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propriété sans laquelle elle cesserait absolument d'exister ^ ne sont , du moins par rapport à nous y qu'une seule et même chose; on verra du premier coup dœil/ que pour répondre dans le premier sens, ou affirmativement, à chacune des trois questions ci-dessus, il suffirait de prouver que parmi les propriétés de Tame, il s'en trouve une au moins qui fût essentielle dans le sens absolu , ou sans laquelle Tame, ou l'ensemble des facultés intellectuelles , non seulement cesserait d'exister comme substance intelligente, mais cesserait tout-à-fait d'exister, ou serait anéantie.
Mais c'est ce qui n'est pas sans difficulté; car, en supposant même que l'on parvienne à démontrer que parmi les propriétés, soit actives , soit passives de l'ame, il s'en trouve une qui soit à la substance qui pense ce que Tétendue impénétrable est au corps ^ c'est-à-dire qui soit comme cette dernière une propriété générale et absolue , non susceptible de plus et de moins, ou d'augmentation et de diminution; qui soit telle enfin, que sa destruction entraînât nécessairement celle de toutes les autres : on ne prouverait pas par là que cette propriété serait essentielle dans le sens absolu; parce que, comme nous n'avons jamais rencontré d'intelligence pure ou dégagée de la matière , nous voyons ^ et nous verronjs toujours au delà de ces propriétés de l'ame, celles des corps en général, auxquelles elles sont jointes, et dont il se pourrait qu'elles dépendissent quant à leur existence : tandis que l'impénétrabilité, qui constitue l'essence relative de la matière , constitue en même temps son essence absolue; parce que, ne voyant plus rien au dela^ nous concevons clairement, qu'un corps en général ne pourrait pas cesser d'exister comme corps ^ sans cesser en même temps d'exister comme substance, sans être anéanti.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons dès à présent, c'est-àdire d'après les seules connaissances que nous avons ac- <[uises jusqu'ici , ou l'idée que nous nous sommes formée
de la substance et de Tessence des choses , répondre a une question préparatoire, celle desavoir, si Tame, supposé qu'elle soit immatérielle , est essentiellement active ou essentiellement passive; s'il faut chercher son essence absolue parmi ses propriétés actives, ses facultés, telles que celles par exemple de vouloir ou de réfléchir, ou parmi ses propriétés passives^ comme celles de sentir ou de concevoir.
Il n'est personne, je pense, qui ne comprenne parfaitement que pour agir, soit par une cause extérieure , soit en vertu d'une activité propre, d'un principe d'action interne, il faut d'abord être, ou exister, et que rien ne peut exister sans quelque propriété passive ou manière d'être; mais qu'il n'est pas nécessaire pour qu^une chose soit , qu'elle jouisse de la faculté d'agir par elle-même ou de toute autre manière , et qu'elle pourrait perdre cette faculté , si elle en était douée, sans cesser absolument d'exister. Imaginons, par exemple, qu'une boulé de verre jouisse de la propriété, ou plutôt de la faculté, de la puissance, de se mettre d'elle-même en mouvement, ou bien , en restant immobile, de faire mouvoir d'autres corps placés dans son voisinage. Il est clair que cette boule de verre pourrait perdre cette faculté sans pour cela cesser d'exister ; mais que, si au contraire elle perdait toutes ses propriétés passives , y compris l'étendue impénétrable , par là même ce principe d'action se trouverait réduit , au néant ; à moins qu'il n'appartînt à quelque substance immatérielle , animant cette boule de verre. Mais dans ce cas, j'appliquerais à cette substance ce que j'ai dit de la boule de verre, et je prouverais , par lé même moyen, que ce principe d'action ne pourrait pas exister sans elle , au lieu qu'elle pourrait très-bien subsister sans lui. Donc ce principe d'action ne peut pas lui-même constituer l'essence absolue , ou la substance de l'êlre qui en est doué.
Qu'est-ce qu'un principe d'action , une activité propre? la faculté d'agir par soi-même ^ ou de se mettre soi-même en action. Or il n'est pas possible de confondre cette faculté avec la chose même qui agit ou qui peut agir : il n'est pas possible de soutenir que l'annihilation de cette faculté entraînerait nécessairement celle de la substance qui en est doué :. il n'est pas possible denepas la concevoir comme une propriété accidentelle ^ incapable de constituer une substance : il n'est pas possible^ dis-je^ de la considérer comme une propriété essentielle de laquelle dépende l'existence absolue de cette substance.
