TOME III
idées à la fois. Si la substance est composée de parties^ ne fût-ce que de deux^ où placerez- vous les deux idées? Seront -elles toutes deux dans chaque partie j ou Cune dans une partie et Vautre dans Vautre? choisissez : H ny a p^^ de milieu. Si les deux idées sont séparées^ la comparaison est impossible. Si elles sont réunies dans chaque partie, il y aura deux comparaisons à la fois , et par conséquent deu\ substances qui comparent^ deux âmes, deux m^^ mille si vous supposez l'ame composée de mille parties. Vous ne pouvez échapper à la force de cette preuve. »
Encore une fois, nous rejetterons la première de ces deux suppositions comme inadmissible ; mais quant a la seconde, il s'en faut qu'elle soit dénuée de toute vraisemblance. Il est bien vrai que dans cette hypothèse, il y aurait, sinon autant de comparaisons, du moins autant d'idées de rapport 3 sinon autant d'ames, du moins autant de principes pensans , que de parties dans la substance pensante. Mais il n'y a en cela rien de contradictoire, rien d'impossible ; car il n'est pas vrai, comme je l'ai déjà suffi* samment expliqué, qu'il en résulterait nécessairement que, contre le témoignage de la conscience, il y aurait en nous, qu'il y aurait dans la substance pensante , autant de tno^ que de parties ; ou pour mieux dire , il n'est pas vrai que nous aurions évidemment, dans ce cas, la conscience de plusieurs moi.
Mais quand même M. Laromiguière eût renversé 1^^ deux hypothèses entre lesquelles il nous donne à choisir, il n'aurait pas pour cela démontré que l'ame n'est point matérielle j car sa preuve n'est fondée que sur cette assertion? que quand une substance composée , quand un corps subit à la fois deux modifications , il doit absolument arriver de deux choses l'une, ou que ces modifications s'effectuent , l'une dans la moitié , ou dans un certain nombre des particules dé cette substance, et l'autre dans toutes les autres
particules ; ou que ces modifications ont lieu toutes deux dans chacune des particules de ce corps.
Or cette assertion tacite^ qui est la majeure ou le principe de son raisonnement^ est évidemment fausse 5 et même dans la plupart des cas y les deux suppositions sont également impossibles , en sorte que non seulement l'on peut^ mais on est obligé d'en admettre une troisième. Par exemple, imaginez qu'une sphère élastique éprouve à la fois deux mouvemens , l'un de rotation autour de son centre immobile 3 l'autre de pulsation , qui lui fasse prendre al« temativement la forme allongée d'un œuf et la forme aplatie d'une orange : le mouvement de rotation ne se trouvera pas dans une portion seulement des particules de cette sphère, et le mouvement de pulsation dans toutes les autres : et chaque particule n'éprouvera pas non plus tout à la fois y comme la sphère entière , un mouvement de rotation autour de son centre immobile , et un mouvement de pulsation qui la ferait continuellement changer de forme, n y a donc un milieu possible, pour ne pas dire nécessaire ^ entre les deux alternatives où nous place M. Laromiguière : et dès - lors sa preuve est tout gu moins insuffisante. Donc il n'a pas démontré à la rigueur l'immatérialité de l'ame , ou sa simplicité.
Que dirions -nous de celui qui, n^ayant pas une idée plus claire de la nature du mouvement, de la matière et du choc des corps, que nous n'en avons de la nature des idées , de certaines opérations de l'ame , et de sa substance, raisonnerait ainsi? Le choc est indivisible par essence} donc il suppose un sujet simple. De plus , le choc résulte de deux mouvemens , de deux manières d être, ou de deux modifications différentes. Or^ si la matière, ou le sujet du choc
était composé y ne filt-ce que de deux parties y il faudrait y ou que Tun des mouvemeDs fût dans une des parties et Tautre mouvement dans Tautre^ auquel cas le choc^ qui les suppose tous les deux^ serait impossible; ou que les deux mouvemens fussent ensemble dans chacune des deux parties^ auquel cas il y aurait deux choses. Il faut donc admettre un point de réunion y une substance qui soit un sujet simple et indivisible de ces deux mouvemens et du clioc auquel ils donnent lieu. Donc la matière n'est point composée de parties.
