SECTION PREMIÈRE
ACTimi ET SENSIBILITÉ DE l'aME.
Lorsque des rayons de lumière frappent nos yeux , le mouvement imprimé à la rétine se communique au cerveau; et ce mouvement du cerveau est suivi d*un sentiment de l'ame^ d'une sensation, de la sensation de couleur.
Lorsqu'un corps sonore met en vibration les molécules de Tair, ces vibrations se transmettent a l'organe de l'ouïe; le mouvement reçu par cet organe se communique au cerveau, et Famé éprouve le sentiment du son.
Il en est des autres sens comme de ceux de la viie et de Touïe. Toutes les fois que le goût, l'odorat et le toucher reçoivent l'impression de quelque objet extérieur, le mouvement reçu se communique au cerveau , et ce mouvement du cerveau est toujours suivi d'un sentiment de Tame.
Il y a donc trois choses a considérer dans nos sensations, dans les sentimens produits par l'action des objets extérieurs; l'impression sur Torgane, le mouvement du cerveau ^ et le sentiment li:|i*méme.
Ce que nous yenons de dire est incontestable^ et nous n'imaginons pas que la contradiction puisse nous arrêter au premier pas que nous venons de faire. Essayons d'en faire un second aussi assuré que le premier.
L'ame vient d'être modifiée , .elle vient d'éprouver des sensations a la suite des mouvemens du cerveau 3 mouvemens qui étaient eux-mêmes une suite de l'impression faîte ,sur les organes par l'action des objets extérieurs.
Or, dès que l'ame sent^ elle est bien ou mal^ elle éprouve du plaisir ou de la douleur : etTexpérience de chaque moment de la vie nous dit que l'ame ne reçoit pas indifféremment des modifications si contraires : elle agit^ elle fait effort pour retenir le seiitiment-plâisir^ ou pour repousser le sentiment-douleur. L'expérience nous dit encore que cette action de l'ame ne se borne pas à modifier l'ame. Il arrive souvent en effet que cette action est suivie d'un mouvement du cerveau , lequel est suivi lui-même d'un mouvement de l'organe qui se porte vers Tobjet extérieur^ ou qui tend à s'en éloigner-
Nous avons ici deux séries de faits en sens inverse; 1^ actioi) de l'objet sur l'organe^ del'organesur le cerveau^ et du cerveau sur l'ame j. 2^ action ou réaction de l'ame sur le cerveau ; communication du mouvement reçu par le cerveau a Igrgane qui fuit l'objet^ ou qui se dirige vers lui (a). •
Les Qrganes extérieurs des sens, le cerveau et l'ame peuvent donc et doivent être considérés dans deux états entièrement opposés. Dans le premier état, l'organe et le cerveau reçoivent le mouvement, et l'ame reçoit la sensa^ tion ; l'impulsion est du dehors au dedans , et l'ame est pas* sive. Dans le second état, Faction est du dedans au dehors, et l'ame é^t active. Le principe du mouvement est dans l'ame qui agit sur le cerveau; le cerveau remue l'organe^ et l'organe cherche à atteindre Tobjet ou à l'éviter.
Toutes les langues du monde y celles des peuples civilisés et celles des peuples barbares^ attestent cette vérité. Partout on voit et Ton regarde; on entend et l'on écoute; on sent et Ion flaire j on ffoûte et Ton savoure : on reçoit {'impression mécanii/ue des corps et on les remue. Tout le genre humain sait donc , et ne peut pas ne pas savoir^ qu'il y a une difierence entre voir et regarder , entre écouter et entendre j il sait f en d'autres termes , que nous sommes tantôt passifs et tantôt actifs; que Tame est tour à tour passive et active.
Que Ton consulte l'analogie, la plus simple des analogies : l'œil voit et regarde , Tame pâtit et agit.
Sensibilité y activité : y oîXkAeux. attributs que l'iexpérience nous force de reconnaître dans l'ame. Par la sensibilité , Tame est susceptible d'être modifiée; par ractivité, elle peut se modifier elle-même.
L'activité est donc puissance, pouvoir, j^eu/^é. La sensi- ' bilité n'est ni faculté, ni pouvoir, ni puissance; elle est simple capacité : ou, si Ton veut continuer de Tappelerj^cu/té^ ce sera une faculté pa^^tVe; expression contradictoire, quoique employée par les meilleurs philosophes.
