SECTION II
VAXSOhti DE PKNSER.
SI"
Entendement»
L'entendement sera connu du moment que nous connaîtrons tjoutes les manières d'agir^ ou toutes les facultés qui nous servent à acquérir des connaissances ; car la réunion de toutes ces facultés forme l'entendement {l). ,
Si y pour découvrir la nature de Fentendement y on croyait qu'il est nécessaire et qu'il suffit de remonter à ce qu'on appelle si improprement la faculté de sentir^ cette première erreur ne pourrait nous conduire qu'à d'autres erreurs. Le principe de nos facultés intellectuelles ayant été mal observé y toutes les conséquences porteraient à faux y et le système , ouvrage de l'imagination y n'aurait pas de modèle dans la nature. Comment veut-on que la simple capacité de sentir^ qu'une propriété toute passive soit la raison de ce qu'il y a d'actif dans nos modifications ? la passivité de- Tjendra-t-elle l'activité? se transformera-t-elle en activité?
Les sensations peuvent avoir y avec les idées y avec les connaissances, un rapport de nature; mais elles n'ont au« euh rapport de nature avec les facultés ou les puissances de l'esprit; et même on se tromperait singulièrement, si l'on pensait qu'il suffit d'avoir éprouvé beaucoup de sensations, pour être doué d'une grande intelligence.
Tout ce que nous savons , nous l'avons senti sans doute, mais combien de choses que nous avons senties, et que nous
ignorons ! les sensations peuvent être le principe ou la source de nos premières connaissances^ mais elles ne sont pas nos connaissances ; surtout elles ne sont pas toutes nos connaissances; et^ s'il faut rappeler des exemples malheureusement trop communs , qui n'a pas yu de ces infortunés qui sentent ^ et ne font que sentir ; qui parviennent à un âge avancé ^ sans avoir jamais laissé paraître une étincelle de raison ? Il n'est pas nécessaire de se transporter dans les montagnes du Valais ^ pour rencontrer des créatures à figure humaine qui vivent dans une stupidité absolue, et dans un abrutissement tout-à-fait animal.
Puisque la différence des esprits ne provient pa» du plus ou du moins de sensations, elle doit provenir de l'actiTité des uns et de l'inertie des autres (;7i); car, en nous arrêtent ici aux seules idées qui ont leur principe incontestable dans les sensation (et nous établircms ailleurs qu'il y en a un fiombre incomparablement plus grand qui dérivent d'au* 1res principes) , tout dai»s l'esprit humain se ramène à trois choses : aux sensations ^ au travail de V esprit suriessensa^ tions^ et .aux idées ou connaissances résultant de ce travail.
Le premier développement de l'intelligence , cekû qui laisse apercevoir les premières idées , est le produit d'une action qui s'exerce immédiatement sur les sensations.
Pour ob^eiiir un second développement , ou pour acquérir de nouvelles connaissances , nous avàns de même besoin dé trois conditions : idées acquises par un premier travail 3 nouveau travail sur ces premières idées; nouvelles idées résultant de ce nouveau travail.
En sorte qu'il s'agit toujours de partir d'un senti ou d'un connu; d'opérer sur ce senti ou sur ce connu ^ afip d'acquérir les premières idées, ou d'arriver à de ncnivelles idées.
1 ^ Sensations , opérations , premières idées ; . 2o Premières idées, opérations, nouvelles idées;
3^ NmiTdUies idées ^ opérations, etc., et toujours de même, sans qu on puisse assigner de bornes à l'intelligence.
Toutes nos connaissances étant donc le piioduit d'un trayail de l'esprit, le produit de l'action de ses facultés, il s'agit d^ . nous faire une idée de ces facultés : il faut en ^terminer Ip nombre ; et cette détermination sembla présenter d'abord de grandes difficultés.
Qui nous dira de combien de manières différentes nous devons opérer pour donner à l'intdligence tous ses développemeps ? combien de puissances l'homme doit faire agir pour s'élever, d'un état purement seositif , au rang d'un ▲rist(^,'d'un Deseartes, d'un Newton ?