Certes nous pourrions dire de celui qui raisonnerait de cette manière qu'il n'aurait rien prouvé du tout. Eh 'bien! les démonstrations que donnent Condillac et M. Laromiguière de la simplicité de Tame y sans être aussi ridicules peut-être^ n'ont pas plus de valeur. Car toutes Jes fois qu'il s'agit de prouver une chose à la rigueur, c'est-à-dire ou métaphysiquement ou mathématiquement; si la plus légère considération nous a échappé y s'ilmanqiie la moindre chose à la démonstratidn y elle ne vaut pas mieux que le raisonnement le plus absurde. C'est ici qu'on peut dire, qu'il n'est point de degré du médiocre au pire. Et il faut aussi remarquer, que mille démonstrations différentes , ou toutes rigoureuses , ou toutes défectueuses , ne prouveraient rien de plus qu'une seule démonstration , qui aurait ou la même qualité que les premières , ou le même défaut que les autres.
Il n'en est pas ainsi d'une simple probabilité, qui s'approche plus ou moins de la certitude, et qui, quelque faible qu'elle soit, a toujours une valeur quelconque.
Lorsque plusieurs probabilités réunies , tendant toutes à nous faire croire, par diverses raisons, à l'existence d'un même fait, d'tme même vérité^ sont ou très-nombreuses ou très-fortes , et qu'elles ne sont point détruites ou neutralisées par des probabilités contraires; leur ensemble^ ou
leur résultante ^ leur produit net, si je puis m'exprimer ainsi , peut former, ou constituer une certitude morale.
Il n'y a , selon moi , ni preuve ni certitude métaphysiques de la simplicité, ou de l'immatérialité de la substance qui pense. Mais nous en avons une certitude morale : du moins cette vérité, ou si l'on veut, cette hypothèse de la simplicité de Famé, est-elle appuyée sur des probabilités •aussi fortes que nombreuses, qui se tirent, soit de raisons métaphysiques , soit de conçidérations morales ; et bien qu'il y ait aussi quelques probabilités contraires , ou qui semblent atténuer la force des premières , comme celle , par exemple, qui découle de l'insurmontable difficulté d'expliquer, et je dirais presque de la répugnance qu'éprouve la raison d'admettre comme possible l'influence réciproque de deux . substances , l'une entièrement corporelle, l'autre purement immatérielle : ces preuves contraires ne sont pas suffisantes pour empêcher celles très-favorables à la simplicité de l'âme d'entraîner la conviction de la plupart des hommes.
Comme ces dernières pourraient fournir la matière d'un volume, que d'ailleurs elles se trouvent toutes réunies^ ou du moins résumées dans plusieurs ouvrages , soit de morale, soit de métaphysique, et qu'enfin elles sont généralement connues de ceux qui s'occupent de philosophie^ nous ne les rappellerons pas.
Au reste^ je n'ai pas eu pour^but de décider cette importante question ; l'objet que je me suis proposé a été de faire voir seulement que, bien que cela soit fort peu probable, il n'est pas absolument impossible que l'ame soit matérielle, il n'est point absurde de supposer que la matière puisse sentir et penser. Encore ai-je ici entendu par matière, non pas précisément une substance qui , en dernière analyse, se réduit à l'impénétrabilité modifiée par le volume et la figure ; mais une substance quelconque formée de parties
distinctes^ séparables les unes des autres; en un mot une substance composée , quelle qu'elle puisse être. Gar^ supposez l'âme matérielle ^ il se pourrait que ce ne fût point en vertu de Fimpénétrabilité^ du volume et de la figure de ses atomes^ ni d'aucune autre propriété corporelle dérivant de celles-là, qu'elle pense et qu'elle sentj il se pourrait que Dieu eût attaché à chacun de ces atomes quelque propriété toute différente de celles qui constituent pour nous la matière, quelque propriété qui ne tombât point sous l'imagination , et qui fût comme le germe ou la condition essentielle de la sensibilité et de Tintelligence dans les corps qui jouissent d'un certain degré d'organisation.
Ainsi , comme le dit Locke , « nous ne serons peut-être jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non , par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées , sans révélation , si Dieu n'a point donné à quelques amas de matière disposés comme il le trouve à propos , la puissance d'apercevoir et de penser ; ou s'il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense. Car par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut , s'il lui plait , ajouter à notre idée de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser^ puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espèce de substance cet Être tout-puissant a trouvé à propos d'accorder cette puissance. »
DES PROPRIETES DE x'aJEE.
