DES PHENGIHENES^ EN GENERAL
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Vulgairenf ent parlant , on ne désigne {)ar le nom de phénomènes y que les faits surprenans et extraordinaires. Mais les sayans et les philosophes donnent à ce mot une extension beaucoup plus grande et pour ainsi dire sans limites : ils nomment donc phénomène , tout éyénement , quel qu'il soit 'y toute action , ordinaire ou extraordinaire , n'importe de quelle nature; en un mot, tout ce qui survient, tout ce qui arrive dans le monde , soit physique , soit moral , soit intellectuel.
Une action , un événement, un fait , est le plus souvent, pour ne pas dire toujours , composé de plusieurs phénomènes plus simples, qui co -existent ou se succèdent sans interruption sensible , de manière à ne former , pour ainsi dire , qu'un seul tout , qu'un seul fait.
A la rigueur, tout phénomène simple est instantané. S'il paraît ordinairement avoir une certaine durée, cela provient, ou de ce qu'il est suivi d'une manière d'être qui dure au moins quelques instans , et que l'on confond mal à propos avec le phénomène lui-même 3 ou de ce qu'il se compose en efiët de plusieurs phénomènes plus simples se-' parés les uns des autres par des intervalles de temps dont
chacun séparément est toat-à-fait insensible ^ mats qui tous ensemble forment une durée appréciable.
Examiné de bien près, et en dernière analyse y un phénomène simple est un changement subit qu'éprouve actuellement une substance, ou quelqu'une de ses propriétés; c'est le passage instantané d'une manière d'être à une autre.
Qu'il vienne à pleuvoir un moment, ce sera déjà un fait très-complexe, et il y aura ici tout à la fois co-existence et succession de phénomènes ;. car la chute de chaque goutte d'eau est un phénomène à part , et , tout mouvement de gravitation étant accéléré, il y a réellement dans la chute de chaque goutte de pluie une suite non interrompue de diangemens , ou de phénomènes distincts ; puisque à diaque instant elle passe d'une vitesse acquise à une vitesse plus grande , ou d'une manière d'être à une autre.
Le passage du repos au mouvement ou du mouvement au repos de tout corps mobile; les transformations successives qu'éprouve un corps mou; la fracture, la pulvérisation d'un corps fragiie; la liquéfaction d'un corps fusible; les vibrations d'un corps é/n^^t^ue/ l'attraction ou la répulsion mutuelle de deux corps électrisés^ suivant leur affinité ou leur antipathie réciproque; sont des phénomènes simples ou peu complexes, qui, avec beaucoup d'autres du même genre , font l'objet des études du physicien et du chimiste. Il en' est d'autres moins simples et qui s'expliquent plus difficilement : telles sont les fonctions régulières et toutes les maladies des plantes et des animaux ; telles sont aussi nos actions corporelles mais volontaires. Enfin il en est qui semblent tout-à-fait incompréhensibles, quoique très-simples en apparence , et peut-être en réalité : ce sont les modifications que nous éprouvons nous-mêmes, et que nous avons nommées sensations , sentimens, idées ; volitions.
n est à remarquer que les phénomènes de la première classe y je yeux dire de ceux qui appartiennent au règne minéral^ ou a la matière brute ^ ne peuvent se reproduire que par une cause semblable ou analogue à celle qui les avait d'abord fait naître y et qu'ils ne se réproduisent pas av^c plus de facilité à la deuxième , à la centième fois qu'à la première : tandis qu'il en est tout autrement des phénomènes intellectuels^ ou des idées. Par exemple^ que l'on fasse fondre cent fois le même morceau de plomb ; l'action du feu y et le même degré de chaleur seront aussi nécessaires à la centième qu'à la première : au lieu que l'idée que j'ai acquise de cette opération en la voyant pratiquer^ pourra se réveiller dans mon esprit par la seule présence ou de l'opérateur ^ ou du creuset dont il se sera servi , ou de tout autre objet qui n'aura avec cette opération qu'un simple rapport de circonstance; et cette idée renaîtra d'autant plus facilement, qu'elle se sera plus souvent renouvelée.