Nous le trouverons ce nombre précis de facultés, ou plutôt iji est trouvé } et il ta se montrer de lui-même , si nous nous souvenons de tout ce qu'exige l'étude d^ U nature.
Trms conditions sont idispensables , et elles suffisent à toutes nos connaissances, au plus simple des systèmes, comme à la plus vaste des sciences.
Jl faut d'abord se faire des idées très-^exactes de toutes ies parties de l'objet qu'on étudie 3 et c'est Vaitention qui nous les donne.
Mais comment ces idées ferimeront-elles le corps d'une science, si elles ne tiennent pas les unes aux autres? Il faut donc connaître leurs rapports 3 et e'èst la comparaison qui les découvre.
ha science n'existe pas encore. Elle ne ménlera son nom que du moment oii, de rapport en rapport, l'esprit se. sera élevé au rapport par où to^t commence. Or, e^ost le raisonnement qui nous porte ainsi jusqu^aux principes 3 comme , des principes , il nous fait descendi*e jusqu'fiux conséquences les pli^ éloignées
Attention y comparaison^ raisonnement : voilà toutes les &cultés qui ont été départies à la plus intelligente des créa-
tores; une de moins ^ et ce ne pourrait être que le raisonnement, nous cesserions d'être hommes ; mie plus , on ne saurait l'imaginer*
Par l'attention , Galilée découvre que les corps, en tombant verticalement près de la surface de la terre , parcourent quinze pieds dans la première seconde, quarante-cinq dans la suivante , soixante - quinze dans la troisième ; en sorte que les espaces parcourus pendant les secondes qui se suivent , sont entre eux comme les nombres 1, 3, 5, 7, etc.
Par la comparaison de cette vitesse avec celle que prendrait le corps s'il était placé à la distance de la lune, Newton trouve que la pesanteur diminue comme croît le carré de la distance au centre de la terre.
Par le raisonnement , il démontre que cette règle s'applique au système planétaire tout entier , et qu'elle est une loi de la nature.
Par l'attention , nous découvrons les faits; par la comparaison, nous saisissons leurs rapports; par le raisonnement , nous les réduisons en système.
Par l'attention, mais par une attention qui ne se lasse jamais et qu'on a si bien appelée une longue patience, se montrent enfin ces idées heureuses qui annoncent la présence du génie : par la comparaison, le génie prend de l'étendue; par le raisonnement, il acquiert de la profondeur*
Par l'attention qui concentre la sensibilité sur un seul point ; par la comparaison qui la partage et qui n'est qu'une double attention ; par le raisonnement qui la divise encore et qui n'est qu'une double comparaison, Tesprit devient donc une puissance : il agit , tt fait; et comme il agit de trois manières différentes, et que de cette triple manière d'agir résultent les sciences dont s'honore le plus notre nature, nous refusera-t-on de conclure quel'ame, considérée comme un être intelligent, est une puissance qui se compose de trois puissances ; qu'elle a trois pouvoirs, et qu'elle
n'en a que trois; qu'elle a trois facultés^ et qu'elle n'en a que trois (n).
Mais j'entends les objections. Quoi! la sensiMité qui commence notre existence , la mémoire qui la continue y le Juffement qui nous donne la connaissance des rapports, la r^xion qui nous fait rentrer au dedans de nous-mêmes^ et V imagination j la plus brillante et la plus féconde de nos facultés, ne seront plus des facultés! Quelles sont les prétentions de la philosophie? croit-elle , en divisant, en classant selon ses besoins , ou selon ses caprices , changer la nature des choses ?