Nous avons dit que Tame est la réunion de toutes les
propriétés affectiyés et intellectuelles de l'homme; soit que ces propriétés appartiennent au cerveau ou à quelque autre partie du corps , soit qu'elles forment ensemble une substance distincte du corps et tout-à-fait immatérielle.
Les propriétés de Famé sont actives ou passives^ et ses propriétés actives le sont de deux manières 3 car Tame, oa la substance de Tame ^ quelle qu'elle soit y peut agir et sur le corps et sur elle-même.
Cette substance, pouvant agir sur elle-même , éprouve deux sortes de modifications j les unes, qu'elle reçoit, les autres, qu^elle se donne. Mais les premières sont innombrables et de diverse nature ; les autres se réduisent toutes , en dernière analyse , à la volonté , ou , plus particulièrement , à lattention, qui n'est qu'une manière de vouloir : et encore; cette opération , ou action de l'ame est, dans beaucoup de cas, la suite d^une excitation qu'elle reçoit de Tobjet qu'elle considère^ ou d'unie cause étrangère. Mais^ que l'attention, ou la volonté soit ou libre ou nécessaire ou excitée seulement jusqu'à un certain point, il n'en existe pas moins entre cette opération de l'ame et ses autres modifîcationSj ou bien entre ses propriétés actives et ses propriétés passives une diflerence très-considérable, qu'il importe de bien établir.
Nous savons tous, que pour voir un objet, il suffit d'avoir cet objet devant les yeux et de jouir de la lumière : (pe pour cela nous n'avons besoin de faire aucun effort; que souvent même nous voyons certaines choses malgré nous, et qu'il en est beaucoup que nous voudrions ne point voir; comme il y a des sons que nous voudrions ne pas entendre , des odeurs ne point sentir.
D'un autre côté, il nous arrive assez fréquemment de ï^garder sans rien voir, je veux dire de ce que nous voudrions voir; comme il nous arrive d'écouter sans rien entendre.
F'oir et regarder sont donc \leux choses tout-à-faît différentes^ qui paraissent même entièrement indépendantes l'une de l'autre ^ pour ne pas dire diamétralement opposées : et remarquez bien que nous sommes passifs^ ou que l'aine est passive, en tant qu'elle voit^ ou qu'elle i;eçoit les impressions des objets visibles ; qu'elle est active, au contraire, qu'elle veut^ lorsqu'elle regarde.
Toutefois, pourvoir beaucoup d'objets, et surtout pour les bien voir, il faut regarder : sans doute leur existence, non plus que les sensations qu'ils produisent , ne dépendent pas de nous, de notre volonté j mais nous pouvons les rechercher, liôus en approcher, et les considérer sous toutes leurs faces : en regardant, nous ne ferons pas naître dans un corps des qualités qu'il n'a pas 3 mais nous pourrons y en découvrir quelques-unes qui nous auraient échappé sans cette action volontaire 3 et ce que je dis de Faction de regarder , 'on peut aussi le dire de celles d'écouter , de flairer, de goûter et de palper« Il est évident, dîs-je, que sans ces actions volontaires , nous n'aurions que des idées très-superficielles, très-peu exactes, très-incomplètes, des objets extérieurs, et que nous n'en pourrions connaître qu'un bien petit nombre : mais cela ne détruit pas la différence que nous avons reconnue entre ces opérations et leur résultat.
Or ces actions ne sont toutes que l'attention elle-même. Regarder, c'est être attentif} écouter, c'est être attentif. Quand nous regardons , nous concentrons plus ou moins notre sensibilité, notre entendement, notre ame, si je puis m'exprimer ainsi, sur l'organe de la vue, en le dirigeant vers l'objet visible, et sur les sensations ou les idées qu'il fait naître en nous.. Si nous écoutons, c'est sur l'organe de l'ouïe , et sur les sons ou les idées des sons que l'attention se porte.
