TOMB III
se rappelle actaellement FaTait déjà afiecté dans d autres circonstances et à une époque antérieure a celle où il se trouve; ou^ en d'autres termes, qu'il reconnaît l'identité de l'idée avec son souvenir^ c'est-à-dire de l'idée première avec ridée reproduite^ sans cependant les confondre l'une avec l'autre. Cette reconnaissance, qui diffère autant de ridée même, que celie-d difi'ère de la sensation, est ce qu'on nomme réminiscence. Quand un souvenir, une idée rappelée, ou renouvelée, n'est point accompagnée de ré** miniscence, nous croyons nécessairement Tavoir pour la première fois; et c'est pourquoi nous nous approprions quelquefois sans le savoir et très*innocemment des idées qui ne nous appartiennent pas.
En vain nos idées se reproduiraient -elles mille et mille fois , sans la réminiscence , tout se réduirait pour nous au moment présent : nous recommencerions à chaque instant une nouvelle existence; nous n'aurions aucune idée ni du passé, ni de l'avenir, ni de notre existence même. C'est elle aussi , c'est la rémim'scence qui nous donne l'idée de notre mai. Mais comment pouvons-nous distinguer deux idées parfaitement identiques? Peut-être par la différence des idées accessoires qui les entourent ; par celle des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Tout change autour de nous , et nous-mêmes, nous changeons à chaque instant , soit physiquement , soit moralement : il n'est donc presque pas possible, qu'une idée se présente à nous plusieurs fois dans des circonstances absolument semblables , ou accompagnée des mêmes idées accessoires. Or une différence plus ou moins sensible enti^ les circon* stances , ou entre les idées accessoires qui entourent l'idée principale lorsqu'elle se forme, et celles qui l'accompagnent lorsqu'elle se reproduit, en faisant mieux ressortir l'identité de Tidée première avec l'idée reproduite, empêche aussi sans doute que nous ne les confondions l'une avec l'autre.
Telles sont les propriétés passives les plus remarquables de Imtelligence auxquelles nous avons donné le nom corn-* mun de sensibilité intellectuelle^ et qui ne sont peut-être toutes que des modifications de l'entendement.
Il nous reste à parler de celles que nous comprenons sous la dénomination de sensiMité morale : dénomination impropre , insuffisante ^ et que nous n'employons qu'à défaut de terlme plus convenable. Parmi les différentes propriétés^ ou manière de sentir^ que nous rangeons dans cette classe^ il n'en est qu'une ^ sans doute ^ que Ton puisse^ à la rigueur^ appeler sens moral : et quant aux autres^ nous serions fort embarrassés si nous devions leur donner un nom.
La sensibilité morale est^ en général, la propriété au moyen de laquelle l'ame subit ou éprouve ces sortes de modifications qu'on nomme, ou que j'appelle sentimens : et par ce mot sentimens, j'entends seulement ces émotions de plaisir ou de peine qui résultent du rapport que les choses ont entre elles et avec nous. Or, autant il y a d'espèces de rapports hors de nous, autant il y a en nous de sens, ou de propriétés, je ne dis plus ici^ pour les apercevoir, mais pour les sentir.
Les deux premières espèces de rapports, ceux qui s'é^^ loignent le plus des rapports moraux proprement dits , sont ceux qui existent entre les choses sensibles, dont les unes frappent l'ouïe et les autres la vue.
Et d'abord , lorsque plusieurs sons difierens se font entendre à la suite les uns des autres, indépendamment de la t siipple sensation , agréable ou désagréable, que chacun fait naître séparément, il résulte, des rapports qu'ils ont entre eux , ou de la manière dont ils se succèdent , une autre modification dans l'ame, et c'est ce que j'appelle sentiment.
Pourquoi les mêmes sons, lorsqu'ils se suivent^ ou sont arrangés^ si Ton peut ainsi dire, de telle ou telle manière^ produisent-ils en nous un sentiment agréable, et pourquoi un sentiment contraire ou moins agréable, dans tel autre ordre de succession ? A cela nous ne pouvons rien répondre, si ce n'est que Thomme est fait de telle manière, ou que telle est sa nature, enfin, qu'il est doué d^une telle propriété, que, dans la première circonstance, il doit éprouver un sentiment de plaisir, et dans la deuxième, un sentiment plus ou moins pénible. Si c^est la un mystère impénétrable à notre intelligence , c est qu'en effet nous ne saurions pénétrer dans notre nature intime, laquelle nous ne pouvons connaître que par ses attributs 5 et la propriété dont nous parlons, et qu'on pourrait nommer sens de Vharmoniey n'est ni mieux ni moins bien connue que toutes celles qui constituent pour nous la nature des choses.