Si donc l'ame est réellement douée d'une activité propre , ce que nous n'avons point encore examiné ^ cette faculté y quoique faisant partie de son essence relative^ ne constitue certainement pas son essence absolue; c'est-à-dire que^ si l'ame ne peut exister comme telle sans cette activité ^ ce n'est pourtant pas de cette faculté que dépend son existence absolue. Donc ; ce qui constitue l'essence absolue ou la substance de l'ame y si elle est immatérielle y c'est la sensibilité ou quelqu'autre de ses propriétés passives : c'est rétendue impénétrable ^ si elle est corporelle.
Descartes a cru démontrer que l'ame ou {a pensée (mot auquel il donne plusieurs significations différentes ) existe comme substance immatérielle y en alléguant que l'idée que nous en avons est tout- à-fait indépendante de celle d'étenduC; et réciproquement j ou, en d'autres termes, que ces choses se conçoivent très-bien l'une sans l'autre , d'où il conclut qu'elles sont distinctes. La pensée, ou /a concep-^ tion y comme il le dit quelque part , ne suppose d'ailleurs aucun des autres attributs de lame , tandis que ceux-ci supposent tous la conception, ou la pensée. En sorte que ce serait effectivement cette propriété passive , la conception, qui constituerait l'essence de Tame ; et non seulement son essence relative, mais son essence absolue, si cette pro-
priété essentielle et l'étendue impénétrable n'étaient point unies entre elles ou à un même sujet^ si elles étaient réellement distinctes. Je renvoie^ pour Texamen de cette importante question ^ à ma préface de la métaphysique de Descartes.
Les philosophes de nos jours , pour prouver que Tame est immatérielle ^ s'attachent à démontrer que la faculté de penser et l'étendue impénétrable s'excluent mutuellement^ en ce que la première^ suivant eux y suppose une substance simple ; et que le corps est composé de parties.
Ils s'appuient principalement sur ce que Tidée est simple de sa nature , et sur ce que la comparaison de deux idées^ cale jugement réfléchi^ serait impossible^ ou ne serait pas une opération simple ^ comme elle Test ^ si Tame n'était pas elle-même une substance simple.
L'idée disent-ils d'abord^ est indivisible par essence; et ils croient pouvoir induire de ce fait ^ que l'ame n'a point de parties.
Avant de nous engager avec eux dans des raisonnemens abstraits^ consultons l'expérience ; et voyons ce que nous en pouvons tirer. ^
Toute idée ^ toute sensation ^ et généralement toute modification de substance ^ en un mot , tout phénomène , soit physique, soit psychologique , est indivisible dans son principe j car tout phénomène, dans son principe, n'est que le passage instantané d'une manière d'être à une autre j tel est, par exemple, le passage du mouvement au repos, ou du repos au mouvement. Mais tout phénomène qui a quelque durée se compose de plusieurs phénomènes instantanés qui se suivent sans interruption sensible ; et la plupart , même ceux qui n'ont aucune durée appréciable , se compo-
sent de plusieurs phénomènes qui co-existent. Une idée qui se prolonge n'est qu'une idée qui se reproduit y et , par con* séquent^ n'est point dans son ensemble une idéie simple, ou indivisible : l'idée de tout objet composé^ l'idée même d'une simple ligne dans laquelle nous ne pourrions imaginer que deux points distincts^ est elle-même composée. Une sensation se compose ordinairement d'une suite de sensations de la même nature qui se succèdent les unes aux autres; un son, par exemple/ est foriné d'autant de sons qu'il j a de vibrations successives dans l'air : un son même instantané peut aussi être formé de plusieurs sons plus faibles^ mais co-existans. Dans la chute d'un corps ^ il y a à chaque instant passage d'un mouvement à un autre; mais chaque passage d'une manière d être à celle qui la suit immédiatement est instantané et indivisible. Les, phénomènes les plus compliqués, comme celui de la digestion, par exemple, se composent toujours de phénomènes plus simples qui se succèdent et co-existent; mais en dernière analyse , on arrive toujours à des phénomènes instantanés, indivisibles par essence, soit dans le domaine de la psychologie, soit dans celui de la physique.
