TOME III
consiste uniquement en Fabus y ou même Tusage modéré des liqueurs fortes : il est certain que si Fun des membres de cette famille de goutteux s'abstient absolument de boire de ces liqueurs^ il n'aura jamais la goutte^ quoiqu'il porte en lui-même la cause conditionnelle de cette maladie; il ne Taura pas plus que celui qui ferait usage de pareilles liqueurs^ mais qui serait autrement constitué y et sur qui cette cause eiBciente^ pour me servir d'une expression triviale , mais parfaitement juste en cette .occasion ^ n'agirait pas plus qu'un cautère sur une jambe de bois. Ainsi donc y puisque cette maladie , ou ce phénomène, dépend d'une cause ef* ficiente qui nous est étrangère y tout aussi bien que de sa cause conditionnelle, laquelle seule réside en nous, à titre de propriété ou de manière d'être, il n'y a de naturel ou d'inné en nous que cette cause, ou cette propriété ellemême.
Qu'on fasse , en présence de plusieurs personnes , le récit d'une action souverainement injuste; la plupart seront pénétrées d'un sentiment d'indignation , d'un sentiment pénible , quel qu'il soit : quelques-unes peut-être entendront ce récit avec plus ou moins d'indifférence , quoique l'idée de cette action, ou la cause productrice de ce sentiment^ soit la même pour toutes. Qu'en devra- t-on inférer? c'est que chez les premières la cause conditionnelle de ce sentiment, c'est-à-dire le sens du juste et de l'injuste, ou le sens moral proprement dit, sera plus prononcé, ou plus parfait que chez les autres. Mais comme, dans une pareille circonstance, tout homme, à très -peu d'exceptions près^ éprouverait un sentiment delà même nature, avec la seule différence du plus au moins; nous dirons, en général, que le sentiment du juste et de l'injuste est naturel à Vhotnwe, en un mot qu'il est inné, quoiqu'il n'y ait d'inné que 1^ sens , ou la propriété qui en est la cause conditionnelle.
Quand donc, vulgairement parlant, nous disons qu'il 7
a des idées innées, en général, même chez tous les hommes, ce qui s'entend principalement de ces rapports simples et généraux que tous les hommes , sans exception , quelque grossière que soit leur intelligence, sentent et aperçoivent du premier coup d'œil , sans avoir besoin d y réfléchir un moment, il est évident que cela ne s'applique point aux idées elles-mêmes , mais seulement à leur cause conditionnelle, qui est ordinairement le sens du vrai, ou le jugement , en tant qu'il ne considère que ces idées ou rapports simples dont nous venons de parler.
Nous avons justifié ces expressions populaires d'idées innées , de sentimens naturels , en faisant voir comment il &llait les interpréter, et en quel sens elles étaient vraies. Maintenant , après avoir considéré les idées dans leurs causes conditionnelles, où elles n'existent qu'en puissance, c'est-à-dire où elles n'existent réellement pas 5 nous*devons les considérer en elles-mêmes , et voir si , en prenant le mot d'idée dans cette acception propre et directe, nous sommes fondés à admettre des idées innées, si l'existence de pareilles idées serait possible,^ et enfin , si, rigoureusement parlant, des philosophes ont embrassé cette doctrine.
Si telle ou telle idée était innée, ou se trouvait naturellement en nous, il s'ensuivrait nécessairement que, quand elle se présenterait à notre esprit pour la première fois, elle ne serait plus qu'une idée renouvelée, un souvenir. Mais, comme ce souvenir ne serait certainement point accompagné de réminiscence, car personne ne se rappelle que telle idée qui l'afiTecte actuellement l'avait déjà affecté avant qu'il fut né , et que par conséquent nous n'amnons point de preuve directe qu'en eflet cette idée ne fût qu'un sou-
venir; il faudrait le prouver d^ailleùrs^ si l'on voulait être en droit de la regarder comme telle.
