NATURE^ ORIGINES^ CAUSES ET FORMATION DES IDÉES
LoRSQU^UN enfant , après avoir exâiâiné à plù^îears reprises la forme des letti^is de Talphabet^ est parvenu à graver nettement leur image dans son cerveau ^ et . a les bien distinguer les unes des autres^ nous disons qu'il les connaît^ qu'il en a idée.
Auparavant, il voyait sans doute tous ces caractères, puisqu'ils frappaient son organe; mais il n'en diseemait aucun. C'est en arrêtant ses regards, d abord sur une lettre, puis sur une autre : c'est en les arrêtant plus particulièrement, et plus long-temps, sur celles qui, par leur ressemblance, tendent à se confondre, qu'il surmonte enfin une difficulté, que nous saurions mieux apprécier, si les longues habitudes dé notrç esprit ne nous empêchaient de nous reporter à un âge où nous n'avions encore contracté aucune habitude^
Celui qui veut apprendre la musique aura une idée dès dilférens signes qu'elle emploie^ lorsqu'il ne confondra pas les blanches, les rondes et les noires; lorsque, familiarisé avec les diverses configurations et les diverses positions des ■ clefs, il ne prendra pas une tonique pour Une seconde, pour une tierce, ou pour toute autre intonation.
Le botaniste a idée des plantes d'un pays, si, d'une première vue, il peut en indiquer le caractèt^ distinctif.
Le métaphysicien aura une idée des différentes opérations de l'entendement, lorsqu'il saura les séparer des opérations
de la volonté ^ et de tout ce qui n'appartient pas à Tact! vite de Tame; lorsque ^ par une analyse^ d'àbôrd lente ^ afin qu'elle soit plus sure^ mais bientôt facile et rapide, il aura appris à saisir la nuance souvent fugitive qui les différencie.
J'aurai moi-même une idée de l'idée /si je puis vous la faire remarquer au milieu de tous les phénomènes de Tintelligençe qu'on a confondus avec elle, et si je vous la montre par son caractère propre.
Celui-là eut une idée heureuse, qui, dans le mouvement des corps célestes, aperçut la combinaison de deux mou* vemens. Cette idée fut le germe de la théorie des forces centrales.
Celui-là eut une idée bien plus heureuse, qui, dans un pouvoir absolu , que tout faisait juger indivisible, sut démêler le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Cette idée est le fondement de Tordre social.
Il est une idée c^xxï s^élève au-dessus de toutes les idées, et qui élève l'humanité au-^dessus d'elle-même. Quoiqu'un instinct universel la suggère immédiatement, il fallait une raison plus qu'ordinaire pour la dégager de tout ce qui pouvait l'altérer ou l'obscurcir. Des sages dirent : Tout se fait dans la nature par de& agens qui meuvent ^ et qui sont mus â leur tour : il faut donc qu'il existé un premier moteur immo^ bile. Alors, la puissance et l'intelligence furent ôtées à la matière, pour être rendues à celui qui dispose de la matière.
Xits philosophes de la Grèce cherchaient le premier principe des choses dans tous les élémens , dans l'eau , dans Tair, dans le feu \ ils Je cherchaient dans les nombres , dans rharmonie. La raison d'Anaxagore et celle deSocrate, démontrèrent qu'il devait avoir une existence indépendante de tout ce qui entre dans la composition du monde.' Tant qu'on avait identifié le premier principe avec la nature., on n'avait de Dieu, qu'un sentiment confus} ce sentiment devint une idée^ du moment qu'on les eut séparés.
Ne nous lassons pas de multiplier les exemples. Galilée Tit^ le premier, que le mouvement d'un corps qui tombe, diffère de celui d'un corps qui aTance d'un mouvement uniforme, et qu'il suit d'autres lois. La physique fut enri*chie d'une nouvelle idée.
Descartes distingua, mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, la pensée, de l'étendue} il eut une idée plus juste de ces deux attributs.
Newton démêla sept rayons dans un seul rayon. Depuis cette découverte, nous avons des idées beaucoup plus exactes sur la nature de la lumière.
Il y a donc autant d'idées dans Tesprit d'un homme^ qu'il peut distinguer de qualités, de rapports, de points de vue dans les êtres. Celui qui confond tout , est ^ans idées ; il ne sait rien ; celui qui démêle jusqu'aux plus petites nuances a un grand nombre d'idées y il sait beaucoup } ce qui ne veut pas dire toujours, qu'il soit le mieux instruit; car, il y a des idées futiles , stériles , méprisables, abjectes; comme il y en a de grandes , de fécondes , de nobles , de sublimes.
Démêler , discerner , distinguer , apercevoir , connaitre acquérir et avoir dés idées, sont autant d'expresëions qui , au fond, désignent une seule et même chose. .
