‹ Essais philosophiquesChapitre 17 sur 54 · TOME ui · texte numérisé non relu

TOME ui

figures qui sont bien évidemment des modifications du corps qui les reçoit ^ mais qui supposent l'action d'une cause extérieure^ d'une cause efficiente. Or^ de même que ces figures ne sont pas innées ^ ne préexistent pas dans la cire y ny sont pas tracées ^ ébauchées y indiquées d'une manière quelconque; car on conçoit que cela ne serait pas possible^ puisque ces figures ne sont que des changemens de forme dans la cire entière : de même les idées ne préexistent en aucune manière dans Tame y dont elles lie soilt pareillement que des modifications, quoique nous ne sachions pas en quoi elles consistent, parce que nous ignorons quelle est la nature de Tame.

Les mêmes obseryations pourraient s'appliquer aux vibrations qu'une cloche cfiectne , en vertu de son élasticité, quand une cause extérieure agit sur elle; vibrations qui ne préexistent pas non plus dans la cloche.

Je suppose maintenant, contre mon opinion et celle de Locke, qu'il existe des idées innées; et je demande ce que l'on peut inférer delà en faveur de l'immatérialité de l'ame? Car je n'imagine pas qu'on puisse avoir un autre but en soutenant cette doctrine; si ce n'est peut-être de prouver d'autant mieux l'existence de Dieu par les causes finales^ à quoi j'avoue ({u'elle poiirràit contribuer : mais hot*s de là, elle ne prouve rien, et me paraît même plus nuisible qu'utile.

Car, si l'on peut démontrer a ;7mn^ sans avoir recours aux idées innées, et par les seules propriétés et facultés de l'ame, c'est-à-dire en effet par tout ce qui la constitue, qu'elle est immatérielle; qu'importe alors que telles idées soient innées ou acquises , puisque , dans l'^in et l'autre cas, elles seront nécessairement des modifications de cette substance immatérielle; et comment l'existence supposée de quelques idées innées pourrait-elle corroborer la preuve de cette immatérialité?, U m^est impossible de l'apercevoir.

Si', an cohtfaire, ttn ne pèiit pas déiôontrer, que Tame existe cdiiànie substÀnc)^ immatérielle , par se^ ùtctiltés et par ite causée conditionnelles die ses idées, j'entends de celles (Jn'elle peut acquérir j ce qtii suppoiserait nécessairement que Dieu a pu donner à la matière la faculté de penser et celle «d'acquêt ii^ des idées ; eomnlient prouvera-l-«on que Dieu n'a pas pu donnet à la matière des idées toutes faites, qui supposent bien moins que les' autres Taction de nos facultés ?

Il y a pld^ j c*é%t qti iinè idée inuëé né pouvant être qu'un phénomène sans cause efficiente et qui ne pourrait exister que par la volonté et la toute puissance de Dieu j pourquoi exigerait -elle nécessairement une cause conditionnelle? Or, si die n'^en eiîge pà^ àbsolUiâéht, Dieu à donc pu suggérer des idées à une substance dépôUt-vUé des causes conditibnnelielsi qu'elles implic|uènt , où des propriétés de l'aine.

L'hypotbèàe des idées innées serait donc plus propre k prouver que rihtelligence appartient à la matière, qu'à servir à la démOnstratioU de l'iminatérialité de l'ame.

Mais y dirà-t-on peut-être, la doctrine contraire ne serait pas moins dangereuse 3 car si toutes nos idées sont acquises, si toutes ribus sont Venues originairement par la voie des sens, ou, pour parler plus exactement, si toutes ont orîginairetnent leurs causes efficientes dans leâ objets extérieurs; et même s'il n'y a d'inné que celles d'un petit nombre d'axiomes et de vérités nécessaires , il s'ensuivra que l'ame séparée du corps, surtout l'ame d'un enfant, qui n'a rien appris, n'aura aucune idée, du ihoins aucune de celles que nous avons dans ce monde, et dès lors , ses facultés n'étant jamais dises en jeu, en action, elle sera comme plongée dans ufa sommeil éternel, et, couséqueminent, comme si elle n'existait pas.

Supposé que cette conclusion soit légitime, on ne doit pas, quelle qu'elle puisse être, la rejeter, si le principe d'où

on Va dédaite est certain ^ comme il nous parait Têtre : et quand j'ai fait observer que la doctrine des idées innées était pernicieuse^ ce n'a point été pour obliger les philO"sophes à s'en désister^ mais pour leur faire entendre qu'ils ont tort d'y attacher tant de prix y et par là les engager à examiner cette théorie avec indifférence et sans prévention.

DES CAUSES EFFIGIEIHTES^ EN GillERÂL,

SI-

Lorsque deux phénomènes se suivent ou co-existent ^ et que de l'existence de l'un dépend celle de l'autre^ on donne le nom de cause efficiente^ ou productrice^ au phénomène dont l'autre dépend , et à celui-ci le nom d'effet.

Une cause ^ proprement dite^ est donc un phénomène considéré relativement à l'effet qu'il produit ^ et un effet est un phénomène considéré relativement à sa cause, ou en tant qu^il dépend d'une cause.

U résulte de cette définition y qu'il nj a point de cause sans effet y ni d'effet sans cause.

Mais il ne s'ensuit pas , et il n'est pas vrai y que tout phénomène est cause, ou du moins, est nécessairement cause, ou produit nécessairement un effet^ et il ne s'ensuit pas non plus, quoiqu'il soit peut-être vrai, que tout phénomène est un effet, ou dépend nécessairement d'une cause.

Toute cause efficiente , ou phénomène appelé cause, consiste en Vaction de quelque substance. On donne alors à cette substance le nom à' agent y et quelquefois aussi, mais improprement , le nom même de cause.

Nous disons qu'une substance agit sur une autre , lorsque celle-ci éprouve une modification quelconque, et que nous

attribuons cette modification a la présence ou à l'existence de la première.

Lorsque cette modification n'est qu'un simple changement dans l'état de mouvement ou de repos d'une substance ou d'une particule matérielle y c'est-à-dire un passage du mouvement au repos , du repos au mouvement ou d'un mouvement à un autre, et que l'action, ou la cause qui produit un pareil changement n'est que l'impulsion d'une autre substance matérielle} cette impulsion prend le nom d'action mécanique.

Toute action suppose dans la substance qui l'exerce une propriété qui détermine la nature de cette action.

Cette propriété , en tant qu'on la considère par rapport à l'eSèt qui en dépend , et lorsque cet effet est une production ou une destruction de mouvement, ou une tendance an mouvement , est en général ce qu'on nomme farce : et la force mécanique est la propriété en vertu de laquelle un corps exerce une action mécanique sur un autre corps, et produit un changement dans son état de mouvement ou de repos. Cette propriété est l'impénétrabilité de la matière mise en jeu par le mouvement respectif des corps.

n arrive assez souvent, et même le plus ordinairement, que telle action , ou telle cause que nous remarquons , est séparée de tel eSet que nous remarquons aussi , par une suite de phénomènes , de modifications , ou de changemens, auxquels nous ne faisons aucune attention, ou que nous n'apercevons même pas , et dont chacun est à la fois effet et cause ; en sorte qu'il y a presque toujours un certain intervalle de temps entre la seule cause et le seul effet que nous apercevons ; d'où il nous semble qu'en général toute cause est antérieure à son efïèt.