La philosophie répondra que, par la sensation, nous ne faisons pas , mais qu'il se fait en nous ; que la sensibilité est une simple capacité^ une propriété de notre ame, mais qu'elle n'est pas une faculté.^
Que la mémoire, soit qu'on la considère comme une simple disposition au rappel ou des sensations ou des idées, soit qu'on la confonde avec les sensations ou avec les idées rappelées , est un produit de l'attention 5 et pour parler dans tous les systèmes , la mémoire est une sensation continuée mais affaiblie; elle est ce qui reste d'une sensation, ce qui reste après une sensation ; elle est une sensation renouvelée, une idée renouvelée , un phénomène, enfin , inconnu dans ses causes , mais qui lui-même n'est ni cause ni faculté {0).
Que dans le jugement, pris pour une perception de rapport, nous n'agissons pas : nous avons agi, à la vérité, puisqu'il a fallu comparer ; mais la perception du rapport vient après l'action; le travail de l'esprit est fini au moment où il aperçoit le rapport (p).
La philosophie ne niera pas sans doute , que la réflexion
et riinaginàtîoii ne soient Jea facidtes , e^ mâoié lés facubés auxquelles nous devons le plus, tout ce qu'il y a de beai^» tés et de richesses dans les arts, tout ce* qu'il y a de profondeur dans les sciences ; mais elle répondra que Timagination, quel que soit 1 éclat qui l'environne , n'est que la réflexion, loi*squ elle combine des imagés (j/); et que la réflexion, se composant elle-même de raisonnemenis , de comparaisons , et d'actes d'attention , n'est pas une faculté distincte de ces facultés.
L'entendement hum&in compraid donc trois facultés, et n'en comprend que trois : l'attention , la comparaison , le raisonnement..
Qu€ls que soient les systèmes dont nous faisons l'étade , qu'ils soient l'ouvrage de la nature ou de Ji'homme, ia connaissance que nous pouvons en acquérir se réduit à celle des principes et à celle de leurs conséquences : et , comme les conséquences se bornent à nous qiontrer ce qui était caobé dans les principes, et que les principes sont donnés par la natnne , il s'ensuit que Tesprit de l'hon^me ne jouit en aucune manière, de la puissance de créer. Il trouve les principes, et ne fait que découvrir les conséquences ,.c'est-à-dire, qu'il les aperçoit sous l'enveloppe qui les lui dérobait.
L'esprit de Thomme ne crée donc' pas. Mais respectons la langue : gardons-nous de lui enlever ses richesses , et de l'appauvrir par une sévérité que la raison et le goût ne sauraient nous pardonner.
Homère, Corneille , Newton , seront toujours des génies créateurs. £h! qui pourrait ne pas voir des créations charmantes dans les fictions ingénieuses dont l'Arioste a rempli son poëme ? et Platon , et Mallebranche n'étaient-,ils pas doués d'une ipiagination créatrice? trop créatrice, peut-
être. La phtlMophie, qui ocùt jamais, la furentière^^ employé ce langage , se charge de le justifier.
Qui le croirait? c'est aux mathématiques qu'elle s'adresse pour trouTcr le motif de ces expressions y sans doute exa* gérées : c'est la science qui forcé les facultés de lesprit à ae montrer dans toute leur rectitude , qu'elle interroge pour connaître la nature des effets qu'elles produisent.
Tous les procédés mathéuiatiques se réduisent à trpis^ que leur simplicité rend aussi sûrs que faciles à imiter.
Ces procédés sont l'addition, la soustraction et lasubatitution. Ils sont^ùn typeqvt onne doit jamais perdre de vue*
Le raisonnement, en eflet, qui ne serait pas un calcul ^ ne serait pas un raisonnement : ce ser^t un assemblage d^idées incohérentes , ou de mots disposés au hasard.
Il faut donc que le raisonnement , pour mériter ce nom, prenne quelqu'une des formes qui correspondent aux procédés suivis par les mathématiciens! Je vais en présenter trois exemples. Vous me pardonnerez de ne pas les choisir dans lès auteurs dassicpies , quoique ce soit dans leurs cuivrages qu'on trouve les plus beaux modèles du raisonnement. J^ai pensé qu'il ne serait pas mal de les prendre un peu techniques, un peu scolastiques même. lû resteiront plus facilement dans la mémoire.