Cette difierence caractéristique entre les phénomènes de l'intelligence et ceux de la matière proprement dite , est une des plus considérables parmi celles qui distinguent ces deux classes de phénomènes. Mais je dois aussi faire observer que^ sous le rapport où nous envisageons ici les choses^ les sensations ne peuvent pas être entièrement assimilées aux idées y ni les phénomènes de la matière organisée à ceux des corps bruts y il s'en faut beaucoup : en sorte qu'il paraît y avoir 9 sous ce même rapport, quelques degrés intermédiaires qui conduisent des phénomènes de la première classe à ceux de la dernière.
Ce sont les phénomènes^ c'est-à-dire les modifications qu'une substance éprouve ou les actions qu'elle exerce^ qui nous révèlent les propriétés dont elle est douée et qui la constituent} et rigoureusement parlant, nous n'apercevons jamais que des phénomènes : une substance qui n'agit sur
nous par aucune de ses propriétés , et sur laquelle nous ne pouvons agir actuellement , est d'ailleurs pour nous comme si elle n'était pas. Mais, en elle-même, une propriété ou une siibstance n'a pas besoin pour exister, de se manifester actuellement par quelque phénomène; au lieu qu'un phénomène suppose nécessairement Texistence de certaines propriétés , et, par conséquent, d'une substance. Les vibrations sonores qui viennent frapper nos sens ne seraient point possibles sans un corps doué de l'élasticité : mais ce corps et cette élasticité n'ont pas besoin pour exister de se manisfester par des vibrations , ni par aucun autre phénomène. Qu'on n'imagine donc pas que les propriétés des corps, ni que celles de Tame, ne sont que de simples dispositions sans aucune réalité; et encore moins, qu'elles cessent d'être ou d'exister avec les phénomènes qui les révêlent , ou par lesqueb elles se manifestent.
Tout phénomène est une modification actuelle produite dans une substance par l'action d'une autre substance; à moins que la première n'ait la faculté de se modifier ellemême : et la nature d'un phénomène dépend tout aussi bien de la manière d'être de la substance qui subit cette modification , que de la manière d'être et d'agir de celle qui la produit.
Toute modification , tout changement , tout phénomène a donc deux causes ; Tune qui e3t dans l'agent , et qu'on nomme cause efficiente ou productrice; l'autre qui est dans le sujet, ou le patient, c'est-à-dire dans la substance modifiée, et que j'appelle cause conditionnelle. Et je le répète^ de la nature de ces deux causes dépend celle du phénomène. Qu'un même corps ^ considéré dans une seule de ses propriétés , ou sous un seul de ses rapports , soit soumis
successiyement a Taction de plusieurs causes productrices différentes^ il en résultera tout autant de modifications^ ou de phénomènes; et les différences qui distingueront ces phénomènes les uns des autres dépendront de celles de leurs causes efficientes. Mais qu'une même cause productrice ou ' efficiente ; que la chaleur, par exemple^ c'est-à-dire qu'un corps échauffé et considéré seulement sous le rapport de sa température y agisse sur d'autres corps , tels qu'un morceau de cire et un être vivant ; le premier deviendra liquide^ en vertu de sa fusibilité; le deuxième éprouvera une sensation quelconque, en vertu de sa sensibilité; et ainsi les différences qui existeront entre les deux phénomènes y ne dépendront que de celles de leurs causes conditionnelles y ou des manières d^être des corps sur lesquels la cause efficiente agit. D'où l'on voit que les deux causes contribuent également à celle de Teffet produit.
