agir qu'une substance affecte constamment dans les mêmes circonstances j toute disposition qui la rend ou susceptible d'être modifiée de telle ou telle manière^ ou capable de produire tel ou tel effet, dans telles circonstances déterminées : de façon que, ces circonstances étant connues, si cette disposition, ou cette propriété l'est également , on peut être certain que la substance qui en est douée produira dans une autre ou subira elle-même l'effet qu'on avait prévu.
Les propriétés les plus générales des corps sont, la mobilité, la pesanteur^ les affinités et antipathies, ouïes attractions et les répulsions , chimiques , calorifiques , électriques et magnétiques ^ la porosité et la densité , qui sont en raison inverse l'une de Tautre, la solidité et la fluidité, la dureté et la mollesse^ la ductilité, la fragilité, l'élasticité, et quelques autres du même genre.
Certaines propriétés, renfermant quelque principe de mouvement, agissent comme par elles-mêmes, quoique nécessairement, sans avoir besoin d'être mises en jeu par un mouvement communiqué^ telles sont, par exemple^ la pesanteur, Télectricité , le magnétisme : on les nomme actives y par une extension du mot, et parce qu'il existe une sorte d'analogie entre elles et notre activité propre, qui toutefois en diffère essentiellement , en ce que celle-ci est libre , ou supposée telle.
D'autres, comme rimpénétrabllité , la porosité, la ductilité, sont purement passives 3 ce sont de simples manières d'être, que l'on conçoit sans y attacher l'idée d'activité nécessaire, ou de tendance au mouvement.
Lorsque nous cessons de considérer les corps en euxmêmes, ou dans leurs manières d'être et leurs manières d'agir les uns sur les autres, pour les envisager dans les relations ou les rapports qu'ils ont avec nous, ou dans les actions qu'ils exercent sur nos sensj nous leur attribuons d'autres propriétés toutes différentes de celles que nous avons nom-^ mées^ ce sont la chaleur, la lumière, les couleurs, les saveurs, les odeurs, les sons. Toutefois ces qualités, ou pour mieux dire , ces phénomènes ne supposent point dans les corps qui agissent sur nous des attributs distincts de ceux qui ont été ci-dessus mentionnés; mais ils supposent en nous des propriétés particulières dont les corps bruts sont entièrement dépourvus, et dont ces phénomènes dépendent. En jetant les yeux sur ce papier, il me semble que sa blancheur est une manière d'être qui lui appartient en propre; mais dans le fait, quoique j'aie beaucoup de peine à me le persuader, elle n'est qu'une sensation, qu'un phénomène qui se passe en moi, et qui est principalement dû à une propriété qui me distingue éminemment du corps qui agit sur moi. Ce n'est pas que la sensation que j'éprouve n'ait sa cause efficiente dans le papier que je regarde, et que cette cause ne constitue en lui une véritable propriété; mais cette propriété n'a aucune analogie avec ma sensation, comme je suis porté à le croire. De même que dans le marteau qui frappe une cloche , il n'y a rien qui ressemble aux vibrations que cette cloche effectue en vertu de son élasticité, il n'y a rien non plus dans les objets extérieurs qui ressemble aux sensations , aux phénomènes qui se passent en nous en vertu de nos diverses manières de sentir. Il n'y a dans un grain de poivre rien qui ressemble à la sensation