C^est à quoi Ton parviendrait si Ton pouvait démontrer, par une analyse approfondie y ou qu^il y a des idées sans cause efficiente ^ en sorte que Dieu seul aurait pu nous les suggérer; ou que nous n'avons aucun moyen de les acquérir^ et qu'elles sont telles que jamais elles ne se présenteraient à notre esprit , si elles ne s'y trouvaient pas naturellement ; ce qui entraînerait encore la supposition qu'elles n'ont point de cause : car, si elles en avaient une ^ cette cause pourrait agir efficacement sur nous pour produire ces idées, puisque nous avons d'ailleurs en nous leurs causes conditionnelles, ou les conditions indispensables de leur existence; et alors,, étant démontré que nous pourrions les acquérir comme toutes les autres , ce serait faire une hypothèse gratuite que de supposer qu'elles sont innées. Or, par une aiialyse exacte et rigoureuse de l'entendement^ on se convaincra qu'il n'y a point d'idée , quelque générale et abstraite qu'elle soit , qui , comme toute autre phénomène , n'ait une cause productrice , ou efficiente.
Admettons qu'il y a des idées sans cause ; comment ces idées pourront- elles jamais se représenter à la mémoire? Tout souvenir n'a-t-il pas lui-même une cause efficiente dans une autre idée ou dans un signe quelconque ayant quelque rapport avec l'objet de ce souvenir, ou plus généralement, avec la cause efficiente de l'idée qu'il rappelle? Or^ cette idée n'ayant point de causé, il n'est donc aucun signe qui puisse la rappeler, et conséquemment jamais une telle idée ne se représentera devant l'esprit. La vue d'un simple anneau suffirait pour me remettre en mémoire Tidée d'une personne qui me l'aurait donné , parce qu'il y aurait au moins un rapport de circonstance entre cet anneau et cette personne , qui est la cause efficiente de l'idée que j'ai d'elle. Mais si cette idée était innée en moi , sans que j'eusse
"^mfmmmmm
jamais vu cette personne ^ ou sans qu elle existât , il m'est impossible de concevoir qu'aucun signe ^ qu'aucune idée y pût jamais la rappeler à ma mémoire , ou la représenter à mon imagination. Il est vrai que ce ne sont point les idées des choses sensibles qu on nous donne comme innées ; que ce sont au contraire des idées très-générales et très-abstraites : mais cela ne détruit pas la force de mon argument , et c'est seulement pour le rendre plus sensible ^ que je Tai appuyé d^un exemple tiré des choses sensibles.
Mais^ dira-t-on, il est beaucoup d'idées générales et abstraites qui se trouvent actuellement dans Tesprit y sans qu'on se rappelle le moins du monde les avoir jamais acquises 3 et peut-être se croira-t-on, par la , autorisé à conclure quelles sont innées. Je répondrai^ premièrement^ que cette conclusion ne serait pas du tout légitime 3 et^ en second lieu y qu'il est très-facile d'expliquer pourquoi nous ne pouvons nous rappeler ni quand y ni comment certaines idées se sont introduites dans notre entendement. D'abord^ il est des idées, des rapports si simples^ que nous en sommes afiectés comme malgré nous, sans que nous ayons besoin pour cela du moindre degré d'attention; et ces idées se reproduisent si fréquemment, que nous en sommes pour ainsi dire assaillis , en naissant au milieu d'elles; en sorte qu'il n'est pas surprenant que nous ne nous souvenions ni à quelle époque , ni de quelle manière elles sont entrées dans notre esprit. Il en est d'autres au contraire qui , d'abord plus ou moins obscures ou confuses, ne deviennent claires ou distinctes, qu'à mesure que nous sommes plus capables d'attention et de réflexion j ou que nous faisons un plus fréquent usage de ces facultés; et , quoiqu'on général elles ne se placent dans la mémoire que lorsqu'elles sont toutes faites^ elles entrent dans l'entendement ou la conception d'une manière insensible et inaperçue.