En reconnaissant dans l'ame la sensibilité et l'activité , comme deux attributs qui en sont inséparables , nous osons ' croire avoir énoncé une vérité que tous les sophismes ne sauraient ébranler {b).
Mais , après avoir exposé ce que nous croyons savoir, nous ne craindrons pas de faire Taveu de ce que nous ignorons.
Si donc la curiosité de nos auditeurs voulait connaître la manière dopt un mouvement du cerveau produit un sentiment dans l'ame, nous dirions que nous n'en savons rien* Si l'on nous demandait comment il peut se faire que l'ac-
tion de Tame remue le cerveau , nous répondrions que nous n'en savons rien. Si l'on nous demandait enfin : Faction de Tame s'exerce-t-dle immédiatement sur elle-même^ ou immédiatement sur le cerveau? Tame a-t-elle besoin ou non d'un intermédiaire pour agir sur elle-même? nous ré* pondrions encore que nous n'en savons absolument rien (c).
Toutefois il est nécessaire de vous avertir que le mot action j appliqué à Famé et au corps ^ se prend dans deux acceptions différentes. Appliqué à Forgane ou au cerveau, il signifie la même chose que mouvement^ et Faction de Famé ne peut pas consister dans le mouvement (d).
Malgré Fignorance dont nous venons de faire Faveu, il demeure incontestable que Famé est passive et active; passive^ si on la considère comme modifiée par Faction des objets extérieurs; active^ si on la considère comme se modifiant elle-même, comme modifiant ses sensations (e).
Quand nous voulons exprimer le résultat de Fimpression des objets sur les sens, nous disons que nous sentons; et si, à la foinne du ver(>e nous substituons celle du suéstantifj nous pouvons dire, k notre choix, que nous éprouvons une sensation j ou que nous éprouvons un sentiment.
Il faut bien remarquer, qu'il n'est pas toujours indifférent de mettre une de ces expressions à la place de l'autre. Le mot sensation indique une idée complexe : c'est le sentiment dans son rapport avec les objets extérieurs. Lorsqu'on veut exprimer l'effet immédiat de Fimpression que les objets font sur nous; lorsqu'on veut montrer cet e£fet, en lui-même , et sans aucun alliage , il faut le caractériser par un mot plus simple , par le mot sentiment j dont l'idée ne se charge d^aucun rapport étranger.
La sensation a son origine dans le sentiment^ et on peut
la définir^ un sentiment jugi, ou rapporté^ èors de Came.
Le sentiment ne peut être défini ; et la recherche de son origine est la recherche d'une chimère (/*). Définir un fait^ c'est montrer le fait antérieur qui le contient ; c'est montrer^ dans ce fait antérieur, la modification qui constitue le fait qu'on se propose de définir.
Les philosophes ont beau chercher Yorigine^ le principe^ la raison du sentiment; tous leurs efforts seront impuissans : notre existence commence, pour nous, au sentiment; et toute modification connue de notre ame , différente du simple sentiment, lui est nécessairement postérieure.
S'il était possible de remonter plus haut que le sentiment, on aurait reculé d'un pas le principe de nos con* naissances. Celui qui ferait cette découverte, aurait la gloire d'avoir augmenté le système intellectuel , d'un fait primordial. Alors, il ne faudrait plus dire que nos connais* sauces viennent des sensations ou du sentiment ; elles viendraient , de même que le sentiment , de ce principe inconnu que Ton cherche ; mais c'est en vain. Au delà du sentiment, il n'y a rien pour nous, pour notre intelligence; et, dans le vrai , ceux qui lui cherchent un pi^incipe antérieur , ne cherchent rien ; mais ils ne s'en doutent pas (y).
Je veux me faire une objection que vous ne me feriez pas, parce qu'elle porte entièrement à faux.
Objection. Vous nous défendez la recherche des causes de la sensibilité et du sentiment; mais de quoi s'occupent les physiologistes et les métaphysiciens? et de quoi doivent-ils s'occuper? si la sensibilité joue un si grand rôle dans tous les systèmes de philosophie ; si même tout se ramène à la sensibilité, suivant plusieurs philosophes , ne faut-il pas savoir ce que c'est que cette admirable propriété.qui distingue