‹ Essais philosophiquesChapitre 26 sur 54 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Tice^ je puis^ ouUidnt ma promesse , prendre le parti de l'ingratitude et de la mauvaise foi , parce qu'il peut m'en coûter pour être fidèle à ma parole; mais je puis aussi sacrifier l'avantage présent qui me reviendrait de mon indigne procédé^ au tort que je. ferais. Dans là première supposition, ma conduite est moralement mauvaise ; elle est moralement bojnne dans la seconde.

D'où il suit que la moralité et .Fégoisnie sont deux contraires. L'homme . moral se souvient qu'il a des frères ; l'égoïste, s'il y a de tels hommes, ne connaît que son vil moi j l'humanité lui est étrangère ; ce mot n'est qu'un yûn son qui ne retentit jamais dans son cœur.

Ce caractère de moralité, ou d'égoïsme, qui modifie la liberté, reçoit une infîi^ité de noms qui en expriment autant de nuances différentes : c'est la bonté , la générosité , la reconnaissance , etc. , et leurs contraires.

Ce qui constitue proprement la moralité, c'est la fin que se propose l'agent libre ^ c'est fà-diré, le bonheur de ses semblables; et quelquefois aussi d'autres motifs, comme celui de ne pas blesser la dignité de notre nature, de nous conformer à iWdre, de nous soumettre à là volonté du Créateur j en un mot, un motif que la raison approuve, et qui soit étranger à notre intérêt personnel.

Pour en revenir à notre système , nous réunirons , sous le mot volonté, le désir, la préférence et la liberté ; coimme sous le mot entendement, nous avons réuni l'attention, la comparaison et le. raisonnement,

Il ne nous manquera rien si nous réunissons encote l'entendement et la volonté sous, le mot pensée.

Ainsi, la peneée ou la faculté de penser, comprend l'entendement et la volonté {w).

Uentendement comprend Tattention , la comparaison et le raisonnement. La volonté comprend le désir ^ la préférence et la liberté*

La liberté naît dé la préférence , la préférence du désir : , le désir est la direction des facultés de l'entendement qui naissent les unes des autres , le raisonnement de la comparaison, et la comparaison de l'attention.

Par conséquent, il est prouTé que la pensée ou la faculté de penser , qui embrasse toutes les fa<cultés de l'ame, dérive de l'attention, c'est-à-dire, du pouvoir que nous avons de concentrer notre activité et notre sensibilité sur un seul objet, pour les distribuer ensuite sur plusieurs.

Remarquez une sorte de correspondance , une analogie même assez sensible, entre les facultés de l'entendement et celles de la volonté. Ces facultés mises en regard, vous ofirent l'attention d'un, côté , et. le désir de l'autre ; la comparaison et la .préférence , le raisonnement et la liberté.

Gomme Tatteiition est la concentration de l'activité de l'ame sur un objet, afin d'en acquérir l'idée 3 le désir est la concentration de cette même activité sur un objet , afin d'en obtenir la jouissance.

La comparaison est le rapprochement de deux objets : la préférence est le choix entre deux objets qu'on vient de comparer.

Le raisonnement et la liberté ne présentent peut-être pas la même analogie; cependant, en quoi consiste un acte de liberté? n'est-it pas une détermination prise, après e^ avoir calculé^ pour ainsi dire , les avantages et les inconvéniens?.et la conclusion d'un raisonnement, n'est-elle pas le résultat de deux comparaisons , ou d'une sorte de ha-lancement entre deux propositions (a;)?

Tel nous a paru le système des facultés de Tame.

Par un heureux emploi de celles qui forment l'entendement, Newton découvrit les lois de l'Qnivers. Par le bon

lisage àe celles qui se rapportent à la yolonté^ Socrate trouva la sagesse.

Science^ sagesse! ces deux mots ont été synonymes dans Cfuelques langues anciennes : pourquoi ne le sont-ils pas dans toutes les langues du monde?

Il se trouve, par un rare bonheur, que presque tous les mots qui servent à désigner les facultés de Tame, sont, en qùelcjue sorte, une image fidèle de ces facultés. Examinezles tous , les uns après les autres , depuis le mot attention jusqu'au mot pensée; vous verrez, qu'à l'exception du mot désir qui ne rappelle rien , et du mçt entendement qui sem-ble manquer de justesse, ils peignent tous ce qu'ils expriment. Attention vient de tendere adj tendre vers : liberté, de liàra^ balance : penser, d'après l'étymologie, c'est peser : raisonner, c'est compter, etc.

Le inot entendement est pris ^ par métaphore , de l'organe de louïe, pour lequel nous avons, en français, les deux mots, écouter et entendre; écouter, qui représente cet organe dans un état actif, et entendre, qui le suppose dans un état passif.

Entendement a donc un vice d'origine, qui m'avait presque décidé à ne pas l'admettre dans le sens actif, et à lui préférer le mot pensée. Mais ce dernier mot aurait eu l'inconvénient de s'appliquer, d'un côté, à la réunion de toutes les facultés de Tame, et de l'autre, d'êtrp restreint à trois facultés. Cet inconvénient est-il bien grave? est-il assez grave pour nous avoir autorisés à l'emploi d'un mot qui manque de justesse, surtout quand nous n'avons pas craint de faire signifier au mot volonté, deux choses difierentés ; l'une , la réunion du désir, de la préférence et de la liberté j l'autre, la simple préférence?

J^ai cédé 2i l'usage consacré par les plas grands métaphysiciens, et j'ai peut-être mal fait; car l'usage ne devrait jamais prévaloir contre la raison^ surtout en philosophie; aussi, dans nos discours, pensée^ faculté de penser^ entende^ ment, exprimeront-ils, pour l'ordinaire, une seule et même chose.

Remarquons ici, et tâchons de ne pas Toublier, que presque tous les mots qui désignent les facultés de Tame, servent aussi à désigner le produit de ces facultés, et qu'ainsi ils ont ud^ double a^cceptjon.

Entendement signifie , tantôt la réunioti de^ trois facultés auxquelles, nous devons nos idées , et tjantôt la réunion de toutes nos idées. Dans ce dernier seas on lui donne plus communément le nom à! intelligence.

, /'«n«étf désigne l'action de toutes nos £icultés, et l'action de chacune de nos facultés : on fait encore ce mot synonyme dHidée : c'est ainsi qu'en lisant un passage de Bufiba ou de Bossuet, on s'écrie : voilk une belle pen^e^une idée sublime! . .

Il en est de même des mots comparaison et raisonnement, qui , outre les facultés dont ils sont les noms , se prennent souvent, la comparaison, pour la perception d'un rapport simple, et le raisonnement pour la perception d'un rapport composé ; ou , comme dit M allebranche, d'un rapport de rapports, d'un rapport entre deux ou plusieurs autres rapports. U en est encore de même des mots désir et volonté. Lq désir, dans le langage de plusieurs philosophes , est le simple sentiment que nous fait éprouver la privation d'un objet. La volonté, suivant d'autres , est la liberté dle-même.

Voilà autant d'exemples de la diversité d'acceptions, dont un seul et même mot est susceptible ; et il faut prendre garde de confondre ces acceptions*

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