Tout en nous accordant qu'il n'y a point d'idée sans cause efficiente^ on pourrait demander s'il n'y en a pas au moins quelques-unes qui aient leur cause efficiente dans l'ame même.
Sans doute un grand nombre d'idées ont pour causes productrices d'autres idées antérieurement acquises^ les unes plus tôt , les autres plus tard } telles sont et ces idées composées^ et ces idées de rapports ^ et ces idées déduites^ dont les causes conditionnelles sont l'imagination y le ju* gement et la raison : ces idées ^ dis-je^ et une infinité d'au? très peuvent avoir leur cause immédiate dans des idées plus simples , celles-ci dans d'autres^ ces dernières dans d'autres encore : mais ^ en remontant ainsi jusqu'au dernier anneau de cette chaîne d'idées^ on arrivera toujours à une idée primitive qui aura sa cause dans les objets exté^ rieurs ou les rapports qu'ils ont entre eux.
Je n'ai pas répondu^ du moins directement^ je le sais bien ^ à la question proposée ; car il s'agit sans doute de savoir si une idée peut avoir origineHement sa cause effi^ ciente^ non dans une autre idée acquise^ mais dans quelque principe^ dans quelque chose qui soit inhérent à lame même^ c'est-à*dire dans quelqu'une de ses propriétés^ soit actives , soit passives.
A lexception peut-être des idées que nous avons de ces propriétés elles-mêmes, et c'est ce que nous examinerons tout à l'heure, il n'est aucune idée connue dont on puisse trouver la cause efficiente, même immédiate, *dans quelqu'une des propriétés passives de l'ame; et quant à ses propriétés actives, bien que sans leur intervention nous ne pussions , a la rigueur, avoir l'idée distincte de quoi que ce puisse être au monde; il est certain que, par elles-mêmes, elles ne peuvent produire, ou engendrer aucune idée; elles ne font que nous les montrer, nous les faire apercevoir, comme le soleil rend visibles les objets matériels, sans leur donner l'existence.
En général^ une propriété ne peut jamais être regardée comme cause productrice^ qu'autant qu'elle est actuellement en jeu^ si Ion peut s'exprimer ainsi, et que par là elle manifeste son existence. Si donc il y avait des idées qui eussent leur cause efficiente ou productrice dans certaines propriétés de Tame, il faudrait que Dieu les eût mises en jeu en les créant; et, dans ce cas, elles n'auraient pas discontinué d'agir, de se manifester; car quelle serait la raison de ce changement? Or il n'y a pas une seule propriété de l'ame, du moins parmi ses propriétés passives, que l'on puisse dire être incessamment en exercice, ou se manifester constamment, sans interruption : il faut donc que ces propriétés soient elles-mêmes mises en évidence par des causes extérieures; et ainsi, quand même elles pourraient être causes immédiates de quelques idées, celles-ci , quand à leur existence , dépendraient toujours de ces causes extérieures , et par conséquent ne seraient point innées.
Qu'est- ce en efièt qu'une propriété qui se manifeste actuellement par quelque action, ou de quelque manière que ce soit? un véritable phénomène. Or, quoiqu'un phénomène puisse être cause efficiente d'un autre phénomène, il faut qu'il ait lui-même une cause. Ainsi , pour qu'une idée fût innée et qu'elle eût sa première cause dans une propriété de lame, il faudrait donc, ou que cette idée eût d'abord sa cause immédiate dans une autre idée , dans un autre phénomène de l'ame , celui-ci dans un autre , et ainsi jusqu'à rinfini, ce qui est absurde; ou que l'un de ces plié* nomènes eût sa cause dans un dernier phénomène sans cause, c'est-à-dire dans une propriété dont l'action ne serait déterminée par aucune cause, ce qui ne se peut pas.