Premier exemple : Pascal, encore enfant, sait l'arithmétique, la géométrie^ Talgèbre; donc il sait les mathématiques. Addition. On voit que le seul mot, mathématiques j équivaut à la réunion des IvoisvEioi&arithmétiqueygéQmétfie, algèbre^ il en est la somme.
Deuxième exemple :V9i&csXs^\i\es mathématiques^ donc il sait l'arithmétique. Souetraction. Ici , d'une somme totale , les mathématiques , nous retranchons une somme partielle; ou , si vous Taimez mieux ^ de Tidée composée mathéma^ tiques y nous retrandions l'idée moins composée, arithmé^
exemple : Pascal connaît la géométrie; il connaît donc cette science dont Eaclide nous a le premier donné les élémens. Substitution. En effet, la science dont Euclide nous a le premier donné les élémens^ et la géométrie, sont une seule et même chose.
Lisez Virgile , Gicéron , Bossue! , La Fontaine , La Bruyère; lisez tous les grands auteurs; lisez les plus médiocres y les plus mauvais , si tous pouvez : tous ne trouverez jamais dans leurs raisonnemens , je ne dis pas dans leurs écrits, que les trois formes correspondantes aux trois procédés des mathématiciens, parce qu'il est impossible à l'esprit humain , quand il raisonne , d'aller autrement que par compositions, ou par décompositions, ou par simples substitutions.
Maintenant , laquelle de ces trois formes pourra mériter au génie le nom de créateur?
La substitution? mais la substitution ne faisant que mettre une expression en place d'une autre , et montrer sous d'autres termes ce qu'on savait déjà , sur quel fondement lui accorderait-on la prérogative de faire quelque chose de rien?
La soustraction? mais si la soustraction, si l'art des déductions peut annoncer une grande sagacité, une grande justesse d'esprit, jamais on n'honorera du nom decréateurj un- talent qui se borne à nous faire apercevoir une idée qui déjà existait dans une autre idée.
Reste la troisième forme, celle qui unit ce qui était divisé , qui rassemble ce qui était épars , qui recueille cent beautés dispersées sur différens objets de la nature , pour en faire une beauté unique, un beau idéal ; un tout préexistant, il est vrai, dans ses parties isolées, mais qui dans leur réunion , va nous offrir des combinaisons nouvelles et jusqu'alors inconnues. Les hommes, charmés et reconnaissans du plaisir que leur donnaient les auteurs de ces fie-
tions ingénieuses ^ ne crurent pouvoir les récompenser dignement , qu'en les proclamant des génies créateurs.
Volonté.
II ne suffit pas à l'homme de connaître. L'homme veut être heureux ^ il lui est impossible de ne pas le Touloir ; et ^ dans tous les momens de son existence ^ il tend vers le bonheur de toutes les puissances de son être.
Quand un besoin nous tourmente^ quand la privation de l'objet que nous jugeons propre à nous délivrer du besoin se fait sentir avec force; alors surtout lame agit avec énergie : d'abord ce n'était qu'un léger malaise qui ^ sans porterie trouble au dedans de nous-mêmes^ nous avertissait cependant de la nécessité d'un changement d'état : bientôt^ c'est l'inquiétude qui commence à nous agiter^ et qui va croissant d'un moment a l'autre; enfin, toutes les facultés entrent ensemble en action ; toutes se dirigent à la fois vers cet objet dont la possession peut nous rendre le calme. L'attention se concentre tout entière sur son idée ; la comparaison de sa privation avec le souvenir de sa jouissance en rend la privation plus douloureuse encore; et le raisonnement cherche tous les moyens de nous l'assurer.
Cette direction des facultés de l'entendement vers l'objet dont nous sentons le besoin y c'est le désir (r).