Ainsi, voilà d'un côté des phénomènes composés dans une substance que l'on suppose être simple ; et de l'autre y des phénomènes évidemment simples dans des corps , ou des substances évidemment composées. Puis donc que l'expérience prouve incontestablement qu'il y a des phénomènes, des modifications simples dont la substance, ou le sujet est composé; tous les raiaohnemens du monde ne démontreront pas le contraire, ne démontreront pas, qu'un phénomène simple suppose nécessairement un sujet simple, une substance indivisible. Mais jetons un coup d'œil sur ces raisonnemens.
Si l'ame a des parties distinctes , il faudra , dit*on , ou x|ue l'idée n'affecte qu'une seule de ces parties à l'exclusion
detoatesles autres^ ce que, pour aln^éger , nous consentons à regarder comme inadmissible : ou qu^elle existe tout entière dans diaque partie ; ou qu'Ole se trouve diyisée entre toutes les parties. On n'admet point d'antres suppositions possibles. Arrétons-noiis donc à ces deux dernières.
Dans le cas de la première, il y aurait, j'en conviens^ pour chaque idée dont nous avons conscience, autant d'idées, et autant de principes pensans, que de parties dans la substance qui pense; et dans Taùtre cas, il n'y aurait dans chaque partie, dans chaque principe pensant, qu'une fraction d'idée.
£h! bien, non seulement je ne vois rien d'impossible, rien de conti*adictoire ou d'absurde en chacune de ces suppositions; mais il me semble qu'on peut fort bien les con-* eilier, et les admettre toutes les deux à la fois. Comme la oature de l'idée nous est tout>à-fait inconnue, je tâcherai de me faire comprendre par une comparaison empruntée de la matière.
Imaginez un système de corps formé d'une infinité de petites clocles, qui, étant frappées par un corps étranger^ vibrent toutes ensemble; et comparons l'idée dont nous avons conscience au son total qui en résulte. Il sera Yrai de dire que chaque partie de ce corps, ou diaque petite cloche, n'aura qu'une fraction du son total : et si nous faisons attention que cette fraction n'est pas à son unité, ce qu'un segment ou un secteur de sphère, par exemple, est à la sphère entière^ qpien diffère totalement; mais qu'elle est parfaitement semblable à cette unité, je veux dire au son total, avec la seule différence du plus ou moins dans son intensité , on pourra dire aussi , en ce sens , que le son se trouve tout entier dans chaque partie du corps sonore.
Or, pourquoi telle idée qui nous frappe plus ou moins mement ne se composerait-elle pas d'une infinité d'idées
semblables , dont chacune y prise séparément ^ serait comme imperceptible à notre intelligence^ de même qu'un son , et j'entends parler ici de la sensation du son et non de sa cause extérieure ^ se compose souvent de plusieurs sensations , de plusieurs sons co-existans^ plus faibles, mais tous de la même nature que le son qui frappe notre oreille? Pourquoi n'y aurait-il pas dans une substance pensante autant de principes pensans , qu'il y a de principes pesans dans une substance pesante? La pesanteur d'un corps ne résultet-elle pas de la pesanteur de toutes ses parties , et ce corps n'agit-il pas comme si les pesanteurs se trouvaient réunies dans leur centre de gravité y ou dans un point quelconque de sa masse ? Et qu'on ne dise pas que cela n'est vrai qu'à l'égard de l'observateur du dehors ; car, quoiqu'il soit certain que chaque molécule a sa pesanteur à part , et qu'elle soit tout-à-fait indépendante de celle des autres molécules; comme elles se trouvent toutes liées les unes aux autres , chacune d'elle tombe ou agit , non seulement par la pesanteur qui lui est propre^ mais encore par celle de toutes les autres , qui l'entraînent avec elles : d'où il suit que la pe-^ santeur du corps se trouve pour ainsi dire tout entière dans chacun de ses points j en sorte que si ce corps pesait quatre livres , chacune de ses parties pourrait dire , c'est moi qui pèse quatre livres.
Cependant les deux hypothèses dont il s'agit, et que je regarde moi-même comme peu probables , sont inadmissibles, dit-on, parce que, quand une idée nous affecte, la conscience nous dit , d'une part , que nous avons cette idée tout entière, et d'une autre, que nous n'avons qu'une fois cette idée dans le même instant.