Mais ce que je dois faire remarquer surtout, c'est que
Doas poavons ^ sans porter notre attention sur aucun de DOS organes extérieurs^ la concentrer dans l'ame elle-même, pour considérer des idées déjà acquises, des souvenirs. Ainsi, je contemple en ce moment l'idée d'un objet, sans qu'il soit devant mes yeux : je ne jouis point de sa vue, je n'en ai point la sensation; je n'en ai que la connaissance, que l'idée pure; et je porte actuellement mon attention sur cette idée. Imaginons , si vous voulez , qu'il existe en nous, avec un organe qui lui soit propre, un sixième sens destiné à recevoir toutes les idées , de quelque nature qu'elles soient, comme les sens proprement dits reçoivent les impressions des objets extérieurs : je dirai alors que mon attention se concentre dans ce sens interne et sur l'organe qui s'y rapporte. Mais ce sixième sens, ou cette manière de sentir, ne sera toujours, comme les sens extérieurs, qu'une propriété purement passive : tandis que l'attention est une propriété active, une faculté^ une puissance; ou bien une action qui s'exerce en vertu de cette faculté , et par laquelle Tame, si je puis me servir de cette expression , regarde les modifications qu'elle 'éprouve, je veux dire ses sensations et ses idées.
Nous n'avons fait mention jusqu'ici que de la simple attention et des idées directes qu'elle amène. Je dois dire un mot des idées réfléchies et de la réflexion elle-même.
Les idées réfléchies , qu'on peut aussi appeler idées de rapport ^ sont celles qui naissent du rapprochement et de la comparaison d'autres idées, soit directes, soit même réfléchies : telles sont, par exemple, celles de grandeur, de vitesse, de différence , d'égalité, de priorité, de succession. On comprend aisément qu'en effets ce ne sont là que des rapports existant entre les choses : que, par conséquent, toute idée réfléchie, toute idée de rapport^ suppose que I on a considéré plusieurs objets à la fois ou l'un après lautre.
La réflexion n'est que Tattention elle-même appliquée sucpessiyement et alternatiTement à différens objets , à différentes idées. Quand Tesprit s'arrête quelque temps sur une même idée, qu'il la contemple, il n'est presque pas possible que cette idée n'en rappelle pas une autre : l'attention est ainsi renvoyée, ou réfléchie, de la première sur la seconde; elle Test ensuite de celle-ci sur la première ou sur une troisième } et de là naissent, non seulement de simples idées de rapport, mais encore, ce qu'on nomme des jugemens, dont nous parlerons tout à l'heure.
Le mot attention a deux valeurs. Il représente à la fois une action et une faculté, à savoir, l'action d'être attentif^ et la faculté en vertu de laquelle cette action est possible et se manifeste ; faculté qu'il conviendrait peut-être mieux de désigner par le mot attentivité. Supposons qu'on la nomme ainsi ^ il y aura entre l'attention et Tattentivité , la même difierence qui existe entre l'eflbrt , ou la tension d'un ressort mis en jeu par une cause quelconque, et l'élasticité de ce ressort.
La même observation, ou des observations analogues pourraient s'appliquer au plus grand nombre des mots de la langue psychologique, qui est aussi pauvre qu'inexacte, et notamment au mot réflexion , auquel il conviendrait de substituer celui de réflexibilité y toutes les fois qu'on veut parler de la faculté, et non de l'action actuelle de réfléchir, qui seule devrait être appelée réflexion.
Quelques philosophes nomment volition^ et ils n'ont pas tort, l'acte actuel de la volonté; en sorte qu'il y aurait la même différence entre la volition et la volonté , qu'entre l'action et l'activité, propriété sans laquelle l'action ne serait pas possible.
Quant aux propriétés passives de l'ame , on peut en
compter an moins trois espèces de natnre tonte difierente. Rien n'empêcherait d'ailleurs de les comprendre toutes sous le nom commun de sensibilité, sauf à distinguer, comme nous allons le faire, diverses sortes de sensibilités , et à soudiriser encore chacune d'elles en plusieurs sens , ou manières de sentir.
La première espèce de sensibihté^ dont nous ayons déjà parlé dans un autre article, est celle au mojen de laquelle nous recevons , par l'intermédiaire de nos organes ^ l'impression des objets matérieb, et que^ pour cette raison, l'on nomme, assez généralement^ sensibilité /yAynytie. Ces impressions sont ce que nous appelons nos sensations^ parmi lesquelles il faut ranger la faim, la soif, et toutes les jouissances comme toutes les douleurs corporelles , ou produites dans l'ame par certains mouvemens dans le corps. Autant on peut compter d'espèces de sensations , autant il y a en nous de sens, ou de manières de sentir, ou de propriétés distinctes : mais, nous Tarons déjà dit, elles ne sont toutes que des modifications du toucher.