Mais, en examinant les choses de plus près, nous nous convaincrons qu'une cause et son effet immédiat existent toujours simultanément, et qu'il serait contradictoire qu'il

n'en fiU pas ^nsi : car^^rlfi c«use existait cmmeUXie ayant l'effet qu'elle produit^ il y aurait, au mOins pendant quelques instant, une oau^ sans effet', et «i l'^flet se m$ni* £8Stait ou continuait de se. manifester, lorsqtie la ca.qseà laquelle on l'attribue n'existe pliis, ou cçsse d'agir, ily aurait un effet saps cause , ce qui serait contraire à la défini* lion que nous avons donnée de l'eflet et de Ifi cause.

Au reste, le rapport de causalité, ou de la cause al'eâet^ n'est pas plus un rapport de cot- existence qu'un rapport de succession; c'est, comme nous l'avons dit ^ un rappor-t de «dépendance. Seulement il suit de là même que la ea^se et l'effet cp- existent nécessairement. Lors 4p^ ^^'i^ nous arrive de dire qu^un effçt succède à sai;au$e, c'est que Qpus entendons parler, non de l'efTet immédiat, mais de celui qu'amène graduellemept, par une série de modifications insensibles ou sans importance^ telle. Qavise qjui sçule est l'objet de notre attention.

Il ne faut pas perdre de vue , qu'un simple eflfet n'e^tt jar mais une manière d'être continue, mais seulem/snt unpas- .sage subit d'une manière d'être à une autre; et il.fajut bien se garder aussi de confondre cette dernière manière d'être , laquelle n'a p^s besoin de cause, avec un effet continu, c'est-à-dire avec une suite d'effets ou de modifications qui se succèdent sans interruption sensible, et qui doivent leur existence à celle d'une cause permanente qui dure aussi long-temps que ces modifications elles-mçmes,' ou que cet efiet continu.

.' Il 7 a deux sortes de causes efficientes; les unes sont libres^ les autres nécessaires. Les causes libres n'appartiennent qu'à des substances douces d'intelligenc<3 et de volonté :.du moins nous serait^il impossible de comprendre comment une substfince qui jouit d'une activité propre ,

qui peut agir par elle^-même^ bu pasâer de rinaction à laciion sans^y être forcée par aucune cause étrangère^ pourrait être ^dépourvue de volonté.

Mais l'inverse de cette proposition est- elle égalenient vraie? toute substance douée de volonté agit-elle librement, ou e^t'^élle absolument libre dans ses déterminations ? C'est une question de là plus haute importance^ sur laquelle on a beaucoup écrit, mais qui n'est pas encore parfaitement écLairoie. Je ne pense pas qu'on puiss^e dire des bêtes, ni qu'elles sont libres, ôii qu'elles sont dépourvues de volonté : et quant aux hommes, ils me paraissent plus ou mpins libres, suivant qu'ils sont plus 6u moins capables de réfléchir et de délibérer, et à cet égard ils difîërent beaucoup les uns des autres : d'où il semble queFhomm^ en gâiéral est libre, si l'on prend te mot dans un sens relatif, mais . qu'absolument parlant, il ne l'est pas..

L'idée de liberté , tant physique que métaphysique ou morale , s'applique ou à rhon^ime ou à ses actions.

Dire que l'homme est libre moralement , c'est dire en d'autres termes qu'il jouit d'une activité propre, et ici la liberté est une facuité^ qui ne diffère en rien de l'activité : car, en prenant ce dernier terme métaphysiquemient et à la rigi^eur , il est impossible de concevoir Tune sans l'autre ^activité et la liberté : cçs deux expressions sont donc parfaitement synonymes.

Par copséquent, demander si une des propriétés de lame , une des propriétés qui constituent l'homme moral et intellectuel est une propriété active; c'est demander si elle e^t libre : et , réciproquement , demander si elle est libres c'est deipander si elle est active, si elle est réelle-^ ment une faculté , une puissance ; ou , pour mieux dire , si elle est une modification de l'activité de l'ame ou de la liberté métaphysique ; seule puissance , seule faculté proprement dite , dont l'homme puisse être doué.

Quant a la liberté physique, elle n'est Fattribnt â^aacan être j et ne consiste que dans une simple possibilité extérieure j ou dans l'absence de toute contrainte comme de tout empêchement matériel, à Tégard des êtres doués de Tolonté. Ou bien, si on le préfère, c'est l'état d'un être vivant que rien d'extérieur et de matériel ne gêne dans l'exercice de sa volonté , ni ne sollicite en aucune manière^ soit dans un sens ou dans un autre.

La liberté physique se rapporte à l'ame, ou du moins à des êtres animés, comme la liberté morale : elle suppose^ sinon l'activité proprement dite, du moins la volonté; mais celle-ci serait inefficace sans la liberté physique , qui est une condition en quelque sorte négative , non de son existence , mais de son exercice.

Voyons maintenant comment une action pourrait être libre, ou ce qu'il faut entendre par la liberté d'une action.

Toute action est phénomène, et tout phénomène, du moins tout phénomène physique, a une cause productrice, ou efficiente. Or ce qui a une cause est nécessaire et n'est pas libre, car toute cause produit nécessairement son ef!et. Donc aucune action corporelle n'est libre, ni moralement, d'autant que les corps sont dépourvus d'activité propre et ne peuvent agir par eux-mêmes ; ni , par cela même, physiquement, car la liberté physique n'est rien qu'une condition à laquelle est soumise l'exercice de la liberté métaphysique, ou morale. Ainsi quand nous disons que nos actions corporelles et que nos mouvemens sont libres, nous ne nous exprimons pas d'une manière rigoureuse, nous n'employons ce mot libre que dans un sens détourné, et nous voulons seulement dire par là, que nos mouvemens et nos actions n'ont pas d'autre cause que no« tre volonté actuellement en exercice , et que Ton suppose être libre.

Quant aux actes mêmes de la volonté^ autrement appelés volitions^ et qu'il faut distinguer des mouvemens volontaires; d'abord^ s'ib sont libres moralement^ ils le sont aussi physiquement : car , si quelque cause extérieure s^opposait à leur accomplissement, ils n'auraient point lieu, et par conséquent ne seraient point des actions effectives , des volitions , comme on le suppose 3 et si quelque cause extérieure les produisait^ ils seraient produits nécessairement, ce qui est contre l'hypothèse.

Mais enfin ces volitions , ou telles autres actions de l'ame, sont-elles moralement libres, ou ne le sont-elles pas? C'est ce que nous n'entreprendrons même pas d^examiner : nous nous bornerons à bien poser la question, en faisant voir en quoi consisterait la liberté de pareilles actions.

Une action de l'ame, quelle qu'elle soit, est un phénomène; car il est impossible que Pâme agisse actuellement, ou qu'elle passe, soit de l'inaction a l'action, soit d'une action à une autre, sans être par là même modifiée. Mais toute action de l'ame est-elle un efïèt produit, ou, en d'autres termes , tout phénomène intellectuel ou moral , sans exception , a-t-il une cause productrice quelconque ?

Si les actes actuels de notre volonté , si nos volitions , si ces actions de l'ame n'ont point de cause , elles sont libres absolument parlant : mais alors il faut admettre qu'il y a des phénomènes sans cause, ce qui n'est pas sans difficulté pour Tentendement , qui avait déjà conclu, sur de nombreuses observations , qu'il n'y a point de phénomène sans cause.

Si , au contraire , ces actions , ces phénomènes de l'ame^ ont une cause productrice , ou efficiente , soit extérieure et matérielle , soit intérieure mais indépendante de nous, ces phénomènes, je veux dire nos volitions, sont nécessaires^ ou forcées; car encore une fois, toute cause produit nécessairement son effet : et alors c'en est fait de la liberté

morale /4ms q[ii€|I(|ue dens qu^on pfenne ce mot; catr si toutes no3 actioiis .^ont nécessaires , il serait absurde de jsôutenir que l'bomixie est libre , qu'il jouit d'une activité propre ^ qu'il est doué d'une faculté dont il ne powrait jaiùais faire us:dga.