Et, comme il est évident, d'un côté, qu'on ne pourrait rien démêler, rien discerner, rien connaître, si l'on ne sentait pas; et, d'un autre côté, que ce n'est que parce que nous sentons que nous sommes avertis de notre propre existence, de celle des objets extérieurs, de leurs qualités et de leurs rapports, soit entre eux, soit avec nous; il s'ensuit que c'est dans le sentiment même que nous devons chercher l'idée; il s'ensuit c(ue Vidée n'est autre chose qu'tin sentiment démêlé d'avec d' autres sentimensj un sentiment distingué de tout autre sentiment ^ un sentimetU distinct.
En examinant attentivement les diverses aiSèctions comprises sous le mot sentir , on ne tardera pas à s'apercevoir^ que plusieurs de ces ailections diffèrent à un tel point les unes des autres ^ qu'on dirait qu'elles sont d'une nature contraire.
En les examinant plus attentivement encore, on parviendra à les compter; et l'on s'assurera qu'elles sont au nombre de quatre.
Observons d'abord la première, la seule que d'ordinaire admettent les philosophes.
lo Lorsqu'un objet agit sur nos sens , le mouvement reçu se communique au cerveau; et, aussitôt, à la suite de ce mouvement du cerveau , l'ame sent , elle éprouve un sentiment. L'ame sent par la vue^ pai* Vouïe, par Y odorat^ par legoût et par le toucher y toutes les fois que Taction des objets remue ces organes.
Or, cette première manière de sentir doit être considérée sous deux points de vue. Les cinq subdivisions que nous Tenons de remarquer ont chacune un caractère qui leur appartient en J3ropre ; et toutes ont de commun, qu'en même temps, qu'elles avertissent l'ame de leur présence , elles l'avertissent aussi de son existence.
Sous le premier point de vue, elles semblent n'avoir entre elles aucun rapport. Aucune analogie, en eflèt, ne conduira jamais, d'un son à une odeur, ni d'une odeur à une couleur. Aussi, les a-t-on désignées par cinq noms particuliers, souj saveur j odeur , couleur j toucher.
Mais comme , d'un autre côté , ces cinq espèces de modifications sont toutes senties par l'ame , et que l'ame, lorsqu'elle les éprouve, ne peut pas ne pas se sentir elle-même, si nous prenons ces modifications parce qu'elles ont ainsi de commun, savoir, d'afl^ter l'ame, et de lui donner le
sentiment de sa propre existence , alors, un seul nom devra nous suffire; car, on ne multiplie les signes que pour marquer les différences; et, afin d'exprimer que dans toutes les modifications qui nous Tiennent par cinq seiis diOerens , et dans chacune de ces modifications , Tame reconnaît toujours une même chose, le s^n^ le moi y nous dirons qu'elle a conscience d'elle-même. Par la conscience. Famé sait, ou sent qu'elle est, et comment elle est. Mens est sut c(m^cfa,comiiie dit le latin plus heureusement que le français.
Ce sentiment du moi se trouve nécessairement dans toutes les afiections de l'ame, dans toutes ses manières de sentir; et nous n'aurions pas fait ici Tobseryation expresse qu'il est inséparable de la première de ces manières de sentir, si tes philosophes ne semblaient l'avoir trop souvent oublié.
Les cinq espèces de modifications, ou les cinq espèces de tientimens dont nous venons de parler, n'ayant lieu qu'à la suite de quelque impression faite sur les sens y nous les ap^ pellerons sentimens-' sensations , ou, plus brièvement, sensations {*).
Ainsi, tout sentiment de l'ame, produit par Faction des objefs extérieurs sur quelque partie de notre corps, voilà la sensation : c'est la première manière de sentir que nous remarquons; et c'est de cett-e manière de sentir que nous allons voir naître les premières idées.
L'ame ne peut pas sentir , et demeurer oisive ; car le sentiment , par la manière agréable ou pénible dontil l'affecte, provoque nécessairement son action. Elle ne peut pas recevoir indifierémment des modifications qui font son bien ou son mal; elle est intéressée à les étudier pour les connaître, pour se soustraire aux unes, pour se livrer aux
(*) Ia tignification de c« mot t'ëtend josqo'aux affections qui provienneiit dea monvemens opères dant leê parties intérieures du corps , sans l'intervention des objets eztërieurs, telles que la faim , la soif, etc.
autres ; et^ afin de lé dire avec plus d'énergie : l'actiTité de l'aine pénètre dans la passivité de l'amé , pour porter le mouvement au sein du repos ^ Tordre au sein de la confu* sion, la lumière au seiii des' ténèbres.