Sous la dénomination de sensibilité intelieetueUe . nous comprendrons aussi diverses manières d'être ou de sentir, diverses propriétés passives, telles que Tentendement , la conception, le jugement, la raison, l'imagination, la mémoire et la conscience. Ici , sentir s'appelle connaître ^ et les impressions ou modifications de lame ne s'appellent plus sensations; on les nomme idées ^ souvenirs y connaissances j notions j pensées.
Si le mot entendement était en usage dans le sens propre, il serait, ou devrait être employé pour désigner la propriété de l'ame par laqudile elle éprouve ces sortes de sensations qu'on appelle sons. Mais on ne l'emploie jamais qu'au figuré ;
et alors on lui donne une y aleur plus ou moins grande , et même des significations tout-à-iait différentes. Ainsi les uns comprennent sous cette dénomination toutes les pro*priétés passives de Tame; d'autres^ au contraire, mais trèsimproprement y toutes ses propriétés actives y toutes ses facultés. Dans le premier sens^ l'entendement ne diiSererait point de ce que j'appelle sensibilité intellectuelle. Nous le prendrons ici dans un sens plus restreint y mais également passif^ et nous désignerons par ce mot^ la propriété par laquelle nous recevons ces impressions^ ou éprouvons ces modifications qu'on nomme idées j et non seulement les idées des sons^ mais toutes espèces d'idées ou de notions, de quelque nature qu'elles soient.
La conception y pour dire à peu près ce qu'elle est y ou ce qu'elle me parait être; car je n'attache d'ailleurs aucune importance à toutes ces définitions particulières, plus ou moins arbitraires pour la plupart : la conception , dis-je y ne diffère en rien de l'entendement y si ce n'est qu^elle nécessite y OU qu'elle suppose le secours de l'attention ou de la réflexion : en soii:e que, concevoir, c'est entendre à l'aide de ces facultés en exercice.
Le jugement y qu'on pourrait aussi appeler ie sens du vrai y est la propriété en vertu de laquelle nous apercevons les rapports qui existent entre les choses , entre les idées , quelles qu'elles soient^ et discernons ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui est juste de ce qui ne Test pas , etc.
On donne aussi le nom de jugemens aux propositions qui expriment ces rapports et à ces rapports eux-mêmes.
Parmi ceux-ci, il en est de si simples, qu'ils frappent notre esprit, sans que nous ayons besoin de faire aucun usage de la réflexion pour les saisir ; et , dans ce cas , si les choses ou les idées que Ton compare sont très-générales et très-abstraites , comme , par exemple , quand on dit que la partie est moins grande que le tout, ces rapports simples sont appelés axiomes.
La justice a^ en quelque sorte ^ ses axiomes^ comme la vérité*
Ces axiomes ^ ou y plus généralement , ces rapports simples y agissent ^ pour ainsi dire ^ sur l'esprit , comme les objets matériels agissent sur les sens j et l'homme est fait de manière ^ qu'il ne lui est pas plus possible de ne pas sentir ou apercevoir ces rapports, que de ne pas être frappé par une lumière éclatante qu'il a devant les yeux. C'est pourquoi nous disons qu'ils sont évidens par eux-mêmes.
Quant aux jpgemens ou rapports moins simples que ceux dont nous venons de parler , nous ne pouvons les connaître en général et nous en assurer qu'à l'aide de l'atteiition et de la réflexion. Pour bien juger, il faut comparer, ou considérer très-attentivement les choses ou les idées dont on veut connaître les rapports. Les hommes ne prennent pas toujours cette peine, et s'appuyant sur de simples apparences, qui souvent sont trompeuses, il est une foule de jugemens qu'ils forment à la hâte et, pour ainsi dire , à leur insu ; d'autres qu'ils admettent sans exa men sur la foi d'autrui. Parmi ces jugemens, qu'on nomme préjufféSy il en est beaucoup qui du moins ne sont pas vrais à la rigueur , ou qui ne le sont qu'en partie ou dans un certain sens, s'ils ne sont pas tout-à-fait faux. Aussi arrive- t-il fréquemment que des hommes, que des nations tout entières, admettent comme vrai ou comme juste ce qui en soi est manifestement faux ou souverainement injuste, et réciproquement. Mais il ne faudrait pas conclure de là, que nous ne sommes point capables de discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste j encore moins, que la justice et la vérité sont purement arbitraires.