Ainsi cette grande question de la liberté métaphysique^ PU mor.alç y ou du libre arbitre ^ 3e réduit en dernière ^nar lyse à savoir , si .nos volitions y pU si telles autres de nos actions intellectuelles et Toloatajres y ont une cause ou si elles ^'en ont pas. Mais cette question ^ toute simple qu'elle parait étre^ n'esrt «pourtant pas facile à résoudre ^ et nous i^enous en occuperons pas ^ éteint persuadés que Dieu seul e$t capable de la.décider.

Toute cause libre es^t aussi cause première^ sinon dans l'ordre chronologique y du moins dans Tordre de dépens dance qui existe dans une série actuelie d'effets et de causes; car si elle dépendait actuellement (hs quelque autre chose , elle ne serait pas libire.

Mais^ réciproquement, toute cause première, ou. qui ne dépend point actuellement d'une autre cause, ëst^elle libre? Une caUse nécessaire ne peqt-elle pas être cause prem^jère; et parce qu'elle est nécessaire, doit-elle être nécessairement et actuetlement dépendante d'une autre cause? Une substance, saps jouir d'une activité propre, sans pouvoir passer d'elle-même de Tinaction à l'action y ne poui:rait-elle.pas jouir d'une activité nécessaire ;et continue > et en conséquence agir nécessairement, sans y être déterminée par aucune cause étrangère? L'activité nér cessaire ne ppurrait^elle pas être un attribut essentiel de teUe substance , conime l'activité libre est un attribut essentiel de telle autre? Mais sans admettre cette activité

nécessaire^ qui d'ailleurs^ j'en conitriens , 43e aérait pc^iat une activité réelle au proprement ditej T^ctipii^ Traie q.u fausse 9 réelle pu apparente, comme ou voudra l'appeler, d'un corps sur un autre , n'est-elle pas, o,une pourrait-elle pas être uniqueuient déterniinée par celui-ci, et réciproquement? Et cette action réciproque, fondée sur Timpénétfabilité, attribut essentiel delà matière, ainsi que sur le mouvement, autre manière d'être de la matière, qui date de sou origine et n'a pas actuellement besoin dç cause, cooame je l'ai prouvé ailleurs j eette action réciproque, dis-je, cette double cause du changement que chçicun de^ deux corps éprouve, dépend-:dle,. en dernière analyse, d'une cause libre, ou de l'action voloiitaire actuelle d'une substance iutelligente? La tuile qui, tombant du tojt d'une ipotaison, tue un passant dans la rue , la liqueur qui vops pique la langue ou qui ronge Iq fer, n'est-elle au bout du compte que Y instrument d'une ca,use volontaire et libre agissant actuellement? Ou me répond :

(c II n'y a de cause que là où il y a spontanéité; ce qui Iro^nsmet l'action et ne la crée pas , n'est pas ,cause^ mais instrument (i). )y

(( Dans le langage ordinaire, on dit qu'un être ipatérieji est la cause de tel événement, bien que ce ne soit pas l'être matériel lui-même qui soit la cause y bien qu'il ne soit que l'instrument de la cause. » — « La matière n'est ni ne peut être cause- de rien.

» Dieu est la dause des phénomènes matériels qui s'accûmplissent sans ^otre intervention {2), »

U résulterait de là que, si votre maison venait à être incendiée par le feu du qiel, ce feu électrique, ou la foudre, dont l'action, sielon moi, serait la cause nécessaire de cet événement, ne devrait être considérée que comme l'in-

(1) Degerando.

(2) Revue fixtnçaîse .

strament d'une canse libre et volontaire agisisant actuellement^ c'est-k-dire de Dieu^ qui se serait servi de cet instrument pour brûler volontairement votre habitation. Mais c'est ce qui n'est certainement pas évident par soimême, et ce qui, en conséquence, aurait besoin d'être rigoureusement démontré. Or j'avoue que la chose me paraît impossible , d'autant plus que, soit que Ton veuille ou non attribuer à une cause libre , c'est-a-dire à Taction indirecte d'un agent immatériel, certains phénomènes physiques j ceux-ci , dans l'un et l'autre cas, n'en seront pas moins dus à l'action immédiate d'un agent matériel , sans lequel l'agent immatériel ne pourrait les produire. Je regarderai donc, sinon comme probable, du moins comme possible , jusqu'à ce que j'aperçoive d'autres raisons de croire le contraire, que l'action réciproque des corps , considérés dans leur universalité , ne dépend actuellement d'aucune autre chose que du mouvement et des proji^riétés qui les constituent , ou qu'il a plu à Dieu d'attribuer à la matière en la créant , si la matière a été créée } de même que l'action de l'ame ne dépend actuellement d'aucune autre chose que de sa propre activité, ou des attributs dont il a également plu à Dieu de la douer en la créant.

Les causes libres comme les causes nécessaires sont de diverses espèces. Les premières , sans parler ici de Dieu , sont, i^ l'action de lame sur elle-même, sur sa propre substance , et 2^ Taction de Tame sur le corps qui la renferme, et sur les autres objets extérieurs par l'intermédiaire de ce corps. Les actions corporelles sont, i<* celle des objets extérieurs sur l'ame, et 2<^ celle des corps les uns sur les autres.

Les causes libres sont toujours des actions volontaires , et, soit que l'ame agisse sur elle-même ou sur la matière,

elle agît toujours par elle-même^ si elle est libre ^ comme nous le supposerons. Un corps brut ^ au contraire^ considéré isolément^ n'agit jamais par lui-même^ du moins si Ton entend par là passer de l'inaction à l'action ; car, par exemple y l'aimant semble bien agir par lui-même, ou sans avoir besoin d'être mis en jeu par quelque cause étrangère} mais il agit toujours et nécessairement 3 il ne passe point volontairement y OU par lui-même , du repos à Faction , ou de Taction à l'inaction.

Nous avons tous une idée claire et distincte de ce qu'on nomme en général une action 3 puisque nous ne la confondons avec aucune autre idée , et que nous nous entendons parfaitement , lorsque nous parlons de l'action d'une substance sur une autre. Mais certainement nous ne concevons pas de même de quelle manière la substance agit^ ni ce qui constitue Tessence de chaque espèce d'action.

Peut-être faut-il en excepter Taction mécanique. En effet, nous avons des idées très-claires et très- distinctes du mouvement et de l'impénétrabilité de la matière, qui se manifeste surtout par le choc et Timpulsion, d'où il semble que nous concevions assez bien comment , en vertu de ces deux propriétés, ou manières d'être, un corps en pousse un autre y qui , impénétrable comme le premier et frappé dlnertie, résiste et obéit tout à la fois à l'impulsion de celui-ci. Du moins croyons-nous comprendre cette ma- . nière d^agir mieux que toutes les autres , puisque , dès que nous voulons nous rendre compte de quelqu'une de cellesci, nous cherchons malgré nous à la ramener à l'impulsion mécanique.