L'observation qui précède réfute jusqu'à un certain point cette objection. Je demanderai d'ailleurs si la conscience ne pourrait pas nous tromper à cet égard , comme elle nous trompe certainement , ou comme n^u^nous trom-
pons^ quand nons croyons n'éproaver qu'une sensation unique ^ dans certains cas où nous en avons évidemment plusieurs qui co-existent et se succèdent.
Mais qu'est-ce que la conscience distinguée de la sensation ou de ridée? Est-elle autre chose qae Tidée elle-même en tant qu'elle est actaellement présente à notre esprit ? Avoir conscience d'une idée^ n'est-ce pas simplement avoir cette idée? La conscience (que nous considérons ici comme phénomène, et non comme faculté) ne fait-elle pas du moins partie intégrante de Tidée ; est-il possible d'avoir une idée sans en avoir conscience? Au reste, soit qu'elle ne diflfere point de l'idée , ou qu'elle en fasse seulement partie j ou bien qu'elle en soit tout-à-fait distincte, toujours est-il , qu'en tant qu'elle est actuellement en exercice , elle n'est elle-même qu'un phénomène , qu'une modification de l'âme : or, à ce titre , elle parait même inconciliable avec la simplicité qu'on attribue à la substance de l'ame ; et si elle prouve l'unité du moij ce n'est pas expressément en tant qu'on attache à ce mot d'unité l'idée de simplicité absolue, c'est seulement sous cette condition qu'on prendra ce mot dans un sens plus étendu , et qui n'exclut pas l'idée de composition : comme nous l'expliquerons dans le paragraphe suivant.
Mais enfin , n'y a-t-il pas d'autres suppositions , d'autres hjrpothèses que celles qui ont été proposées ci-dessus , et que l'on croit avoir renversées de fond en comble , tandis qu'on ne les a pas même ébranlées?
Descartes compare les idées aux diverses figures, ou aux divers changemens de figure que pourrait subir un morceau de cire. Or, qu'il survienne un pareil changement j on ne pourra dire de cette transformation , ou modification , ni qu'elle existe dans une partie du corps à l'exclusion de toutes les autres, ni qu'elle existe tout entière dans chacune des parties ou des molécules de ce corps, d'autant
qti^etles ne sont pas sasceptibles de changer de forme ; ni enfin ^ qne cette modification se trouire divisée entre toutes les molécules de façon cfue chacune d'elle a une fraction de ce changement de figure^ ou de la figure nouYclle cpi'amène ce changement. Et cependant 'cette transformation a lieu dans (e corps entier; il était sphéinque^ par exemple^ il devient cubique op pyramidal : or il n y a rien de semblable dans ses particules , qui conservent toujours la même figure^ et qui ne peuvent que changer de place.
On conçoit donc fort bien que Tame pourrait être une substance étendue et divisible^ sans qu'il en résultat nécessairement qu'une idée^ qu'une modification quelconque de l'amC; fût^ elle-même^ divisée entre toutes ses parties y de manière que chacune en edt une portion ; ou qu'elle existât tout entière ^ soit dans chacune , soit dans une seule de ses parties.
La meilleure preuve de la simplicité de l'ame , suivant quelques métaphysiciens^ est celle qu'ils' tirent par induction de Texistence et de la conscience du moi; c'est-à-dire de l'unité et de l'identité du sujet pensant /et de la conscience, ou du sentiment intime de cette ideptité : tandis qu'au contraire , je trouve quelque difficulté a concilier cette simplicité; non avec l'existence, mais avec la conscience du moi j qui n'est qu'un phénomène de l'ame; car il ne s'agit pas ici de la propriété, cause conditionnelle de ce sentiment intime, et qui porte aussi le nom de conscience.
Toute substance , soit spirituelle , soit corporelle, est une et toujours identique avec elle-même; et, quoique l'idée , la conscience, le phénomène du moi^ ne soit propre qu'à une substance pensante, le moi lui-même, c'est-à-dire,
Tunité et Tidentiié de la substance , appartient au corps aussi bien qu'à l'esprit. Car la matière ne change pas quant au fond ^ et par conséquent y est identique : et ^ bien qu'un corps ne soit point simple^ il est un en ce sens, que la mo* dification qui l'affecte ne porte point séparément sur chacun de ses élémens, sur chacun de ses atomes, d'autant que ceux-ci ne peuvent être modifiés en aucune manière; mais tombe sur sa masse entière ; comme on peut le com« prendre, en se représentant une boule de cire qu'on aplatirait.