Toutes nos sensations, tous nos sentimens , toutes nos idées y en un mot , tous les phénomènes qui se passent dans notre ame , ont , immédiatement ou originairement , leurs causes efficientes ou productrices hors de nous, et ces causes existent dans les corps , en tant qu'ils sont actuelle* ment en action , ou dans les rapports, directs ou médiats , prochains ou éloignés , qui se trouvent entre eux , soit qu'on les considère comme objets purement matériels, ou bien comme êtres intellectuels et moraux. Mais comment apercevrions-nous ces rapports , comment ces objets agiraient-ils efficacement sur nous , si nous n'étions pas constitués de manière à recevoir^ à sentir et a connaître leur action? Ces phénomènes , quoique produits , originairement ou actuellement, par des causes extérieures , ont donc leurs causes conditionnelles dans l'ame même, ou, pour' mieux dire, dans certaines propriétés de l'ame, qui préexistent à ces phénomènes, et devancent toute sensation et toute idée. A la vérité, ces propriétés, qui constituent
Tame y se développent et se fortifient elles-mêmes par l'exercice; mais comment poarraient-elles être mises en jeu^ si déjà elles n'existaient pas? Un enfant qui vient de naître ne sait point encore marcher ; mais l'apprendrai t-il jamais ^ s'il n'était pas conformé pour cela ? Ici , on' peut le dire , il n'y a que le premier pas qui coûte, et ce premier pas serait absolument impossible, si l'homme par sa nature n'était pas doué de la propriété, ou de la vertu locomotive. Or il en est de même de la marche de l'esprit : toutes nos connaissances, toutes nos idées sont acquises, il est vrai; mais jamais nous ne pourrions acquérir aucune idée, ni éprouver aucun sentiment, si l'ame, de sa nature, n'était pas douée de certaines propriétés ou facultés particulières, qui distinguent l'homme des êtres inanimés. Toute propriété ou faculté de l'ame est donc innée et tient a son essence même; quoiqu'il soit vrai de dire, que sans une cause quelconque, existant hors de l'ame, cette propriété ne se manifesterait point. Le phénomène n'est, pour ainsi dire, que la propriété elle-même mise en jeu par une cause extérieure : la propriété existe doue avant le phénomène* Soutenir que le phénomène peut être avant la propriété qui en est la cause conditionnelle, et qu'il peut faire naître ou engendrer cette propriété, ce serait dire que l'effort d'un ressort bandé peut produire l'élasticité ; au Heu qu'il est évident que ce phénomène , ou cet effort , suppose déjà l'élasticité dans le corps sur lequel la cause efficiente agit^ quoiqu'il soit bien certain que , sans la cause qui tient le ressort tendu , cette propriété qu'on nomme élasticité ne manifesterait son existence en aucune manière. On reconnaît le phénomène à ce qu'il se manifeste actuellement, qu'il dépend toujours d'une cause efficiente, ou productrice, soit instantanée, soit permanente, suivant qu'il est luimême instantané ou continu , et qu'il a toujours une durée finie, quoiqu'il puisse se renouveler sans interruption;
tandis que la propriété a par elle-même une existence permanente ^ et tout- a-fait indépendante des diverses causes qui peuvent la mettre en jeu.
Il ne faut donc pas confondre les phénomènes de l'ame avec les propriétés de Tame 3 la sensation y avec la sensibilité physique } le sentiment en général , avec la sensibilité morale j le sentiment du juste ou de l'injuste^ avec le sens du juste et de l'injuste} l'idée en général^ avec l'entendement ou Timagination ) l'idée du juste ou de Tinjuste^ ou de tout autre rapport^ avec le jugement, ou le sens du vrai; le souvenir 9 avec la mémoire; l'attention y action de l'ame 9 avec l'attention, ou Tattentivité^ /a4?u/té de l'ame, eu vertu de laquelle cette action s'exerce. Les métaphysiciens n'ont pas suffisamment distingué ces choses , et de là provient certainement une pai*tie de leurs erreurs , et de la confusion ou de Tobscurité qui règne dans leurs écrits.
DES DoilES INNÉES.
Une idée qui se trouverait déjà dans l'esprit de l'homme au moment de sa naissance , comme s'il l'avait acquise antérieurement à cette époque y ou comme si Dieu la lui avait directement suggérée en le créant y c'est-à-dire en créant Tame dont il l'a doué; voilà sans doute ce que serait une idée innée ; et , il semble que plusieurs philosophes ont prétendu qu'en effet il existait dans l'ame de telles idées. Mais avant d'examiner plus particuUèrement cette question, qui n'a pas pour nous la même importance que pour eux ; je veux faire voir d'abord ce que le vulgaire en général, sans s'en apercevoir, entend par ces mots d'idées innées, et
analyser, sous ce point de vue, la pensée du commun des hommes.