Plusieurs philosophes soutiennent néanmoins que, les choses examinées de bien près, nous ne concevons pas mieux Taction réciproque des masses ou des particules matérielles qui agissent les unes sur les autres en se touchant, que celle de l'esprit et du corps, quoique l'un soit imma-

lérfel et Fàùtre matériel. Je m'îhclitie devant la j3tx)fondeur de cette observation j maïs j'engage toutefois céîzi qtii partagent ce sentiment k vouloir bien se demander à enxmêmes ce qu'ils enteïiclent par concevoir une chose ^ et s'il en est quelqu'une, à rexcèption peut-être dès raj^ports ou vérités simples nommées axiomes, qu'ils conçoivent mieux que Taction , du la résistance de la matière j et si ce n'est pas cette résistante, ou cette action, qui leur donne l'idée de l'impénétrabilité , et, par suite, de la matière ellemême?

Quoi cju'ît efi puisse être, il eél certain! que notis né connaissons point et que iiou^ ne pouvons comptéhdrë, de quelle manière le corps et l'esprit , s'il est immatériel , agissent l'un sur l'autre : seiilenlent nous pouvons dire que Tactron réciproque du corps et de la substance qui pedse , quelle qu'elle soit, est démontrée par expérience j et que, d^une part, nous sentons leflel oii de l'action ou de la réaction dû corps sui* l'esprit, et, d*urie autre, que nous avons conscience de l'action même de l'esprit sur le corpà.

Quant à l'action d'une substance sur elle-rtiênle , hous la cdmprenôris peut-être moins eiicdré, (l|iiè cellfe de deux substances , l'une matérielle, l'autre immatérielle, l'ùné sûr ràùtré.

Un corps n'agit jamais d'ailIéûrS, et hè peut pas agir sur

lui-même, si ce n'est en ce sens, qu'ayant des parties, ces parties, qui sont en effet des substances distinctes, peuvent •exercer les unes sur les autres une action quelconque : lorsque je ferme la main avec effort, les parties dont elle se compose agissent bien les unes contre les autres ; mais cette main ainsi fermée ne pourrait pas se donner à ellemême un coup de poing : considérée dans son ensemble et comme un seul tout sanâ distinction de parties, toute action sur elle-même serait incompréhensible. N'en est-il pas ainsi de l'action sur elle-même de Famé,

qai y d'après Fidée que nous nous en formons ^ est une sub« stance simple et réellement sans parties ?

Pas absolument; car, en premier lieu, il n'est pas ici question d'une action mécanique , comme serait celle d'un corps qui se choquerait lui-même, ce qui est évidémmenft impossible, mais de l'attention , de la réflexion, et de tous les actes de la volonté, de tontes les manières dé vouloir, qui semblent n'avoir rien de commun avec lès agitations et les impulsions de lattiatière. En second lieu, une action de Tame nedifTère point en effet de la modificatioi^que lame éproxËve en vert^i de cette action, et qui consiste danfs cette action même; en sorte qu'il est impossible qu'elle agisse par elle-même , quand ce serait sur le corps, sans agir en miéme temps sur elle-même ; ou sans se modifier, puisque cette action qu'elle exerce actuellement, ou ce passage de 1 inaction à raction, est bien un changement qui la modifie. Enfin , nous pouvons sentir et connaître cette action qui se passe en nous , et reflet de cette action, qui, encore une fois, ne fait qu'une seule et même chose aYeceliei comme Cela doit être si l'agent et le pâtieift ne sont qu'un,' si la substance qui .agit est, au^si la substance qui reçoit l'action, qui est modifiée.

Peut-être trouvera-t-ori en tout ceci quelque chose de conti'adictoire et d^incompréhensible : peut-être en conclura-t-on que les actions de l'ame ne sont elles-mêmes quedeé effets de laction des corps sur l'ame, et qu'ainsi, 1 ame n'étslrit pas elle-même là cause première de cèà actions, ne les déterminant pas elle-même, elle n'eât réel^ lement pas libre ; qn^ellen^agit pas librement, mais nécessairement; qu^èlle iie veut pas, mais qu'elle croit vouloir, ou qu'elle ne veut, pour ainsi dire, que ce que veut la matière; qu'elle est, sans le savoir, soumise à ses lois et à 'tous ses accidens.

Sans admettre ces consé(]uences , ni le principe d'dù el-

les découlent} savoir ^ que l'action de Tame sur elle-^méme implique contradiction et ne peut pas être conçue comme possible j nous avouerons^ ou plutôt^ nous sommes déjà convenus^ que nous ne pouvons comprendre comment une substance agit y non seulement sur elle-même y mais encore sur une autre ^ du moins lorsqu'elles ne sont pas de la même nature. Mais cela n'empêche pas que nous-n'ayons des idées assez claires et assez distinctes des diverses actions y soit libres , soit nécessaires ^ dont nous avons parlé | ou des causes diverses^ soit mécaniques^ soit chimiques i soit intellectuelles^ de tous les cbangemens^ de toutes les modifications que peuvent subir et qu'éprouvent successif vemént les substances y tant corporelles que spirituelles y qui composent cet univers : et que nous ne sachions assez bien aussi en quoi consiste en général la causalité, ou le rapport de l'action à la modification y de la cause à l'eflet.

BE LA QUESTION DE SAVOIR S IL EXISTE UN PRINCIPE BE CAUSALITÉ^ OU SI lîwk^ BE CAUSE EST INNEE.

SI

er

Les idées de cause et d'efiët sont des idées relatives, comme celles de père et de fils , de maître et d'esclave ; et ridée de causalité est celle du rapport qui existe entre la cause et son eflet.

Ces trois idées sont inséparables. Il est impossible que j'aie l'idée de causalité sans avoir aussi les idées d'effet et de cause ; impossible que j'aie l'idée d'une cause quelconque, considérée comme telle, c'est-à-dire de l'action de quelque substance , sans avoir et l'idée d'un effet, quel qu'il soit, et l'idée du rapport qui lie cet effet à sa cause ; impossible

enfin qne j'aie l'idée d'un effet ^ ou d'un phénomène que je considère comme eflët^ sans avoir l^idée de la cause dont il dépçnd^ ou d'une cause quelconque^ et en même temps ridée de cette dépendance elle-même^ laquelle constitue )e rapport de causalité.

Si donc l'une ou Tautre de ces idées était innée , il faudrait qu'elles le fussent toutes trois. Il faudrait en conséquence que l'ame en naissant j c^est-à-dire au moment de sa création^ eût les idées de substance ^ d'action^ de phénomènes : or de quels phénomènes de quelles substances^ de quelles actions aurait-elle Tidée?

Les partisans des idées innées répondront que ce n'est point ridée de telle ou telle action ^ de telle ou telle cause particulière qui se trouve en nous ^ mais celle de la cause en général y et que cette idée abstraite est innée en ce sens^ que nous ne la puisons point dans la considération des objets extérieurs y mais dans un principe de causalité qui se trouve en nous^ c'est-à-dire dans une propriété de Famé en vertu de laquelle, dès qu'elle apercevra un premier phénomène y soit extérieur , soit intérieur y elle Tattribuera malgré elle à quelque autre chose y à un autre phénomène, quelle qu'en soit la nature ; bien qu'elle ne l'aperçoive pas, et qu'elle n'en ait aucune idée.

C'est la doctrine de M. Cousin, si je l'ai bien comprise, et autant qu'elle peut l'être : elle est fondée sur ce que, selon lui , il n'est pas un seul homme , pas un enfant , qui , en voyant un phénomène, queltju'il soit, ne le regarde malgré lui comme un eflèt , ou ne lui attribue nécessairement une cause : et comme il n'est point , dit-il , de vérité universelle, ou du moins de vérité nécessaire que nous puissions tirer de l'observation des choses extérieures, il en conclut que le principe de causalité est inné, ou simplement^ qu'il existe; car a titre de principe ou de propriété, il ne pourrait pas s'il existait ne pas être inné , ou n'avoir pas TOMB lu. 10

son origine dans Tame même. La question est donc de sa- Toîr si ce principe existe^ s'il y a en nons une telle propriété j et c'est ce que nous examinerons dans un instant.