Si quelques idées pouvaient avoir leurs causes efficientes dans les propriétés de Famé, ce serait surtout celles que nous avons de ces propriétés elles-mêmes. Q semble en
effet que Tidée que j'ai de rimagination^ par exeiUple^ doit avoir pour cause efficiente Fimagination 3 et c'est ce qui n^est pas douteux^ s'il ne s'agit que de la cause immédiate : ridée que j'ai de l'imagination a pour cause immédiate l'imagination^ mais l'imagination mise elle-même en jeu^ en action y par une cause quelconque.
Comme nous ne connaissons les propriétés^ soit de l'ame^ soit des autres substances^ ^xie par les phénomènes qui les révèlent^ il s'ensuit que les idées que j'ai, par exemple, de l'entendement et de la sensibilité physique, se réduisent aux idées que j'ai de l'idée elle-même et de la sensation^ ou se déduisent de ces idées, qu'il me faut avoir d'abord : or ces phénomènes ont en dernier résultat, comme nous Tavons démontré, leurs causes efficientes hors de noos^ hors de notre ame. Nous ne pouvons donc connaître ces phénomènes, et, par suite, les propriétés passives de l'ame qui en sont les causes conditionnelles , qu'après avoir été en relation avec les objets extérieurs. Donc les idées que nous avons de ces propriétés, et il en est de même de toutes les propriétés passives de l'ame, ne sont point innées, c'està-dire nées ou créées avec l'ame, comme les propriétés qui la constituent, à moins qu'on ne prétende et qu'on ne prouve, que ces idées, que ces phénomènes, n'ont point de cause productrice, ou efficiente.
Quant à l'idée que nous avons de l'attention,, ou de toute autre propriété active, on pourrait soutenir avec un peu plus de vraisemblance qu'elle a sa première cause dans l'attention elle-même, et, par suite, qu'elle est innée. Mais, de deux choses l'une, ou l'attention est continuellement en exercice, sans que l'action de cette faculté soit jamais suspendue 3 ou cette action peut être interrompue et ne s'exerce que par intervalle. Dans ce dernier cas, l'ame ne pourra agir, ou être déterminée à agir que par une cause, qui n'a pu êti*e dans l'origine qu'une sensation, et consé-
quemment une action du corps ^ ou y plus généralement ^ d un objet extérieur sur l'ame. Et si 1 attention^ si 1 /ictivité de Tame est toujours en exercice ^ et ne fasse que se porter d'un objet sur un autre ^ ou se partager également entre tout ce qui peut agir sur Tame^ hypothèse qui ne serait point insoutenable } il faudra toujours ^ pour que nous puissions remarquer que nous sommes attentifs^ et^ par conséquent ^ pour ay oir l'idée de l'attention , ou que celleci soit excitée par un objet ^ par une idée quelconque, ou quelle se porte yolontàirement sur cet objet, sur cette idée, qui ne peut être qu'une idée acquise.
Enfin , en supposant même qu'une idée pût avoir originaMement sa cause efficiente dans Tame , comme cela de-
ait* '
vrait être si elle était innée, on pourrait encore objecter que, la cause étant inséparable de l'effet, si la cause n'était pas elle-même un effet produit par une autre cause , l'idée produite par cette cause devrait être, à ce qu'il semble, continuellement présente a l'esprit, ce qui n'a lieu pour aucune idée.
On répondra peut-être à cette objection, en faisant observer, qu'il faut nécessairement pour qu'une idée soit présente à Tesprit, c'est-à-dire, pour que Tesprit l'aperçoive actuellement, quç l'attention s'y porte, et qu'ainsi l'on pourrait supjposer que toute idée, soit innée, soit même acquise, existe en eflet et demeure constamment dans l'ame, quoiqu'elle ne soit aperçue que lorsque l'attention se dirige vers elle : de même que l'impression constante que produirait sur la vue un objet toujours présent a nos yeux^ ne serait sentie,, ne serait aperçue, qu'autant que l'attention se concentrerait sur la sensation produite par cet objet. Mais cette hypothèse, supposé qu'elle ne présentât rien dé contradictoire, ne résoudrait point la difficulté 3 car il faudrait toujours une cause pour déterminer l'attention à se porter sur une idée qui existe-
rait actuellement dans Fame^ comme il en faudrait une pour la réveiller si elle n'était qu'endormie^ ou pour la produire si elle n'existait pas encore.