On dit de quelqu'un, qu'il manque de jugement, ou qu'il a le jugement faux, lorsque habituellement il croit apercevoir entre les idées qu'il compare, ou sur lesquelles il porte simultanément son attention, des rapports de con-
venance ou de disconvenance qui ne s'y trouTent pas , du moins d'une manière absolue , ou qui ne sont pas exactement vrais. Saisir du premier coup d'œil un grand nombre de rapports^ vrais ou apparens^ c'est avoir de Tesprit; ne voir que des rapports exactement vrais ^ ou discerner le vrai du faux^ c'est avoir du jugement^ c'est avoir l'esprit juste. Mais nous jugerons nécessairement mal, nous avancerons des assertions fausses^ nous commettrons mille bévues ^ soit dans nos discours, soit dans notre conduite, si nos idées elles-mêmes sont fausses, inexactes, incomplètes, c'est-à-dire si elles ne sont en rien , ou si elles ne sont qu'en partie conformes à leur objet, et c'est ce qui n'arrive que trop souvent.
Quant à la raison , elle ne sera pour nous que la capacité de raisonner, celle de sentir, d'apercevoir un certain rapport entre deux jugemens, ou de tirer un troisième jugement de deux autres dans lesquels il se trouve implicitement renfermé. On donne à ce troisième jugement le nom de conséquence ou celui îie conclusion ; les deux premiers s'appellent ;)rémi5^^. Le plus général se nomme encore majeurcy et le moins général, mineure.
Dans un autre sens , la raison est la qualité d'un homme raisonnable, et l'on nomme plus particulièrement ainsi celui qui a coutume de réfléchir et de raisonner avant que d'agir , surtout dans les affaires les plus importantes de la vie , ce que tous les hommes ne font pas : et c'est à bon droit qu'on dit, de celui qui se laisse guider en toute occasion par ses penchans ou un aveugle instinct, comme font les enfafns ou les insensés, qu'il est déraisonnable, ou manque de raison.
Le raisonnement est l'opération , l'acte actuel de l'esprit qui raisonne, opération qui suppose la faculté de raisonner, ou la raison.
On donne aussi le nom de raisonnement au résultat de
cette opération. C'est en ce sens qu'on dit d'un raisonnement^ qu'il est bon ou mauvais.
La mémoire, ou la liaison des idées ^ sur laquelle elle est fondée , est cette propriété par laquelle une idée déjà acquise par un moyen quelconque est reproduite y ou se réveille avec plus ou moins de facilité^ soit par quelque mouvement du cerveau ou autre circonstance inaperçue^ soit par la présence à l'ame d'une autre idée avec laquelle l'idée rappelée, qîiW nomme souvenir j a quelque rapport de liaison naturelle ou artificielle, de convention ou de circonstance. *
Si y après avoir entièrement perdu de vue tel objet qui avait frappé nos sens, ainsi que l'idée sensible qu'il avait produite , nous revoyons quelque partie seulement de ce même objet 5 ce que nous voyons actuellement pourra rappeler l'idée de l'objet tout entier; et cette idée pourra à son tour rappeler celle d un autre objet, qui co-existait avec le premier, ou qui lui avait immédiatement succédé; qui se trouvait à côté de lui, soit dans € espace , soit dans le temps. Or tout ce que nous avons vu ouen tendu, toutes les impressions que nous avons reçues pendant la durée de notre existence passée, soit sensations, sentimens, idées simples ou de rapport , ne forment, en quelque sorte, cpi'un seul tout, qu'une seule chaîne ; et cela serait vrai à la rigueur , si nous avions conservé une idée également nette , également distincte , également forte , de chacune des choses qui ont existé pour nous , ou qui se sont passées en nous , ou autour de nous. Alors, il ne nous serait presque pas possible d'être actuellement affectés par l'une de ces choses , sans nous rappeler tout le passé, et sans le voir, des yeux de Tame, dans le même ordre, dans le même rapport de succession et d'arrangement, qu'elles se sont présentées à notre esprit. Mais il n'en est point ainsi; le plus grand aombre des anneaux de cette chaîne sont brisés ou entiè-
rement usés ^ et il n'en reste plus que des chainons épars et d'inégale force.