Or^ l'activité se concentrant d'abord tout entière dans Fattëntion , il ne se peut pas qu'elle ne concentre en mênie temps la sensibilité. Alors, du milieu des sensations, dont Tassemblage désordonné présentait l'image du chaos , s'é* lève une sensation unique qui domine sut* toutes les autres. L'ame la remarque : elle l'étudié : elle apprend à la Gbn<naitre , et à la reconnaître. Ce n'est plus Une simple sensation qui l'affecte ; c'est une idée qui l'édaire. Un second acte d'attention va faire naître une seconde idée ; uii troisième, une autre encore; etrintelligence, ou plutôt cette portion de rintetligence qui tient aiix sensations , ira tou*jours croissant , tant que la source des sensations ne sera
pas tarie , tant que les forces de 1 esprit ne seront pas épui-
Ajoutons quelques développemens : disons comment^ dans le principe, l'ame exerce son activité.
L'attention, pour produire tous ses effets, a besoin aujourd'hui d'un profond recueillement, du silence des sens, et souvent môme de l'absence des objets dont elle s'occupe. Mais, dans les commencemens dé la vie pii aucun souvenir n'existe, l'attention ne peut agir que sur des sensations -actuelles , et , par la direction des organes , sur les objets auxquels nous les devons.
Parmi les objets dont l'enfant reçoit des sensations, parmi les couleurs qu'il voit, il y en a qui appellent, en quelque sorte, le regard, qui l'attirent. Il y en a aussi sur lesquels ses yeux se trouvent dirigés fortuitement. L'enfant -se sent regardant, avant d'avoir eu l'intention de regarder. Il ne tardera pas à sentir qu'il peut regarder volontairement : il sentira aussi la différence du regard à la simple
Tuè j car^ Tenfant qui Teiit voir sa mère^ ne la voit pas si elle est absente } il ne la voit pas dans les ténèbres : an lieu que , lorsqu'elle est devant ses yeux y il la regarde , s'il vent la regarder. L'enfant dispose de lui-même , pour regarder; il ne dispose pas de l'objet , pour voir. Sans doute, il ne fait pas explicitement , entre regarder et voir, ces <Ustinc« lions qui ont échappé à tant de philosophes ; mais il est impossible qu'il ne sente pas confusément qu'il n'a que la simple capacité de voir, et qu'il a le pouvoir de regarder, puisque l'expérience ne cesse de le lui dire.
Dès que Tenfanli se sent un tel pouvoir, il donne, oà il peut donner, son attention à tous les objets qui sont à sa portée. Il donne son attention par les yeux; et les couleurs se séparent , non seulement des sensations qui lui viennent par les autres sens; elles se séparent entre elles. Il donne son attention par l'oreille; et il apprend à distinguer un bruit d'un autrebruit, à démêler plusieurs sons, dans un son qui d'abord paraissait unique. Il donne son attention par le toucher; et il se fait des idées des formes, des figures , du poli , du raboteux , du froid , du chaud , etc.
C'est ainsi, qu'après avoir d'abord appliqué les organes à son insu , et sans les diriger lui-même , il les dirige et les applique volontairement sur toutes les. qualités des corps. C'est ainsi, qu'il parvient à éprouver des sensations distinctes , et qu'il acquiert des idées sensibles.
Les idées sensibles ont leur origine dans le sentimentsensa'tian , et leur cause dans l'attention qui s'exéree par le mi^yen des organes {y).
2<> Mais les idées sensibles ne sont pas nos seules, idées. La sensation n'est pas l'unique source d'où dérive l'intelligence.
En vertu de la seule manière de sentir produite par l'ao^ tion des objets extérieurs , pourrions-nous connaître autre chose que ces objets et leurs diverses qualités? d'où nous
Tiendrait l'idée des facultés deTame? d'où nous YÎ^idraient les idées de ressemblance, d'analogie^ de cause et d'efiet? aurions-nous les idées du bien et du mal moral?.
Puisque les sensations sont insuffisantes poqr rendre raison de l'intelligence , telle que nous la possédons , il faut que notre ame soit susceptible de quelque manière de sentir, difierente de celle qui lui yient de la seule impression des objets extérieurs ; de quelque manière de sentir, autre que celles d'où naissent les idées sensibles : il &ut que nous éprouvions des sentimens autres que les sentimens-sensations.
Et d'abord, l'ame ne pouvant passer des pures sensations aul idées sensibles qu'autant qu'elle agit sur les sensations , elle doit nécessairement avoir le sentiment de son action; car, Tamene peut pas agir et ne pas sentir qu'elle agit : or, cette nouvelle manière de sentit* semble n'avoir rien de commun avec les sensations. Qui pourrait confondre ce que l'ame éprouve par Texercice de. ces facultés, avec ce qu'elle éprouve par l'impression des objets sur les organes du corps? le plaisir de la pensée, avec celui que donne la satisfaction d'un besoin physique ? le ravissement d'Archimède qui résout un problème , avec la grossière Tolùpté d'Apicius, lorsqu'il dévore une hure de sanglier?