Il résulte donc très-évidemment de tout ce qui précède^ qu'il n'y a aucune idée proprement dite qui soit innée : et quand même on en excepterait celles de nos propres facultés^ sur lesquelles d'ailleurs on ne dispute guère, soit qu'on n y attache aucune importance, soit pour toute autre raison y elles sont en si petit nombre, qu'elles n'empêcheraient point la généralité d'une règle qui renferme , on peut le dire, une infinité de cas. Ces idçes, dis- je, fussent-belles innées, attendu que les propriétés de l'ame le sont elles-mêmes , qu'elles se trouvent naturellement en nous , ce qu'on ne peut dire d'aucune autre chose, on n'en pourrait nullement inférer que toute autre idée innée fût possible , et la doctrine des idées innées en général n'en serait pas moins absurde.
Maintenant, y a-t-il quelques philosophes qui aient admis de telles idées, et prétendu qu'elles pouvaient exister : ou , en d'autres termes , parmi les philosopher» qui ont embrassé cette doctrine, ^elques-uns ont-ils réellement voulu parler des idées elles-mêmes, des idées proprement dites j et ont-ils pris ce mot dans un sens direct, comme nous l'avons fait en dernier lieu ?
A cette question , assez embarrassante , on ne pourrait , je crois, répondre bien positivement ni oui, ni non. Car il est à remarquer d'abord , qu'un grand nombre de philosophes, pour ne pas dire le plus grand nombre, soit qu'ils aient adopté ou rejeté cette hypothèse des idées innées, n'ont eu qu'une idée confuse et de ce mot d'inné j et surtout de celui d'idée^ puisqu'ik ont confondu par le fait, si ce n'est
dans leurs définitions y les phénomènes de Tanie avec ses propriétés y qui en sont néanmoins aussi distinctes y que la mollesse de la cire est distincte des divers changemeus de forme qu'elle peut recevoir en vertu de cette propriété passive : en second lieu^ qu'ils n'ont pas poussé l'analyse de Tesprit humain assez loin y pour remonter jusqu'à la cause première de nos idées ; cause qui existe toujours hors de nous, quoique beaucoup d'idées aient immédiatement leurs causes efficientes dans l'ame, mais sans qu'elles y soient elles-mêmes innées; car ces causes ne sont jamais que des idées antérieurement acquises, ou des rapports entre ces idées, et non des propriétés constituantes de l'ame ; enfin, qu'ils n'ont fait dépendre diaque idée que d'une seule cause , avec laquelle ils l'ont même confondue, a savoir, tantôt de la cause efficiente, tantôt de la cause conditionnelle , et tantôt de Tattention ou de la réflexion ; quoique , d'une part , Tattention ni la réflexion ne peuvent produire aucune idée , mais seulement nous les faire découvrir ou apercevoir, et que, de l'autre, toute idée, quelle qu'elle soit, a toujours deux causes, l'une conditionnelle , qui est dans l'ame et inhérente à l'ame , comme étant une des propriétés qui la constituent ; l'autre , qui peut être immédiatement et actuellement dans l'ame sans y être inhérente, mais qui est toujours originairement hors de l'ame; ce qui est aussi vrai pour les idées les plus générales et les plus abstraites, que pour celles des choses sensibles. Ainsi, quand une idée, comme celle d'un objet matériel, a immédiatement sa cause efficiente hors de nous, ils l'ont fait dépendre de cette seule cause , et l'ont même jusqu'à un certain point confondue avec cette cause, en disant qu'une telle idée nous venait du dehors , ce qui est au mpins inexact ; car l'idée se forme en nous , par l'action de la cause efficiente, qui demeure hors de nous; de même que les vibrations d'une cloche ne lui viennent point du