Il en est de même de celle en vertu de laquelle nous éprouvons un sentiment agréable en voyant des corps diversement figurés, ou de diverses couleurs, arrangés dans un certain ordre régulier, et suivant certaines proportions , qui sont en quelque sorte pour la vue , ce que la mesure est pour l'ouïe. D'où vient que nous prenons plaisir à voir les dessins réguliers que forment les petits corps diverseipent colorés et figurés jetés au hasard dans un caléidoscope, et qui sont de différentes grandeurs, mais sans être hors de certaines proportions les uns par rapport aux autres? Nous ne saurions dire pourquoi. Nous appelons bizarre ou de mauvais goût ce qui fait naître en nous un sentiment contraire à celui dont je viens de parler, mais sans trouver hors de nous rien qui puisse au fond jus* tifier notre blâme ; parce qu'il n'a véritablement sa raison qu'en nous-mêmes , c'est-à-dire dans une de nos manières de sentir , dans une des propriétés de l'ame.
Les rapports que les choses sensibles peuvent avoir ou
avec Tasage pour lequel elles sont destinées y ou avec nos habitudes et nos penchans ^ ou enfin avec les idées qu'elles réveillent en nous^ produisent aussi des sentimens plus ou moins agréables ou désagréables 5 et ceux-ci se rapprochent davantage dés sentimens moraux proprement dits.
Sans parler des manières de sentir , ou propriétés à Taide desquelles nous éprouvpns^ ou sommes susceptibles d^éprou ver des sentimens d'amour et de haine y de sympathie et d'antipathie^ et une infinité d'autres j nous nous bornerons à dire un mot du senis moral par excellence, qu'on pourrait aussi appieler y du moins dans certains cas^ le sens du juste et de Finjuste, ou du bien et du maL
Si une action qui n'est que rigoureusement juste n'excite point en nous un sentiment d'admiration , nous devons nous en féliciter ; c'est une preuve que nous en voyons habituellement de semblables } et nous sommes alors dans le cas de celui qui ne sent pas le prix de la santé parce qu'il en jouit habituellement. Mais il est certain qu'en général toute action juste et, à plus forte raison y toute action vertueuse, ou qui va au delà du juste , en un mot , que toute bonne action, supposé d'ailleurs que nous n'y soyions intéressés en aucune manière, excite en nous un sentiment agréable; mi sentiment de bonheur plus ou moins vif j et que nous éprouvons un sentiment contraire à la vue ou au récit d'une mauvaise action en général , et plus particulièrement d'une action injuste. D'où cela provient-il? je promets de vous l'apprendre , quand vous m'aurez dit pourquoi vous ête^ agréablement ou désagréablement affecté par telle forme de vase ou telle suite de sons, en faisant abstraction des rapports que ces choses pourraient avoir avec telles ou telles idées qu'elles réveilleraient en vous.
C'est cette propriété , cette manière de sentir , ce sens précieux que les moralistes doivent principalement s'atta* cher à développer et à dinger. Mais ils ne le feront jamais
naître chez les hommes qui en sont naturellement dëpour- Yus ; de même qu'on ne saurait inspirer le goût de la mu* sique à ceux qui ont loreille fausse. Et malheureusement, comme il est des aveugles et des sourds-muets de nais* sance, il^est aussi des hommes chez lesquels le sens moral est* au moins très-ohtus, s'ils n'en sont pas entièrement privés. Il faut bien se contenter avec ceux-ci de leur dé« montrer qu'il est de leur intérêt d'être justes et vertueux , ce qui du reste est incontestable , du moins si l'on n^entend pas uniquement parler d'un intérêt temporaire et pure* ment matériel , et qu'on prenne ce mot dans le sens le plus étendu. On peut être juste et faire le Inen par divers moti&, c'est à savoir, par force, ou par nécessité, par crainte, par habitude, par intérêt et, enfin, par indination, ou par amour pour le bien même. Ceux qui sont chargés de l'éducation de la jeanesse ne doivent pas perdre de vue ces considérations.
Ce que j'ai dit du sentiment du juste et de l'injuste, on peut le dire aussi du sentiment du devoir. Qu'un homme soit naturellement sourd à ce sentiment , tous vos efibrts seront inutiles pour lui persuader que'naturellement, ou par la seule nature des choses , il se trouve obligé en quoi que ce puisse être.