Cependant les corps et Tesprit ont un grand nombre de propriétés diverses; ils ne sont rien que des collections de propriétés , et sont susceptibles d'une infinité de modifications. Gomment donc trouver de l'unité dans une collection de propriétés , et de l'identité dans des qualités qui s'altèrmit et périssent même tout- à-fait?
Je rappellerai encore ici, qu'il y a dans tonte substance une propriété essentielle , qui la constitue, et que ses autres propriétés ne sont que des modifications de celle-là; en sorte qail n'y a, pour ainsi dire, dans chaque corps, dans chaque substance , qu'une seule chose , qui varie dans ses formes extérieures, mais qui, au fond, reste toujours la même; et par là on peut concilier l'unité avec la pluralité, et l'identité avec la modification.
Toutefois cette explication n'est valable, qu'autant que l'on prendra le mot unité dans le sens que nous lui avons donné, et qu'on ne le fera pas synonyme de simplicité. Ainsi, à Tégard de l'ame, si on la considère comme une substance simple, la difficulté reste tout entière, comme nous allons le faire voir.
Remarquez , premièrement , que si un atome ^ une simple molécule matérielle a plus d'une propriété; si elle en a jusqu'à trois qui tiennent à sa nature intime, savoir, l'impénétrabilité , le volume et la figure; c'est à cette con-
dition, que cette molécule est étendue : d'ailleurs^ ces trois propriétés ne sont en quelque sorte que trois points de vue ^ trois faces d'une même chose y trois manières d'envisager la même propriété; car l'impénétrabilité ne se conçoit pas sans {^étendue ^ ni l'étendue sans une figure quelconque et un volume déterminé.
Remarquez^ en second lieu, remarquez bien surtout, qu'un atome matériel, qui est simple, du moins en ce sens qu'il n'est pas composé de parties réellement distinctes, qu'il est indivisible; par cela même est immuable et ne peut essuyer aucune altération , aucun changement : tandis que les corps , qui sont des agrégats d'atomes , unis par une force attractive, mais séparables les uns des autres; et qui jouissent d'un grand nombre de propriétés, qu'il serait impossible d'attribuer à aucun de ces atomes, telles que la porosité, la flexibilité, la mollesse, l'élasticité; par cela seul qu'ils sont divisibles et formés de divers principes , sont susceptibles d'une infinité de modifications.
Ainsi l'expérience semble nous fournir la preuve^ en même temps que la raison , ou le sens-commun nous impose la croyance et la conviction , que la modification est liée à la cx)mposition , et que ce qui est simple ne saurait être modifié, est nécessairement immiiaàie. C'est donc une difficulté très-réelle , que de concilier la simplicité de l'ame, si ce n'est avec ses divers attributs, du moins avec ses phénomènes, c'est-à-dire avec ses sensations^ ses sentimens, ses idées ; d'autant plus que le nombre en est incalculable. A plus forte raison , n'est-il pas possible de tirer directement la preuve de la simplicité de l'ame de la conscience du moij qui n'est elle-n\ême qu'un phénomène, qu'une modification del'ame, laquelle parait incompatible avec sa simplicité : donc iU/aut la prouver d'ailleurs.
Ainsi , ni le moi^ ni la conscience du mai y ne suppose la simplicité de la substance; mais seulement son unité et
son identité : Tan et l'autre font voir ainsi y que les substances sont autres choses que des collections de propriétés accidenteHes ^ périssables^ contingentes; et qu'il y a dans chacune d'elles quelque chose d'invariable en soi, telle qu'est l'impénétrabilité dans les corps y sans qu'il soit d'ailleurs nécessaire d'admetti^e en ceux-ci, outre cette propriété essentielle, quelque chose d'inintelligible, qui ne tombe point sous les sens.