dehors , mais s'effectuent en elle ^ par Faction de la cause extérieure qui les produit, c'est-à-dire parle choc d'un corps étranger. Quand, au contraire, une idée n'a pas immédiaitement ou évidemment sa cause productrice hors de l'ame, ils Tattribuent à sa seule cause conditionnelle^ si ce n'est à l'attention ou à la réflexion, et ils croient, en général, qu'elle est innée, comme ils l'affirment du moins pour quelques idées particulières 3 ce qui n'est pas moins inexact : car , quoique toute idée se forme en nous , il n'y a d'inbé en nous , il n'y a d'inhérent à la nature de Tame^ que ses propriétés , les unes passives , en vertu desquelles elle perçoit ou conçoit les idées que des causes efficientes produisent en elle 5 les autres actives, qui nous les font apercevoir , mais ne les engendrent pas. Indépendamment de ces facultés, il y a donc dans toute idée trois choses à considérer , la cause efficiente , soit extérieure , soit intérieure mais non pas innée, qui la produit 3 la cause conditionnelle, ou la propriété passive de l'ame en vertu de laquelle elle est produite ; et enfin Tidée elle-même. Or les philosophes dont je parle ne réconnaissent que Tidée et une cause quelconque dont elle dépend, et encore ne distinguent-ils pas toujours ces deux choses , qui , aux yeux de la plupart, n'en font qu'une; ce qui leur fait soutenir avec obstination , et les entraine en effet dans la nécessité de soutenir qu'il y a des idées innées et des idées acquises , et d'établir ainsi entre les idées une distinction qui n'existe pas; car, suivant le sens qu'il plaira aux philosophes de donner aux mots, on pourra dire, ou qull n'y a point d'idées innées, ou qu'elles le sont toutes; et non seulement toutes les idées, mais encore toutes les sensations.
Quelles senties idées que Ton a prétendu être innées?
Platoii considère comme telles^ non les idées de rien d'individuel, mais celles des genres et des espèces, et surtout les idées les plus universelles des choses, c'est-à-dire celles précisément qui nous semblent résulter de la comparaison du plus grand nombre d'objets. Ainsi l'idée de Thommeen général est innée , suivant Platon , tandis que le commun des hommes croient que nous l'avons acquise j en considérant dans les hommes que nous connaissons, soit par nousmêmes, soit sur le rapport d'autrui, ce qu'ils ont tous de commun , laissant à part les différences caractéristiques qui les distinguent les uns des autres , et en généralisant cette idée, c'est-à-dire en l'appliquant également aux hommes que nous ne connaissons pas , ou qui viendront après nous, comme à ceux que nous connaissons, et qui ont paru jusqu'à présent sur la terre. Nous pensons aussi que les noms des genres et des espèces ne sont , comme disent les métaphysiciens, que des dénominations extérieures, dont la nature des choses ne dépend point, mais qui, au contraire, dérivent elles-mêmes du point de vue sous lequel nous envisageons les choses; en sorte qu'un même objet peut être rangé dans autant de classes difTérentes d'êtres qu'il a de points de vue, ou d'attributs, ou de rapports : c'est ainsi que la craie et la neige appartiennent à la classe ou à l'espèce des corps blancs, la craie et le charbon à celle des corps fragiles, la craie et le marbre à celle des substances calcaires. Quoi qu'il en soit, l'idée que j'ai d'un objet individuel , de tel ou de tel écu de 5 francs, par exemple, n'est point innée; je l'ai acquise en voyant cette pièce de monnaie; et il en est de même de sa pesanteur et de chacune de ses propriétés en particulier : mais ce qu'il y a d'inné en moi, suivant Platon, ce sont les idées de la pesanteur en général , de l'éclat métallique en général , de la blancheur, même de la blancheur tirant sur le gris en général , de la monnaie et même d'un écu en général ^ d'un cercle ou d'un
disque en général^ des métaux, des corps, des substances, des attributs en général , et surtout de l'être en général , qui est Tidée la plus universelle de toutes. On voit que les idées innées de Platon ne difièrent point des essences des choses adoptées par les philosophes du moyen âge, et qu'ils lui en sont redevables. Aristote a refuté tant bien que mal le sentiment de Platon sur les idées innées, auxquelles seules il donnait le nom d'idées^ et M. Degerando résume ainsi qu'il suit les argumens d' Aristote sur ce point.