M. Cousin va plus loin 5 il prétend^ qu'au lieu de tirer l'idée de cause de t^ofaserraiion des phénomènes extérieurs^ nous ne croyons , au contraire ^ à l'existence du monde ex* térieur^ que par une application immédiate du principe de causalité. D'où Ton pourrait y ce semble ^ inférer^ que ce principe existerait , ou serait inné chez tous les animaux , puisque tous se représentent les corps de la même manière que nous nous les représentons^ c'est-à--dire comme des êtres réels existant hors de nous.

Peut-être ne faut-il chercher la raison de celte croyance unirerselle à la réalité des objets extérieurs^ ou à Texteriorité des causes de nos sensations^ que dans le moruvewtestïy d'une part^ et, de Tautre^ dans la théorie de la yisîon. Peut-être aussi a*oydns-nous à Texistence des corjps^i comme nous croyons à la Térité des axiomes^ sans qu'on pût en assigner aucune raison particulière, si ce n'est que l'homme est fait ainsi, ou que Dieu Ta voulu, comme il a voulu que l'enfant suçât le scinde sa nourrice sans avoir la moindre connaissance des lois de Thydrostatique. Cette croyance serait aJbrs un fait primitif, et , par cela même, inexplicable.

Mais le fait primitif, pour M. Cousin, est le principe de causalité. En vertu de ce principe, lapi*emière sensation, supposons que ce soit l'odeur du musc, qu'un enfant éprouvera, lui suggérera tout aUs&itot l'idée de cause, ou de quelque dboàe autre que cette sensation , à quoi il la rapportera nécessairement 3 et cotame il ne peut la rappor* ter à lui-même, ce qui sans douté veut dire à sa volonté^

et fpi^ainsi ce quelque chose ne sera pas sa volonté^ il fau-* dra que ce soit y non pas une autre volpnté ^ ni une autre sensation , mais un je ne sais quoi dont il n'aura pas I idée, qui n^existe point en Im, qui par tçnêéqn&ntAoïl exister hors de lui, c'est-à-dire hors de son moi y qu de quelque chosç en lui qui veut et qui sent : et ainsi, par une application légitinie du principe de causalité, il aura, avec l'idée d'é*tendue ou d'extériorité, celle d un être existant a titre d^ substance. Voilà comme, à son insu et malgré lui, raisqn-^ nera et s'instruira ce petit métaphysicien en herbe; voilà comme, par un raisonnement abstrait, s'appuyant sur un principe inné et sur une première connaissance, si l'on peut appeler ainsi utie première sensation , une sensation nm^ que , isolée , qui ne permet aucune comparaison , il par*^ viendra à découvrir qu'il existe un mondç extérieur, qui, sans ce principe de causalité, n'aurait jamais existé pour lui, ou du moins, p'aurait jamais existé hors de lyi, ou sous la forme de corps matériels , mais seulefnent en lui , sous la forme de sensations.

« Que faut-il pour que vous atteigniez le monde exte^ rieur et soupçonniez son existence ? ^ faiit qu'uqe sensation étant donnée , vous soyez «forcé de vous demander quelle est la cause de ce nouveau phénomène, et que, dans la double impossibilité de rapporter ce phénomène à.vous-r même, au moi que vous êtes, ft de ne pas le rapporter à une cause , vpus soyez forcé de le rapporter à une cause autre que vous , à une cause étrangère , à une caiisé exté-r rieure. »

Admettons pour un momentoette double impossibilité, ainsi que la conséquence qu'on ep tire, bien qu'elle ne soit rien n^oins que légitime ; il s'ensuivra , contre toute vrai-i semblance , qu'après avoir éprouvé une première sensa-» tion ^ dont le souvenir m^afieete ensuite, je devrai aussi attribuer immédiatement ce souvenir, qui est une autre

modification de mon ame^ un nouveau phénomène , a une cause extérieure; puisque cette modification est également indépendante de ma volonté ^ ou de moi.

Mais qu'entend-on ici par le moi? Est-ce quelque chose qui veut et qui sent, et qui n'est ni la volition, ni la sensation; et dans ce cas puis- je conclure, de ce que je n'aperçois point en moi la cause de la sensation qui m'afifecte> qu'elle n'y est point en effet, comme si j'avais une entière et parfaite connaissance de mon être ? Est-ce la volition , l'acte actuel de la volonté, en tant que j'en ai conscience? Mais alors, ne serait-ce pas proférer des mots vides de sens que de dire : il y a une sensation en moi^ dont la cause est hors de moi? Comme, dans tous les cas, je ne me sentirai ni étendu, ni circonscrit, les idées que désignent les mots dedans et dehors j et qui sont empruntées de la matière ou de Tespace , ne se trouveront certainement pas dans mon esprit, et je ne vois pas comment elles pourraient naître de la double impossibilité de rapporter ma première sensation à moi-même , et de ne pas la rapporter à une cause. Je me sens affecté ou modifié d'une manière quelconque ; ma volonté^ supposé que j'en aie conscience, n'en est point la cause ; je ne me suis pas modifié moi-même^ supposé que je fasse cette réflexion; comment passerai- je de là k la connaissance des objets extérieurs? Entre la conscience du moi et l'idée de l'étendue, il y a un abime, et le moyen qu'on nous présente pour le franchir, ne me parait pas propre a inspirer beaucoup de confiance.

M. Cousin ne dit pas comment, soit en vertu, soit indépendamment du principe de causalité , nous distinguons notre corps des autres objets extérieurs, et ceux-ci les uns des autres ; ni comment nous parvenons à connaître que ces causes de nos sensations sont non .seulement hors de nous, de notre conscience , de notre moi, mais encore a différentes distances de nous ; ni çnfin ^ domment nous parvenons

à apprécier ces distances. S'il ayait soigneusement examiné ces questions y peut-être n'aurait-ii pas persisté à sou* tenir que^ sans un principe de causalité ^ nous ne croirions pas à l'existence du monde extérieur^ ou pour mieux dire^ que les corps qui nous environnent ne nous paraîtraient pas exister hors de nous ; car a cet égard y nous ne croyons que ce qui nous paraît étre^ sans nous appuyer sur d^autre raison que cette apparence elle-même.

Je n'en dirai pas davantage sur une opinion qui doit être regardée comme purement conjecturale^ et qui ^ comme telle, pourra bien trouver quelques partisans, mais n'obr tiendra jamais un consentement universel et ne fera pas faire un seul pas à la science , si ce n'est peut-être un pas rétrograde : c'est en général le sort des erreurs d'un grand maître.

Je crois avoir démontré que ce n'est point par une application immédiate d'un principe de causalité , supposé même qu'un tel principe existe , que le monde extérieur nous est connu. Voyons si ce principe lui-même soutiendra l'examen.

Un phénomène étant donné, nous ne pouvons pas, dit M. Cousin , ne pas lui attribuer une cause : d'où il suit que tous les hommes sans exception, comme l'expérience le démontre , selon lui , sont convaincus qu'il n'y a point d^ phénomène sans cause : et ainsi cette vérité est universelle et nécessaire , d'où il conclut qu'elle est innée , ou du moins , qu'il existe dans l'ame une propriété en vertu de laquelle, un premier phénomène étant donné, nous le rapportons malgré nous à quelque cause , à quelque autre chose dont nous concevons que dépend son existence.