Lorsque l'ame désire^ elle juge qu'un seul objet peut satisfaire ses besoins; ou bien elle juge que plusieurs objets sont propres à les satisfaire. Dans ce dernier cas^ il arrive souvent qu'elle prend une détermination ^ . c'est-à-* dire , que l'action des facultés qui se partageait entre deux ou plusiem^s objets ^ cesse de se partager ainsi pour se por-
ter toat entière vers tm seul : l'âme le choisit^ die le veut y elle le préfère (*).
Cette préférence j qui naît du désir ^ va elle-même donner naissance à une nouvelle faculté^ sans laquelle il n j aurait ni bien ni mal moral sur la terre ^ à la liberté.
S'il suffisait de nommer la liberté pour la faire connaître^ cette leçon serait finie; car, après les déterminations libres de Tame , viennent les mouvemens du corps qui exécutent ces déterminations ; et les opérations du corps n'entrent pas dans le système des opérations de 1 ame.
Mais y si rien ne paraît d'abord plus clair que la notion de la liberté; si les hommes les plus ignorans, si les enfans même font de ce mot une application ordinairement très^ juste; quand le philosophe vient à s'interroger sur l'influence des plus légers motifs y sur la nature des causes et des efièts ; quand il se dit que tout a été prévu ^ que des lois immuables régissent l'univers; alors il hésite, partagé entre le sentiment qui lui crie qu'il est libre , et les argumens de sa raison qui semblent lui prouver que tout est soumis à la nécessité.
' La liberté est d'une si haute importance dans les destinées de l'homme , qu'on nous satura gré p^it-être de nous arrêter un instant sur cette faculté.
Mais j'ai besoin de prévenir une réflexion qu'on pourrait m'opposer.
La question de la liberté se prête a tant de considéra* lions, et à des considérations si subtiles 3 qu'il serait trèspossible que tout le monde ne se rendît pas aux argumens que je vais produire. Comment, en effet, dans une matière qui a tant divisé , et qui divise tant les hommes , théologiens et philosophes , anciens et modernes , individus et nations ; comment se flatter de rallier tous les esprits , en les ramenant a une seule et même manière de voir? Si donc quelqu'un d'entre vous, Messieurs, n'était pas satisfait de
ce que )e trais dire sut la liberté^ il ne faudrait pas qu'il se crût en droit d'en rien inférer contre le système des facultés de Taitie^ objet de cette leçon. Seulement il pourrait en conclure que Tarticle de la liberté est à refaire.
J'ai besoin de prérenir. aussi que> dans ce que je vais dire sur la liberté, je prends l'homme tel qu'il est dans l'état actuel, et non tel qu'on, peut le supposer dans un état antérieui'^ Je parle de Thomme sujet à l'ignorance , portant dans sa nature un pèiichaiii au mal comme au bien , et non d'une créature qui naîtrait avec une intelligence toute formée et une tolonté toujours droite* Je parle des enfàns d'Adam^ et non d'Adam avant sa chute : mais comtnençons. . La condition de l'homme n'est pas de jouir d'un bon-^ heut* Constant et inaltérable : il n'est pas destiné non plus à être toujours malheureux ; sa vie s'écoule dans une alter* native de biens et dé maux. Si ses vœiîx étaient exaucés, si ses désirs ne rencontraient jamais d'obstacle, il connais trait à peine le malheur ; il se délivrerait bien vite des sensatioiis pénibles j pour se livrer tout entier a celles qui lui font ailner l'existence..
L'hoknxhe ptéfère donc, comme nou6 l'avons observé, certaines Sensations à d'autres sensations. De plusieurs manières d'être qu'il connaît, il recherche les unes, il éôarte les autres.
C'est encore un fait , que souvent l'homme préfère ou choisit mal; c'est-^à^-dire, qu'en comparant l'état qu'il a choisi à cellii qu'il a rejeté et que sa mémoire lui rappelle, il juge préférable celui qu'il a rejeté, et qu'il souiTre de l'avoir rejeté. Or, juger que l'état qu'on a rejeté est préférable à celui qu'on a choisi^ et souiÎHr d'avoir malchimi, c'est se repentir.