Nous avons déjà dit que toute idée est un phénomène, et que tout phénomène implique deux causes , l'une efficiente , qui se trouve hors de la substance qui subit la modification que nous appelons phénomène ; l'autre conditionnelle, qui existe dans cette substance elle-même, dont elle est une des propriétés constituantes.
Nous prouverons qu'il n'y a rien dans l'ame qui lui soit inné, ou qui s'y trouve naturellement, que ses propriétés, tant actives que passives , et qu'il ne s'y passe aucun phénomène, du moins aucun de ceux que nous avons appelés sensations, senti mens et idées, avant que quelque cause efficiente extérieure ait pu agir sur elle.
Cependant, comme les phénomènes de l'ame existent, si l'on peut ainsi dire, en puissance dans leurs causes conditionnelles, qui sont innées, c'est-à-dire dans les propriétés passives de l'ame, puisqu'ils ne sont, en quelque sorte, que ces propriétés "elles-mêmes mises en jeu par des causes efficientes, ou en tant qu'elles se manifestent actuellement ; de même qu'une maladie à laquelle un homme est sujet existe en puissance dans certaines dispositions vicieuses de ses organes ; et dé même encore que les vibrations d'une cloche existent en puissance dans l'élasticité de cette cloche : on peut dire, en ce sens, que toutes nos idées, et même que toutes nos sensations nous sont naturelles ou innées 3 comme on peut le dire de certaines maladies, chez certains individus.
.. De plus, comme, d'une part^ les propriétés de l'ame diôèrent les unes des autres dans le plus et le moins ^ ou dans leur degré d'intensité ; et que , de l'autre , chaque propriété est plus prononcée, ou plus parfaite chez quelques hommes que chez tous les autres, on peut dire, jusqu'à un certain point, de ces propriétés, et, par suite, des idées
dont elles sont les causes conditionnelles ^ et en tant que ces idées existent en puissance dans ces causes, ou dans ces propriétés, que les unes sont innées chez tous les hommes, et que les autres sont innées seulement chez quelques-uns d'entre eux; ce qui veut dire, que les premières sont plus particulièrement innées , plus naturelles au genre humain que toutes les autres idées; et que celles-ci sont plus particulièrement innées ^ plus naturelles à quelques hommes qu a tous les autres»
Voilà dans quel sens nous disons, vulgairement parlant, que certaines idées en général nous sont innées ; que tel ou tel sentiment est inné chez tel ou tel individu, ou qu'il lui est naturel; que telle maladie est naturelle à telle famille , qu^elle est innée chez elle : et il est clair, quoiqu'on n'y fesse guère attention, qu'au fond ce n'est point le sentiment , ou l'idée, ou la maladie qui est innée, ou naturelle; car ce ne sont là que des phénomènes, qui ne peuvent naître que par l'action de causes efficientes existant hors de nous; et qu^il n^ a de naturel ou d'inné en nous que le seds plus ou moins parfait, que la propriété de l'ame, et la disposition du corps, qui sont les causes conditionnelles de ces phénomènes.
Quand donc nous disons que telle maladie, que la goutte, par exemple, est naturelle à telle famille, qu'elle est innée chez elle ; il est évident que ce n'est point directement de la goutte elle-même que nous entendons parler, d'autant que personne ne vient au monde avec la goutte ; mais seulement de sa cause conditionnelle, laquelle réside, en général, dans l'organisation , et, plus particulièrement , dans quelque disposition vicieuse du corps; ce qui fait que certains hommes sont plus disposés que d'autres à éprouver cette maladie, quoiqu'ils en soient tous susceptibles. Quant à sa cause efficiente, ou productrice, «elle peut être de diverse nature et tout-à-fait inconnue. Supposons qu'elle