Sans nous arrêter à cette conclusion, savoir, qu'une vérité est innée de cela seul qu'elle est universelle et néces-

aaire , eHju'elle soit légitimé ou non ; Voyons si en effet tous les hommes attribuent nécessairement une cause à quelque phénomène déterminé que ce puisse être et qui leur est donné sans sa causei. <^ar ^ bien que les hommes , en •général, pensent qu'il ny a point , en général^ de phénomène sans cause., si lorsqu'il s'agit d^ tel phénomène particulier et déterminé, cette croyance n'était pas marquée du sceau de la nécessité , ou seulement si elle n^'était pals ' univ^àelle} il eil résulterait évidemment, que nous n'aurions pas tiré cçtte croyance immédiatement d'une pro* pHét-é de l'ame, et sans avoir eu besoin d'être éclairés par rexpérienceb

D'abord qu'entendons-nous par phénomène? Car, pour ^e pas disputer sur le^ mots, il est bon de commencer par les définir , ou de rapprocher les différentes significations qu'on leur a données.

Tout passage d'ufie manière d'être à ttne autre, tout changement ^ soit instantané, soit continu , ou se renouvelant sans interruption sensible , t|ue subit actuellement une substance , est , pour moi , ce qui constitue un phénomène, et c'est cela seul que j'appelle phénomène. Dans ce sens ainsi déterminé, je crois en effet que tout phénomène a une cause ^ quelles que soient l'origine et la force, ou le degré de cette croyance.

Mais pour la plupart des hommes ce terme est plus vague, et si le vulgaire lui donne moins d'extension , les philosophes le prennent généralement dans un sens plus étendu ^ue celui que nous lui avons donné.

Laissons donc de côté ce mot mal déterminé , et voyons si les mêmes choses^ quelles qu'elles soient , que les philosophes, ou que tels et tels d'entre eux font dépendre d'une cause , et qui ^ont en conséquence considérées par éUx comme des effets, sont envisagées delà même manière par tous les autres hommes.

Un graDduombre de théologiens et plusienre philosophes ont pensé, «comme Descaites , qœ la sidMtanee, ncm seudemrat quant à son origine y mais encore quant à son existence actuelle, dépend nécessairement d'une cause; et c<8t par .là quils ont cru démontrer quelle a été créée, ^elle ne pensiste dans Tétre qiae par une. création conti- JDuée, et que , par conséquent , il existe un créateur. Eh l>ien , non seul^nent je ne Tois point de nécessité, je ne «eus point le besoin d attribuer une cause à 1b liubstanoe, je ne puis même pas conceroir, il ne peut m'entrer dans r^esprit qu'elle en ait une : en sorte que, si elle a été créée, il faut selon mm le prouver d'ailleurs. £t ce quie je dis de la «ui»staoce, je l'affirme ou je ie pense enoore de ses pro* priétés essentielles ) et je ne trouFerais pas plus ridicule qu'on me demandât qu'elle est la grosseur ou la figure d'un son , que de m'adresser cette question, absurde, selon moi : qu'eiUe est la cause de rimpénétrabviité? Ai-je tort ou rai- 80SI? suis* je ou non eompétent pour juger en pareille matière? Il n'importe, je suis homme, mon sentiment , non seulement n'est pas conforme , il est diamétralement opposé il celui de Descartes , et cela sufBft ; il n'y a point de principe de causalité, du moins dans le sens que M. Cousin donne â ce mot.

Descendons plus bas et interrogeons le vulgaire. Parmi les propriétés accidentelles des corps, once qu'on nomme ainsi, il en est au moins quelques-unes, et la pesanteur est de ce nombre, que je considère à mon tour comme de véritables effets , comme des efietscontînus , qui impliquent une cause toujours agissante, en sorte qu'on peut dire de ces propriétés qu'elles ne subsistent réellement qœ par une c^^tion continuée; car tout effet est une création, et peut -être n'j en a-t*il pcûnt d'autre. Eh bien, demandez a un homme du peuple , et je pourrais dire presque, au premier venu, pourquoi un corps tombe dès qu'il n'est plus

soutenu. Il ne répondra pas qu^il n'en sait riën^ à moins que ce ne soit pour se débarrasser d une question importune y et qui probablement lui paraîtra ridicule et puérile : il vous dira qu'il tombe parce qu'il est pesant, ou, ce qui revient au même , qu'il tombe parce qu'il tombe ; réponse très-raisonnable en elle-même, et qui, traduite en langage un peu plus philosophique, signifie, qu'il tombe, ou qu'il pèse, parce que telle est sa nature, son essence., ou qu'il jouit d'une propriété en vertu de laquelle il doit nécessairement se comporter de cette manière.

Je pourrais multiplier a l'infini ces sortes d'exemples, où les mêmes choses sont considérées par les uns comme des etkts dépendans de quelque cause, et par d'autres comme de simples manières d'être qui n'ont pas besoin de cause et n'en supposent point.

Il est bien vrai qu'en considérant lés choses d'une manière générale et abstraite , l'idée d'un changement quelconque est liée , dans mon esprit , à l'idée de cause : mais ce qui prouve, que ce n'est là qu'un résultat de l'expérience, résultat que mon esprit a généralisé, c'est que, dès que j'en viens à l'application, je trouve que cette règle souffre beaucoup d'exceptions. Je remarque aussi que ces exceptions ont lieu principalement à l'égard des phénomènes dont les causes sont occultes et d'une nature inconnue; et j'en infère que si tous dépendaient de causes occultes et inconnues, non seulement nous n'aurions aucune idée de cause et d'effet , mais nous croirions fort bien comprendre comment un phénomène a lieu sans cause, de même que le commun des hommes croit très-bien comprendre comment tel corps qu'on ne soutient plus se précipite sur la terre , comment tel autre qu'il appelle léger se meut de bas en haut; et nous ne serions aucunement nécessités à attribuer une cause à chaque phénomène, ni tourmentés du besoin de la connaître.

Il est vrai aussi qu'au fond je ne pois eonceyoir un phénomène sans cause ; mais je ne le conçois pas mieux ayec sa cause ^ puisque j'ignore de quelle manière la cause agit. L'expérience m'apprend que l'existence d'un phénomène est liée a celle d'un autre; mais je ne connais absolument rien de la nature de cette dépendance ^ et ainsi j il n^est ni plus^ ni moins facile de concevoir un phénomène sans cause y qu'avec une cause.

Enfin 9 si je conçois comme nécessaire la liaison d'un phénomène avec sa cause ^ cela tient comme on voit à l'espèce ^ ou à la nature même du rapport qui se trouve entre la cause et Tefiet ; car il y aurait de la contradiction à soutenir ou à imaginer^ qu'un phénomène dépendit^ quanta son existence ^ d'un autre phénomène , et que néanmoins celui-ci pût ne pas exister. Un grand nombre d'observations comparées nous a fait conclure^ en général , que c'est un attribut essentiel d'un phénomène d'avoir une cause ^ comme c'est un attribut essentiel de toute cau^e de produire un effet. Il ne peut donc pas y avoir pour nous de phénomène sans cause ^ et toutes les fois que nous envisageons uii phénomène comme tel , nous lui attribuons nécessairement une cause. Mais il n'est pas vrai^ qu'un phénomène^ quel qu'il soit^ étant donné ^ surtout dans l'hypothèse où nous n'aurions encore rien appris de l'expérience , nous ne pourrions pas néanmoins ne pas lui en attribuer une ; et cela par une application immédiate d'un principe inné^ ou en vertu d'une propriété de l'ame^ appelée principe de causalité.