Je suis bien loin d'avoir fait connaître toutes les propriétés de l'ame, et à peine ai- je efileuré celles qui ont été mentionnées : mais je crois en avoir dit assez pour fkire sentir la différence qui existe entre les trois espèces de sen* sibilités , que nous avons nommées physique, intellectuelle et morale, ainsi qu'entre ces propriétés passives de Tame et se^ propriétés actives , plus particulièrement appelées ses facultés*
En réfléchissant sur ces propriétés merveilleuses, on
v(Mt aussi qa'dles sont d'un ordre tout difTérent de celles que l'on attribue généralement au corps ; et il répugnerait de croire qu'elles ne sont que de simples résultats de l'arrangement^ ou de l'organisation de la matière : ou il faudrait en même temps supposer dans la matière première certaines propriétés différentes de celles que nous apercevons , ou qui se manifestent dans les corps bruts.
Remarquons cependant que parmi toutes les propriétés de Famé , surtout parmi celles qui s éloignent le plus de la sensibilité physique , il n'en est pas une que Ton puisse regarder comme absolue j et qu'elles sont toutes , ainsi que les propriétés accidentelles des corps ^ susceptibles de plus et de moins.
Remarquons en outre ^ que les nnes^ telles que certaines propriétés affectives y s'affaiblissent ou s'émoussent par une action trop prolongée ou réitérée; comme cela arrive aussi à regard de certaines qualités des corps , telles que l'élasticité dans un ressort tendu; et que les autres^ comparables en cela au magnétisme d'un barreau de fer aimanté y se fortifient y au contraire y ou augmentent d'intensité par l'exerdce. Toutes les propriétés àe Xintelligence y passives ou actives y sont dans ce dernier cas.
Ces propriétés se développent aussi avec l'organisation; et il y a entre celle-ci et les attributs de l'ame en général un rapport de dépendance si marqué , si évident, et constaté par tant d'observations et d'expériences différentes, qu'il serait absurde de vouloir le nier. Que l'ame soit une substance simple, distincte du corps, ce sera une raison de plus de croire que les différences de sensibilité et d'intelligence qui distinguent les hommes les uns des autres dépendent de l'organisation, qui peut varier à l'infini. On sait qu'une lésion , ou un changement quelconque , soit permanent , soit transitoire , dans certaines parties du cerveau ou du système nerveux , changement qui peut être produit
par des causes très-diverses ^ amène aussi un changement , ou définitif ou momentané , dans les dispositions naturelles , ou les propriétés intellectuelles et morales de lame. a Une chute ^ un coup violent porté sur la tête^ ont souvent produit des altérations très-sensibles dans les facultés intellectuelles; les uns ont perdu la mémoire , d'autres sont devenus presque stupides. Il est même des faits bien con-* statés ^ qui prouvent que de pareils accidens ont amené chez certains individus y les changemens contraires les plus heureux et les plus inespérés : ils ont été suivis chez les uns^ d'une aptitude aux études , qui ne se faisait point re* marquer auparavant ; chez d'autres , se sont développés de grands talens, dont on n'avait jamais aperçu le germe. On a vu ces mêmes accidens ^ chez des maniaques et des personnes en démence , être suivis du retour de la raison ( i ). » Ainsi ^ outre que le corps agit sur l'âme comme l'ame sur le corps y l'organisation a une influence directe sur nos différentes manières de sentir et de connaître , et même sur notre volonté.
N'y aurait-il donc dans l'ame que les* germes de toutes ces propriétés^ et ces germes auraient-ils besoin pour se développer^ qu'elle fût unie avec la matière^ comme une semence sèche ^ pour être fécondée^ doit êti^e jetée sur une terre humide ; en sorte que l'ame, quoique distincte du corps y ne serait rien sans lui? Cette hypothèse parait trop absurde pour que nous puissions l'adopter.
Il faut donc de deux choses l'une ; ou que les attributs de l'ame ne soient tous que des propriétés accidentelles de la matière^ résultant de son organisation^ soit que l'on suppose ou non dans ses élémens quelque propriété différente de l'impénétrabilité modifiée par le volume et la figui^e; ou que l'ame en elle-même possède au plus haut
(1) Aldini.
degré tous les attributs qui la caractérisent , et que le corps auquel elle est conjointe ne fasse que gêner, au contraire , l'exercice de ses fonctions; en sorte que l'organisation la plus parfaite serait celle qui y apporterait le moins d^obistacle; et la plus défectueuse, celle qui s'y opposerait toutà-fait. '