<c Comment , dit Aristote , si, ces idées sont nées avec » nous, n'en avons-nous point la conscience intime; de- » meurons-nous si long-temps privés de la lumière qu'elles » doivent répandre sur la connaissance des choses ? Com- » nient posséderions-nous déjà l'idée d'un objet, avant » même d'avoir aperçu cet objet? Appeler ces idées des » exemplaires^ faire dériver d'elles tout ce qui existe, c'est » ne présenter que des métaphores poétiques. Quel est )) celui qui agit les yeux fixés sur ces prétendus modèles? » Une diose peut exister, peut être exécutée, sans être » formée d'après leur image. Il y aura d'ailleurs plusieurs » exemplaires pour le même objet, puisqu'il peut être » rangé sous plusieurs genres. Les genres seront non seu- » lement les exemplaires des choses sensibles, mais des » genres eux-mêmes; ainsi la même idée sera tout a la fois » et le modèle et l'image qui la reproduit. Il est impossible » de séparer le genre de l'individu ; ils ne sont qu'un dans » là réalité. Les idées n'ont donc aucune existence hoi-s de > l'objet. Il est un grand nombre de choses auxquelles on » n'assigne pas d'idées comme leurs causes : telles sont une » maison , un anneau ; pourquoi n'en serait-il pas de même 2) du reste? Les démonstrations sur lesquelles on prétend » asseoir cette théorie n'ont aucun fondement solide ; on » ne saurait en faire aucun emploi utile ; car elles ne ser- » vent en rien à expliquer l'enchaînement réel des causes
» et la génération des êtres; elles n'expliquent aucun phé- » nomène de la nature. Platon s'est donc évidemment mé- » pris 3 ses idées ne sont autre chose qu'un produit des )) opérations de Tentendement^ une abstraction qu'il ob- » tient en séparant des objets particuliers les rapports qui » leur sont communs. » — a Tel est à peu près le résumé des argumentations répétées qu' Aristote oppose à la théorie de Platon. On ne peut s'empêcher de reconnaître que le Stagjrite n'a pas usé de tous ses avantages , qu'il eût pu combattre avec une logique bien plus rigoureuse une hypothèse dont le moindre défaut est de n'être fondée que sur une méprise manifeste dans la manière de concevoir les opérations de l'esprit humain. » {Hist. comp. des syst. de phiL )
Quelques métaphysiciens modernes, d'après Descartes , rangent principalement parmi les idées innées celles des vérités nécessaires, que Descartes appelait vérités étemelles , et dans lesquelles il faisait aussi consister l'essence absolue des choses. Ainsi, par exemple, quoiqu'il soit bien vrai qu'en général l'homme est doué de raison, il n'y aurait aucune contraction a ce qu'il ne le fât pas : mais il serait contradictoire qu'un trigone, une surface terminée par trois côtés , n'eût pas trois angles 3 comme il serait contradictoire, quoique cela ne s'aperçoive pas du premier coup d'œil et qu'on ait besoin de le démontrer, que ces trois angles pris ensemble ne fussent pas égaux à deux angles droits. Voilà ce qu'on nomme vérité nécessaire et éternelle. Ces vérités , qui ne sont que des attributs ou des rapports , directs ou dérivant nécessairement d'autres rapports , sont en très-grand nombre : toutes les propositions des mathématiques, qui,* en dernière analyse, ne sont que des transformations des axiomes ou des vérités les plus simples, sont des vérités éternelles, des vérités nécessaires. Sont-elles donc tcmtes innées? Dans ce cas, tout homme
serait mathématicien^ et le serait plus que Descartes ^ Leibnitz et Newton même. Mais si elles ne le sont pas^ pourquoi Dieu aurait-il de préférence placé dans Tentendement les vérités les plus simples , celles précisément que Tesprit peut apercevoir du premier coup d'œil? Convenons donc qu'il n'y a d'inné que les propriétés de l'ame en général , et en particulier le sens du vrai, ou le jugement, par lequel nous concevons ou apercevons ces rapports simples ou compliqués, lorsque les choses entre lesquelles ces rapports existent se présentent à nos jeux, à notre imagination ou à notre entendement.