Il en est donc de l'idée de cause ^ comme de toute autre idée générale; elle résulte évidemment de la comparaison et du rapprochement des idées particulières de toutes les

causes particulières et dëterminées «pie nous avons afpençues hors de nous et en nous avec les yeux, de linteUigence , et dont elle n'est que le rapport commun.

Quelle que soit la manière dont les premières idées d'effet et de cause nous ont été âu^érees ^ il est certain «que le nombre prodigieux d'eSets qui se passent chaque jour sous nos yeux , et dont nous apercevons hors de nous y ou doot nous sommes nous-mêmes les causes^ nous font ensuite juger par analogie, mais sans réflexion^ que tout changement y que tout événement aiane cause^ même lorsque c^te cause est occulte de sa natuiv, ou nous est inconnue; et , par un penchant naturel à généraliser nos idées , ce qiie l'on peut regarder ooinme une véritable propriété derainte, nous concluons a notré insu ^ qu'il n'y a point de phénomène sans cause. Cette conclusion peut âlre juifee / ou du moins y la proposition en elle-même peut être vraie et parBii letre : miais elle n en est pas moinis un préjugé j et elle demeure un préjugé , jusqu'à ce que la réflexion nous ait ftit oonnaitre si elfe est vraie ou fausse.

Imbus de ce préjugé, auquel ils se sont aocoutuanés dès la premiè.^ en&nœ, les homme, en ««éral recherchât ou demandent qnedles sont les causes, lorsqu'ils ne lesapw* çoivent pafs^ des phénomènes les plus remarquables, ou les plus extraordinaires; et quelquefois même ils attribuent une cause à de certaines manières d'être qui n'en ont pas besoin et n'en peuvent avoir, comme lorsqu'ils demandent quelle est celle du mouvement d'inertie, c'est-à-dire du , mouvement d'un corps qui, après avoir reçu une première impulsion, continue de se mouvoir en vertu de sa seule inertie, cause imaginaire, que les physiciens regardent néanmoins comme très -réelle, et qu'ils désignent sous le nom: spécieux de farce*

, Mais, bien ioin d'aller au delà des premières causes des phénomènes, les hommes, pour la plupart, restent debeiKH

coop en deçà, et s'art^êtent presque toujours a quelque fait qu'ils regardent oomme n'en ayant pas besoin, quoique ce soit un TéVîtable phénomène. Il en est peu dont la curiosité ne soit pleinement satisfaite, lorsqu'ils ont reconnu qu'un phénomène dépend^ soit directement, soit indirectement, dé quelqu'une des actions volontaires des hommes ou des animaux*

Lies' philosophes ne s'arrêtent pourtant pas à c6s actions, ou pour mieux dire à ces mOuvemens du corps ; lesquels ne sont à leurs y eu:x (observateurs que des effets qui supposent .eux-mêmes une cause ; et ils distinguent, atec raison, Tâction , ou le mouvement volontaire , de la volonté , ou pour mieux dire^ de la volition elle^mêmb, qu'ils attribuent, à tort ou à raison, à une autre substance distincte du^orps, et qui constitue Tactionde cette substance sur lé corp&, ou la cause de ces mouvement corporels que nous appelons mouventeas volontaires «.

Ils se fondent sur œ que ^ les corps en général ne poù*^ vaut pas se mouvoir par eux - mêmes , je veux di^e passer du repos au mouvement,. ou continuer de se mouvoir dans Un milieu résistant , sans y être sollicités par une cause extérieure , ce qui est certain , du moins si l'on veut parler de ces masses grossières qui tombent sous les sens, surtout de celles qui ne sont point organisées j il faut de nécessité, lorsque nous effectuons quelque mouvement de notre plein gré, que notre corps soit mu, non par un autre corps proprement dit, car la même difficulté se présenterait à l'é* gard de Celui-ci, mais par une -substance qui, sans avoir bescnn d'être mise en mouvement par une autre, ou peutêtre même sans se mouvoir elle-même en aucune façon, tût la faculté, en restant immobile, mais non pas inactive, de mouvoir le corps , et de le maintenir dans cet état de mouvement, malgré les obstacles matériels qui tendent continuellement à le faire rentrer dans l'état de repos.

Tout cela peut être vrai et paraît l'être. Ce qui est certain , c'est que rhomme considéré comme un être doué seulement d'intelligence et de Tolonté ^ est lui-même cause, puisqu'il remue le corps qui lui appartient : que, par conséquent, l'action qu'exerce celui-ci sur les autres corps n'est point encore cause première, puisque cette action n'est elle-même qu'un phénomènCj dont la cause consiste dans l'action d'une substance immatérielle , ou tout au moins d'une substance distincte du corps proprement dit , action que nous appelons yolonté, ou plutôt volition.

Cette Tolonté, en tant qu'elle s'exerce actuellement, est -elle enfin cause première, et de plus cause libre? La plupart des philosophes l'affirment : quelques-uns , pénétrés de cette yérité, ou imbus de ce préjugé, qu'il n'y a point de phénomène sans cause , et considérant que toute volition^ que toute action par laquelle la volonté se manifeste, est bien réellement une modification actuelle de Tame, et conséquemment un phénomène, en concluent qu'elle doit nécessairement avoir une cause* £n vain on leur fait observer que là volonté .agit par elle-même ; c'est, disent-ils, ne pas répondre, ce n'est rien dire; ou c'est avouer positivement qu'il y a des phénomènes sans cause ; du moins qu'il en existe un.

Enfin les idées innées seraient aussi des phénomènes sans cause , et ceux qui admettent de telles idées en même temps qu'un principe de causalité , sont parfaitement en contradiction avec eux-mêmes.

Nous sommes donc bien loin de nous entendre sur ce qu'il convient de considérer comme effet , ou comme dépendant de quelque cause. Encore une fois , je suis persuadé, que si toutes les causes nous étaient inconnues et cachées , nous en affranchirions tous les phénomènes. Jugeant peut-être de ce qui se passe hors de nous par ce qui se passe en nous , nous attribuerions à la matière la faculté

de se mouToir et dé se modifier elle-même : mais ^ ne pouvant pas distinguer en elle l'action par laquelle elle se modifierait de la modification elle-même , et ainsi n'apercevant hors de nous ni efiets y ni causes y le plus grand nombre des hommes n'auraient aucune idée de ces choses.

Je dis le plus grand nombre , car^ même dans cette hypothèse^ nous pourrions peut-être encore, en réfléchissant bien sur ce qui se passe en nous, y puiser immédiatement , sans les avoir acquises d'ailleurs, les idées d'eflfèt et de cause. Mais je dois faire observer en même temps, et je le prouverai tout à l'heure, que ce n'est point ainsi, je veux dire que ce n^est point par la conscience que nous avons de notre volonté en tant qu^elle est distincte de nos mouvemens volontaires et qu'elle lès produit, que ces idées se sont d'abord introduites dans notre esprit, comme le soutient un philosophe.

B£ LA VOLONTE GONSIBERiE GOMME GAUSE.

« Le premier sentiment de Teffort libre , dit Maine de » Biran , comprend deux élémens ou deux termes indivi- » sibles , quoique distincts l'un et. Tautre dans le même fait » de conscience , savoir : la détermination ou l'acte même )) de la volonté efficace, et la sensation musculaire qui » accompagne ou suit cet acte dans un instant inappré- » ciable de la durée.

» Si le vouloir n'accompagnait pas , ou ne précédait pas » là sensation musculaire, cette sensation serait passive » comme toute autre ; elle n'emporterait donc avec elle )) aucune idée de la cause ou force productive.