Ainsi donci, l'homme a lé pouvoir de préférer, ou de choisir^ ou de vouloir j et il lui arrive ensuite quelquefois desewpentir.
Le rejf>entir étant un sentiment pénible^ c^est une conséquence que rhomme ne veuille pas s'y exposer : c'est donc une conséquence qu'instniit par ses fautes il examine, avant de préférer, lequel des deux états qui se présentent à lui peut être suivi du repentir, lequel peut en être exempt.
Le voilà donc qui délibère^ qui compare le3 deux états , qui cherche à en prévoir les suites. Il ne suffit plus qu'un état se présente comme agréable , il faut qu'il n'entraîne pas après soi le repentir {t).
On voit donc qu'il y a deux manières de préférer, de choisir, de vouloir : l'une a lieu avant l'expérience du repentir, l'autre quand nous en avons éprouvé les tourmens.
Lorsque nous n'avons pas encore reçu les leçons de Texpérience, nous préférons, nous choisissons, nous voulons l'état agréable , puisqu'un état agréable ou qui nous agrée, ou que nous préférons , c'est la même chose.
Mais lorsque nous avons fait l'épreuve du repentir, lorsque nous savons qu'il peut être la suite d'une manière d'être agréable j alors cette manière d'être peut cesser d'être préférée, car elle peut cesser de paraître agréable. Cette manière d'être ne se présente pas seulement sous le rapport de plaisir, mais sous le rapport de plaisir qui peut être suivi de peine.
Si nous jugeons que la peine doive suivre le plaisir, et surtout si nous nous représentons cette peine comme trèsvive, alors il pourra arriver, l'expérience l'atteste, que nous ne voudrons pas d'un tel plaisir. L'idée et la crainte de la peine feront rejeter un état qui ei\t été préféré sans cela; nous ne préférerons pas ce que nous eussions préféré; nous ne voudrons pas ce que nous aurions voulu.
L'expérience du repentir fait donc que bien souvent nous ne préférons pas ce que nous eussions préféré sans cette expérience. Le repentir nous apprend à sacrifier un
plaisir présent par la crainte d'une douleur k Tenir, un bien présent par la crainte d'un mal futur.
Sacrifier le présent à TaTcnir ; se priver d\in plaisir actuel par la considération des suites fâcheuses qu'il peut entraîner après lui; préférer^ ou vouloir^ ou se déterminer, après délibération , est une manière de préférer , ou de vouloir^ qui prend un nom particulier. Nous appelons cette manière de vouloir Uberié.
La liberté est donc le pouvoir de vouloir, ou de ne pas vouloir , après délibération (u) ; et comme Texpérience nous atteste que dans beaucoup de circonstances nous voulons en efièt j ou nous ne voulons-pas , après avoir délibéré , il faut bien que nous ayons le pouvoir d'agir ainsi ; et par conséquent il est prouvé que nous sommes libres (t^).
La liberté n'est pas un choix aveugle, il est éclairé par les lumières de l'expérience : ce n'est pas un choix sans raison , puisque c'est pour éviter un mal ou pour obtenir un bien, que nous faisons le sacrifice du présent au futur, ou , d'autres fois, du futur au présent.
Gomme la volonté modifiée par l'expérience donne naissance à la liberté, la liberté produit elle-même la moralité) et ce nouveau caractère ( je ne dis pas cette nouvelle faculté ) fait prendre à la liberté , telle que nouis venons d'en déterminer l'idée , le nom de liberté morale , c'est-à-dire , de libetté qui engendre la moralité.
Le sacrifice que nous faisons d'un plaisir présent, dans l'espoir d'un avenir plus heureux , se rapporte uniquement et exclusivement à notre bien-éti^, ou il a pour objet le bien-être des autres. .Je sacrifie le plaisir présent que j'aurais de manger encore, par la crainte d'un dérangement de santé, ou pour secourir un malheureux. Dans ce dernier cas , il y a une bonté morale dans mon action.
Pareillement , si je reçois un service à condition de quelque retour, si je m'engage à payer un service' par un ser-