Avant d'aller plus loin, je répondrai à une objection qu'on ne manquera pas de m'opposer . On dira , sans doute , que le corps n'est pas un et identique , en ce sens du moins, qu'il peut perdre et gagner tour à tour, qu'il peut changer dans sa masse ^ ou dans son volume réel; changement bien différent des modifications que peut éprouver une même masse; et que par conséquent la pensée , qui suppose l'identité de la substance pensante , n'est point un attribut de la matière.
Je répondrai , premièrement , qu'il faudrait , pour que cette objection eût quelque valeur, commencer par démontrer que Tame, si elle était matérielle, éprouverait nécessairement un tel changement, ou, en d'autres termes, qu'il n'est point de partie du cerveau qui ne subisse des altérations successives , en plus ou en moins , dans sa masse ou sa quantité, pendant la durée de la vie.
En second lieu, que, dans l'hypothèse de la matérialité de l'ame , on pourrait concevoir que la conscience du moi^ ou plus généralement que la faculté de penser , dépendrait bien moins, sinon quant à son énergie, du moins quant à sa nature , du nombre des particules du cerveau , que du rapport qui existe entre elles, ou de son organisation.
En troisième lieu , qu'une perte occasionnée dans le cerveau ajBTaiblirait peut-être, mais sans la détruire, la conscience du moi , ainsi que le souvenir et la réminiscence d'une idée acquise antérieurement à cette diminution de volume.
Et quatrièmement enfin , que , si la substance pensante, Qu le cerveau, croissait progressivement en volume, on ne voit pas pourquoi quelque partie sur-ajoutée au ceryeau ne participerait pas au souvenir et a la réminiscence d'une idée acquise avant cette augmentation, quand la cause, quelle qu'elle soit, qui peut faire naître un pareil souvenir, agira sur cette substance; car elle l'affectera nécessairement tout entière : ou pourquoi cette partie surajoutée empêcherait cette cause de produire son effet.
Qu'y aurait-il de surprenant que la substance pensante augmentée de quelque partie^ eût tout entière ^ par Taction d'une cause , le souvenir d'une idée, ou plus généralement d'une modification qui n'avait point affecté toute sa masse actuelle; lorsque nous voyons qu'une idée produite dans l'ame par une cause, telle , par exemple, que l'action d'un objet extérieur sur les sens, «se réveille tout entière p^r la présence d'une partie seulement de cet objet , ou, si je puis m'ex primer ainsi, par une fraction de cette cause efficiente. En ceci , il y a certainement un mystère impénétrable à mon intelligence ; tandis qu'il me semble que je comprends assez bien, que, dans la supposition où la substance de l'ame éprouverait des changemens insensibles , une idée pourrait être transmise, comme par tradition, de Tame telle qu elle aurait été dans un temps , à l'ame telle qu^elle se trouverait dans un autre.
On peut concevoir que, chez un même individu, c'est toujours le même esprit qui pense, comme c'est toujours le même estomac qui digère ; sauf et malgré les changemens insensibles que subissent l'un et l'autre avec le temps^ et admettre ainsi que la conscience du moi n'exige ou ne suppose point une identité parfaite , ou absolue, dans la substance qui pense : d'autant que l'ame, en tous cas, matérielle ou immatérielle , si nous en jugeons par ses attributs y qui sont en efiet les seules choses par lesquelles
nous en puissions juger ^ change aussi bien que le corps; et que le phénomène de la conscience paraît lui-même susceptible d'augmentation et de diminution dans son intensité, c'est-à-dire dans la clarté de la lumière intellectuelle qui le constitue y bien que cette lumière soit toujours de la même nature et ne nous abandonne jamais totale* ment j excepté peut-être dans quelques cas d'aliénation mentale excessivement rares.
Examinons maintenant les preuves que Ton tire du jugement y ou de la comparaison y en faveur de la simplicité de lame ; et commençons par une observation générale sur la comparaison p
Nous ignorons en quoi consiste cette opération de Tame, si c'en est une : nous n'en connaissons tout au plus que les conditions et le résultat* Quand on dit qu^elle est une attention double, on ne s'exprime peut-être pas exactement ou rigoureusement : car, toutes les fois que nous avons une idée composée , comme serait, par exemple, celle d'un homme , notre attention se porte sur plusieurs idées simples ou moins complexes, sans que nous comparions pour cela ces idées les unes avec les autres. Mais nous, savons, ou nous croyons savoir, que cette opération exige dans tous les cas, que les modifications que Ton compare soient actuellemast et dans le même instant présentes à l'esprit , que nous y pK)rtions notre attention, et l'expérience nous apprend y que de cette co-existence , ^ou de cette comparaison^ il résulte, non pas toujours^ mais fort souvent, d'autres idées pour nous , d'auttres modifications de Tame , dont nous avons conscience.
