‹ Essais philosophiquesChapitre 21 sur 54 · Si l'ame est une substance distincte du corps , il faut · texte numérisé non relu

Si l'ame est une substance distincte du corps , il faut

que parmi les propriétés qui la coiistiluent ^ il s'en trouve une qui soit essentielle dans le sens absolu , et propre à constituer une substance 3 qui soit à Famé ce que l'impénétrabilité est au corps ; qui soit telle ^ non seulement que toutes les autres propriétés n'en soient que des modifications , mais qu'elle ne soit pas elle-même une modification de la matière 3 qui soit telle enfin ^ que sans cette propriété Famé y non seulement perdrait son existence relative , ou cesserait d'exister comme substance intelligente ^ mais cesserait absolument d'exister, ou serait anéantiç. Or, parmi toutes les propriétés de Tame , sait actives, soit passives , il ne parait pas y en avoir une seule qui présente évidemment Iq caractère d'une propriété essentielle absolue , telle que nofis venons de la définir. Il n'en est pas une non plus^ san&méme en excepter la conscience, ou la propriété par laquelle nous connaissons ce qui se passe en nous, qui ne soit susceptible, dans un même individu, d'augmentation ou de diminution , suivant les circonstances , et de plus ou de moins chez divers individus : en quoi elles ressemblent toutes aux propriétés accidentelles des corps, et diflèrent considérablement de l'impénétrabilité.

21. La différence qui se trouve entre les hommes , considérés comme êtres raisonnables et en tant qu'ils possèdent tous les mêmes propriétés afièctives et intellectuelles, mais en proportions très-diverses , semble dépendre évidemment de la différence de leur organisation. Si donc la faculté de penser n'est pas elle-même un résultat de cette organisation, il faut nécessairement supposer, ce qui n'est pas sans difficulté, que Tame, ou la substance pensante, possède toutes ces qualités au plus haut degré, mais que, dans Texercice de ses facultés , ou la manifestation de ses propriétés intellectuelles et morales, elle est plus ou moins gênée, ou entravée, suivant que l'organisation est plus ou moins dâfectueuse. D'où l'on pourrait conjecturer que

l'ame existe dans tous les corps de la nature^ mais qu'elle ne peut se manifester y soit par ses actions , soit par ses affections^ que dans ceux d'une organisation plus ou moins parfaite ; en sorte que l'ame des bêtes , et même celles des plantes et des minéraux y pourraient au fond ne pas difierer de la nôtre.

22. Un phénomène est le passage d'une manière d'être à une autre : c'est une modification que subit actuellement une substance par l'action d'une autre substance : sa nature dépend des propriétés de l'une et de l'autre. Tout phénomène a donc deux causes; l'une efficiente , ou productrice , qui est dans l'agent^ où pour mieux dire^ dans l'action qu'il exerce en yertu de quelqu'une de ses propriétés; Tautre conditionnelle y qui est dans le sujet, ou le patient; ou plutôt dans quelqu'une des propriétés du sujet y om de la substance modifiée.

23. Les sensations y les sentimens et les idées sont des phénomènes dont les causes efficientes existent , ou ont originairement existé; hors de nous^ c'est-à-dire dans les objets extérieurs ou les rapports qu'ils ont entre eux ; mais dont les causes conditionnelles sont toujours en nous y ou dans la substance pensante y quelle qu'elle soit.

Il n'y a d'ailleurs d'inné en nous^ ou né ayec nous, en tant que nous sommes des êtres pensans y que nos facultés y ou les propriétés actives de notre ame, d'une part, et, de l'autre, ses propriétés passives , qui seules sont les causes conditionnelles de nos sensations et de nos idées. Mais aucune de nos idées n'est innée : elles dépendent toutes de causes efficientes qui sont actuellement ou ont été originairement hors de nous. Et je dis originairement; car une idée peut avoir actuellement sa cause dans une autre idée antérieurement acquise.

24. S'il y avait des idées innées, il y aurait donc des phénomènes sans causes efficientes , ou du moins sans autre

cause que Dieu, qui nous les aurait suggérées.' D'où l'on pourrait inférer, que ces phénomènes ne supposent pas non plus de causes conditionnelles , et que, par conséquent, ces phénomènes, ou ces idées, pourraient se manifester chez des êtres dépourvus des propriétés intellectuelles qui constituent Tame, conséquemment chez des être purement matériels. La doctrine des idées innées serait donc plus contraire que favorable à Thjpothèse de la spiritualité de Famé.

25. Toute cause proprement dite, c'est-a-dire toute cause efficiente , ou productrice d'un phénomène consiste en l'action d'une substance sur une autre. On nomme causalité la dépendance qui existe entre le phénomène et sa cause.

26. Il faut distinguer les causes libres des causes nécessaires. Toute cause libre ; telle que serait, par exemple, l'action de Dieu sur le monde actuellement existant , appartient à un être doué de volonté. Mais il n'est pas démontré que , réciproquement , tout être doué de volonté , tel qu'un animal , quel qu'il soit , agit librement 3 ou , en d'autres termes, que toute action volontaire est une action libre , une cause libre.

27. Toute cause libre est cause première j c'est-a-dire qu'elle n'est subordonnée à aucune autre cause , dont elle serait elle-même un effet '3 qu'elle ne dérive, qu'elle ne dépend actuellement d'aucune autre, et qu'elle a en ellemême la raison de son existence et son point de départ. Mais toute cause première est-elle libre? une cause nécessaire ne peut-elle pas être une cause première ? Le phénomène qu'une telle cause produit a-t-il toujours pour cause première une cause libre , c'est-à-dire l'action volontaire et libre d'un être intelligent? Est-il vrai que tout agent matériel n'est que Tinstrument d'une cause , ou d'un être libre agissant actuellement? C'est ce qui n'est ni démontré ni vraisemblable.

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