» D'un autre côté^ sans la sensation effet j la cause ne

» saurait âtre aperçue^ ou n'existerait pas comme telle » pour la conscience.

)>, Le sentiment de refibrt fait donc tout le lien des ter- » mes de ce rapport primitif^ où la cause et Veflit sont «> donnés distincts comme élémens nécessaires d'un seul et n même fait de conscience, )>

M. Cousin explique ce passage ainsi qu'il suit :

« L^idée de cause ne nous est pas donnée dans l'observation des phénomènes extérieurs ; elle nous est donnée dans la conscience de nos opérations et de la puissance qai les produit ^ savoir la volonté. Je fais efibrt pour mouvoir mon bras^ et je le meus* Quand pn analyse attentivement ce phénomène de l'effort , voici ce qu'il doiine : 1*^ la oûbscience d'un acte volontaire j 2^ la conscieûce d'un mou^ vement produit ; 3^ un rapport du mouvement à l'acte. Et quel est ce rapport? Évidemment ce n'est pas un siinpw rapport de succession. Répétez en vous le phénomène de Teffort, et vous reconnaîtrez que vous attribuez tous avec une conviction parfaite la production du mouvement dont vous avex conscience à l'opération volontaire antérieure , dont vous avez conscience aussi. Pour vous la volonté n est pas seulement un acte pur sans efficacité^ c'est une énergie productrice j de sorte que là vous est donnée l'idée de cause. »

X*à, l'en conviens, nous est donnée l'idée de cause, comme en effet la réflexion nous le fait apercevoir. Mais u s'agit de savoir l^' si là nous est donnée la première idée de cause, et 2^ si c'est là seulement ^\xe l'idée de cause nous est donnée.

Maine de Biran répond affirmativement à ces deux questions. M. Cousin ; à la première répond oui, et non à la seconde.

A l'égard de la première , il est ce semble en contradiction avec lui-même^ puisque^ selon luî^ l'idée de cause

est innée; et rriatiTèment à la seeoncle, il fonde soii opinkm sur des raisonncœens qne j'ai en partie réfatés^ en démonirant que l'idée de cause n'est point marquée du sceau de la nécessité } et sur des observations qui me semblait peu condnantes^ quoiqu'dles puissent être justes en dle»-niémes.

En tous cas ^ l'analyse que contieiinent les deux passages que j'ai mentionnés est incomplète^ et la conclusion qu'«»onttiféeces métaphysiciens trop précipitée; Essayons donc une analyse plus rigoureuse , et ne confondons point surtout ce qui peut être avec ce que nous pouvons connaître.

Qumid je soulève mon bras lentement et avec attention^ de manière que je puisse sentir qu'il me résiste par sa pesanteur; et que j 'analyse soigneusement ce fait; il me donne trois phénomènes distincts et trois rapports.

Les phénomènes sont :

1« Un acte de ma volonté }

2^ Le mouvement de mon bras ; .

3® Une sensation musculaire.

Les rapports sont :

lo Un rapport direct de causalité entre l'action de la volonté et le mouvement du bras ;

2o Un rapport de même nature entre le mouvement ou l'action musculaire et la sensation qu'elle produit ;

S^ Un rapport indirect ou éloigné entre l'action de la volonté et la sensation musculaire.

Or y quek sont de tous ces faits ceux que peut connaître rhomme à une époque où l'on suppose qu'il n'a pas encore la moindre idée ni de cause et d'efTet, nide corps extérieur?

M. Cousin en nomme trois ^ savoir^ les deux premiers phénomènes et le premier rapport ^ c'est-à-dire ^ Faction de la volonté y le mouvement du bras et le rapport de cau^ salité qui lie ces phénomènes l'un à Ta^itre.

Maine de Biran cite le premier et le troisième phénomène ^ et suppose le troisième rapport; c'est à savoir, l'action de la yolonté, la sensation musculaire et le rapport indirect qui se trouve entre eux.

Enfin, tous deux concluent que la première idée de cause nous est donnée dans la conscience de notre volonté en tant qu'elle produit, pour l'un , un mouvement ; pour Tautre , une sensation.

Nous examineroâs ces deux opinions, d'abord en ce qu'elles diflerent , puis en ce qu'elles ont de commun ; et ainsi nous commencerons par supposer avec les deux métaphysiciens , que l'enfant qui vient de naître , ou que l'homme , dans la circonstance où il se trouve placé par hypothèse, sait, lorsqu'il agit, qu'il veut agir, qu'il le sent, qu'il en a conscience. Ce premier fait, nous n'en parlerons qu'en dernier heu.

Quel est le deuxième? C'est le mouvement du bras. M. Cousin n'imagine sans doute pas que l'homme, avant cette expérience , avait une idée du mouvement , et par suite de la substance dont le mouvement est un attribut , ou de quelque chose autre que sa volonté ; et qu'il savait qu'il a lui-même un corps , qu'il a un bras , et que ce bras est en mouvement; car cela serait contre l'hypothèse; d'autant qu'il en résulterait qu'il aurait déjà l'idée de cause. U faudrait donc qu'il acquît cette idée de mouvement en commençant à remuer son bras. Mais comment pourrait-il l'acquérir? Rien ne s'opposant efficacement au mouvement de son bras, et la sensation musculaire n'ayant rien de commun avec le mouvement ; on ne voit pas ce qui pourrait lui en suggérer l'idée.

Or, s'il ignore qu'il a un corps , qu'il a un bras , et que ce bras est en mouvement , il n'apercevra donc pas le rapport qui existe entre l'acte de sa volonté et ce mouvement, non plus que celui qui existe entre ce mouvement et la sen-

sation qui en résulte. Il ne saura donc pas que sa volonté est une cause dont ce mouvement est un effet , ni que la sensation qu'il éprouve est un effet qui a pour cause ce mouvement.

Que restera-t-il donc qu'il puisse connaître? Une action volontaire 9 une sensation musculaire^ et un rapport entre ces phénomènes. Voilà précisément ce que suppose Maine de Biran.

Quant a la sensation^ quelque faible qu'elle soit, on peut admettre qu'il en a conscience, et s'il a également conscience de sa volonté comme d'une chose, distincte de cette sensation, ce que nous accordons pour l'instant, il peut aussi connaître le rapport qui lie ces phénomènes l'un à l'autre.

Mais d'abord ce. rapport n'est qu'indirect : la Volonté ne produit point la sensation , elle n'en est point la cause immédiate. Et puis, quand elle en serait la cause, et qu'il en eût conscience, nous n'en serions pas plus avancés : car on ne voit pas comment il pourrait passer de cette connais-sance à celle des corps extérieurs. Que son bras soit soulevé par une force étrangère, il éprouvera alors une sensation qui ne dépendra , ni directement ni indirectement de sa volonté, et il pourra conclure de là que cette sensation aura pour cause une volonté qui n'est pas la sienne, ou pour mieux dire qui n'est pas lui : mais voilà tout j il restera toujours à savoir comment de cette idée d'une volonté pure, dans laquelle rien d'extérieur, d'étendu ni de matériel ne se trouve impliqué , il sera conduit à celle de corps purement matériels et sans volonté.

Peut-être y a-t-il dans la manièr/3 dont l'idée de corps ou de matière nous a été suggérée, quelque chose que l'on tenterait en vain d'expliquer. Mais il me paraît hors de doute que cette idée , et ^ par suite , celle de cause extérieure et nécessaire, précèdent dans notre esprit celle de cause ou d'action volontaire; et surtout qu'elle est de beau-

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