Remarquons en passant, quç ces conditions peuvent être remplies, que ce résultat peut être obtenu , dans une sub-
stance matérielle , où Ton conçoit fort bien en eflfet qu'une modification quelconque peut résulter de deux autres modifications qui afiectent cette substance dans le même instant.
A la "vérité, il ne paraît y avoir rien ici qui réponde a l'opération de Tame qu'on appelle comparaison. Mais qu'est-ce que cette opération considérée indépendamment des conditions qu'elle paraît supposer, auxquelles en effet les philosophes la réduisent? encore une fois nous n'en savons rien ; elle échappe tout-à-fait à notre conception, surtout dans certains cas où la comparaison semble n'avoir qu'un terme, par exemple, lorsque je regrette un ami, que je désire le revoir, sans doute parce que je juge que sa présence a été , et qu'elle serait encore pour moi , plus agréable que le souvenir que j'en ai conservé. Car ce souvenir étant la seule idée actuellement présente à mon esprit, la seule jouissance qui me reste, si c'en est une; comment puis-je la comparer au sentiment plus agréable, à 1^ jouissance beaucoup plus vive, que cet ami m'a procurée par sa présence, et que je n'ai plus? Il est donc évident que nous n'avons de cette opération de l'ame qu'une idée fort obscure et confuse. Or il est impossible de fonder aucun raisonnement solide sur ce qu'on ne conçoit pas bien.
Voici comme raisonne Condillac pour prouver que l'ame n'est point corporelle , qu'elle n'a point de parties.
« Que A , B , C , trois substances qui entrent dans la composition du corps , se partagent trois perceptions différentes ; je demande où s'en fera la comparaison? Ce ne sera pas dans A , puisqu'il ne saurait comparer une perception qu'il a avec celles qu'il n'a pas. Par la même raison, ce ne sera ni dans B ni dans C. Il faudra donc admettre un point de réunion y une substance qui soit en même temps un sujet simple et indivisible de ces trois perceptions, distincte, par conséquent du corps, une ame, en un mot. »
Ici, je ferai observer, premièrement, que, la comparaison étant d'une^ nature tout-^à>fait inconnue , on ne peut pas même demander, où elle se ferait, c'est-à-dire, dans laquelle des parties de Vame elle se ferait^ si Tame était matérielle.
Et en second lieu, qu'une chose pourrait ou se faire , ou exister, dans un point de réunion , sans qu'il s'ensuivît ni que les attributs qu'elle suppose fussent eux-mêmes réunis dans ce point , ni que ce point fiit une substance. Lorsque deux corps A, B, l'un en mouvement^ l'autre en repos, oa animé d'un mouvement différent , viennent à se rencontrer , leur choc mutuel ne s'opère ni dans A , ni dans B , il a lieu dans un point de réunion; mais ce point n'a aucun attribut, et n'est pas un être réel.
En tous cas , la comparaison suppose une relation préexistante entre des idées , entre des choses différentes, et le résultat de la comparaison n'est rien de plus que cette relation, en tant que l'ame en a conscience, ou qu'elle l'aperçoit.
Enfin, en admettant que l'ame est matérielle, on pourrait expliquer ses modifications , ses phénomènes , de différentes manières ; on peut, comme nous l'avons vu , faire à cet égard plusieurs suppositions , plusieurs hypothèses , et Condillac n'en propose qu'une seule , précisément celle que nous avons regardée comme inadmissible, à savoir, que chaque idée n'existerait que dans une seule partie de lame; auquel cas il serait bien difficile en effet d'expliquer, et absolument impossible de concevoir la comparaison, la conscience, et autres phénomènes de cette nature.
M. Laromiguière a étendu; en la modifiant, la démonstration de Condillac ; mais il ne l'a pas suffisamment étendue: et il s'ensuit, que^son raisonnement, fi(it-il bon en luimême, ne prouverait rien encore.
« Une substance ne peut comparer qu'elle n'ait deux