« Les hommes, dit Locke, peuvent acquérir toutes les connaissances qu'ils ont , par le simple usage de leurs facultés naturelles^ sans le secours d'aucune impression innée, et arriver à une entière certitude de certaines choses , sans avoir besoin d'aucune de ces notions naturelles , ou de ces principes innés.
» Si par ces impressions naturelles qu'on soutient être dans l'ame , on entend la capacité que l'ame a de connaître certaines vérités , il s'ensuivra de là , que toutes les vérités qu'un homme vient à connaître, sont autant de vérités innées. Et ainsi cette grande question se réduira uniquement à dire, que ceux qui parlent de principes innés, parlent très-improprement j ^lais que dans le fond ils croient la même chose que ceux qui nient qu'il y en ait : car je ne pense pas que personne ait jamais nié , que l'ame ne fût capable de connaître plusieurs vérités. C'est cette capacité, dit-on , qui est innée 3 et c'est la connaissance de telle ou telle vérité qu'on doit appeler acquise. Mais si c'est là tout ce qu'on prétend, à quoi bon s'échaufièr à soutenir qu'il y a certaines maximes innées? Et s'il y a des vérités qui puis-
sent être imprimées dans l'entendement^ sans quUl les aperçoive^ je ne vois, pas comment elles peuvent différer^ par rapport à leur origine y de toute autre vérité que l'esprit est capable de connaître. Il faut^ ou que toutes soient innées^ ou. qu'elles viennent toutes d'ailleurs dans l'ame. C'est en vain qu'on prétend les distinguer à cet égard.
» Tous ceux qui voudront prendre la peine de réfléchir sur les opérations de l'entendement^ trouveront que le consentement que l'esprit donne sans peine à certaines vérités^ ne dépend en aucune manière ni de l'impression naturelle qui en ait été faite dans l'ame y ni de l'usage de la raison } mais d'une faculté de l'esprit humain^ qui est tout-à-fait différente de ces deux choses. »
(( Fort bien y répond Leibnitz : mais ce n'est pas une faculté nue^ qui consiste dans la seule possibilité de les entendre : c'est une disposition y une aptitude y une préformation ^ qui détermine notre ame^ qui fait que ces vérités en peuvent être tirées , tout comme il y a de la différence entre les figures qu'on donne à la pierre ou au marbre indifféremment ^ et entre celles que ses veines marquent dé]ky ou sont disposées à marquer^ si l'on veut en profiter. »
La distinction que fait ici Leibnitz est fort subtile et ne peut s'entendre qu'à l'aide d'une comparaison. Mais^ outre qu'une comparaison ne prouve rien^ celle qu'il propose n'est pas juste. Parce qu'une idée^ de quelque manière qu'on l'envisage y n'est qu'une modification que l'ame éprouve en vertu de quelqu'une de ses propriétés , tandis que la statue^ ou la figure que Ton peut tirer d'un bloc de marbre y soit que cette figure s y trouve ou non dessinée par avance y n'est pas plus une modification de ce bloc de marbre y que les autres morceaux qu'on en a détachés.
Descartes comparait les idées aux diverses figures que peut recevoir un morceau de cire en vertu de sa mollesse^