On conçoit ainsi comment les idées ise rattachent quelquefois y par des rapports plus ou moins éloignés , souvent inaperçus à une infinité d'autres ^ qui toutes peuvent les reproduire. De là vient sans doute ^ q^6> ^^ voyant pas comment elles renaissent^ nous nous figurons qu'elles se conservent dans l'ame^ comme des objets réels dans un dépôt y et qu'elles se représentent d'elles-mêmes ^ ou que nous pouvons les' rappeler à notre grc^ ce qui n'est pas.
La mémoire est donc une propriété purementpassive. Les efibrts que nous faisons pour nous rappeler quelque chose^ bu quelque idée ^ consistent uniquement en ce que nous fixons notre attention sur d'autres idées , ou d'autres choses^ avec lesquelles nous savons ou nous nous souvenons que la première a quelque rapport^ jusqu'à ce qu'il plaise à cette idée de se représenter^ ou que nous désespérions de la rappeler j car^ encore une fois^ cela ne dépend pas de nous. Ce qu'il paraît y avoir d'actif dans la mémoire ^ et l'on peut en dire autant de toutes les autres propriétés intellectuelles^ n'est donc que l'attention elle-même^ avec laquelle il ne faut pas les, confondre.
Quelles que puissent être nos dispositions naturelles; quelque soit le degré de mobilité dont notre ame est douée; nous avons souvent besoin d'employer de grands efforts d'attention ^ de concentrer toute notre activité j ou ^ si l'on veut^ toute notre sensibilité en vertu de cette activité ^ de donner à l'ame même ^ si l'on peut ainsi dire , le plus haut degré de tension^ pour 'la rendre capable de concevoir^ d'enfanter de nouvelles idées^ ou même de se rappeler seulement des idées acquises : heureux encore quand nos efforts ne sont pas infructueux^ ne sont pas absolument impuissans. Toutes choses égales d'ailleurs^ et en général^ ces efibrts deviennent moins pénibles ^ comme aussi moins
nécessaires , à mesure que l'esprit est plus accoutumé à un pareil exercice 3 puisqu'il devient par là plus capable de juger ^ de connaître et de se ressouvenir/
^imagination , qui est peut-être la propriété la plus inégalement partagée , se compose en quelque sorte de plusieurs autres. Avoir de l'imagination^ c'est se rappeler facilement les idées des choses sensibles ^ surtout de celles qui se rapportent au sens de la vue ; c'est se les représenter vivement comme si elles étaient présentes ^ comme si elles touchaient nos sens; c'est apercevoir entre ces idées des rapports plus ou moins éloignés , et les lier de manière à en former un seul tout ; c'est concevoir ainsi des idées composées, plus ou moins extraordinaires, quelquefois des êtres fantastiques qui n'ont aucun modèle dans la nature , ou bien une suite d'événemens merveilleux , ou de circonstances miraculeuses. Cette propriété est la plus brillante de toutes, lorsqu'elle est épurée par le jugement, la raison, le bon goût, et dirigée ou réglée par la réflexion. Bien qu'aucune autre ne semble dépendre plus qu'elle de l'organisation physique , qu'elle ait pour frères les songes , fils du sommeil , et qu'elle soit mère de la folie ; c'est elle néanmoins qui a le plus de tendance à se croire immatérielle et qui élève le plus haut ses prétentions. La raison, qui aurait sans contredit le plus de droits à cette prérogative , plus modeste et moins confiante , ose à peine la réclamer pour elle-même.
Enfin la conscience est la propriété par laquelle l'homme a le sentiment et l'idée de lui-même, ou se connaît et comme sujet pensant, et comme objet de sa pensée, et comme si:d>stance susceptible de modifications diverses, mais au fond toujours la même.
C'est aussi par la conscience , ou du moins par une espèce de conscience , qu'il peut connaître que le souvenir d'une idée est en effet un souvenir, ou que l'idée qu'il