Le sentiment que l'ame éprouve par l'action, de ses fi|cultes , n'est pas toujours le même. . Il subit, toutes les vicissitudes des facilités ; f(t>rt et vif, dans les momens de leur exaltation.) languissant et faible, lorsqu'elles tombent daiiis le repos , ou dans un calme voisin du repos i car il est à présumer qu'il n'y a jamais cessation absolue d'actipn dans notre ame : elle veille, elle agit, jusque dans le sommeil du corps ; elle agit tant qu'elle désire; et la vie n'estelle pas un désir continuel?
Nous ne sommes donc jamais privés du sentiment de l'action des facultés dé Tame^ on, du moins,. il dqit âtre
très^rare que ce sentiment nous abandonne y et qu^il s^éteî- ^e tout-à-^fait;
Mais il ne suffit pas d'aroir le sentiment des facultés pour les connaître^ pour les distinguer les unes des autres^ pour en avoir idée.
Gomme le sentiment^ produit par Faction des objets extérieurs^ n'aurait pu se changer en idée sensible, si Tame ravait éprouvé d'une manière toute passive , et si son ac* tivité ne se fût mise 'promptement en exercice; dé mémç le sentiment, qui naît de l'action des facultés, ne pourra jamais devenir l'idée de ces facultés, si l'activité de Tame ne se porte sur ce sentiment, pour l'observer, pour l'étudier; SI l'ame, après s'être laissé entraîner au dehors par Fattrait des causes de ses sensations, ne rentre en elle-même pour s'interroger sur ce qu'elle éprouve, sur ce qu'elle fait y sur toutes les manières dont elle est efiectée, sur toutes les manières dont elle agit.
Nous ne sommes pas dans une' position aussi favorable , pour acquérir les idées des facultés de l'ame , que pour ac* quérir les idées sensibles. D'un côté , l'attention aidée par les organes agit saqs efibrt; de Tautre , il faut nous faire violence , lutter contre un penchant qui nous porté vers les objets extérieurs; et , sans secours, par Tordre seul de la volonté, appliquer Tattention au sentiment de l'attention , et Tame à l'ame.
Aussi, tous les hommes ont-ils les mêmes idées sensibles. Pour tous, le ciel est parsemée d'étoiles, la terre est couverte d'arbres, d'animaux , et d'une multitude innombrable d'objets ; tandis qu'un très-petit nombre de philosophe» ont cherché à connaître leur esprit , à se faire des idées de ses facultés , à se rendre compte de ses opérations. Et en* core, combien leurs recherches ne laissent-elles pas à désirer. ' .
Les idées des facultés de Came ont Uw origine dans U «m-
timent de V action de oeé faeuïtés , etleurctLvae dans f attention qui s exerce indépendamment des organes.
3^ Si lés idées sensibles qiie nous acquérons successivement^ et Une à une ^ par la direction successive de nos organes sur les différentes qualités des corps, disparaissaient à l'instant même que cette direction cesse y. ou qu'elle change; si , pareillement, les idées que noUs nous faisons des facultés de l'ame s'aneantisisaient au moment qu'elles viennent de naître, il est évident que nous n'aurions jamais plusieurs idées à la fois; que nous serions toujours, et nécessairement, réduits aune idée unique; que nous nous trouverions dans Timpuissance de connaître l'objet le moins composé.
Les choses ne se passent, pas ainsi dans nôtre esprit. Ce qu'une fois il a acquis, il ne le perd pas aussitôt : ses ridiesses ne se dissipent pas à mesure qu'elles se forment; et la jouissance, loin de les user, les rend plus propres a de nouvelles jouissances.
. Il est Vrai que le plus grand nombre d'idées ne semblent naître que pour mourir. Le regard^ est quelquefois si superficiel , qu'à peine il effleure les objets. Souvent Tattentiôn glisse avec tant de rapidité sur les sentimens, qu'on dirait qu'elle n'est pas avertie de leur présence. Des impres$ion$ aussi faibles ne peuvent rien laisser après elles. Mais, si l'organe se tient loiig-temps fixé sur un seul point; si l'attention, par la vivacité^mémë de l'impression, ou par Tordre de la volonté, s'arrête sur un seul sentiment , alors^ ce qu'on a éprouvé ne s'évanouit pas ausisitôt. L'expérience nous apprend qu'il en reste des traces durable. Lès idé^ que donne une attention légère et distraité , sont comme des images réfléchies par le miroir qui disparaissent avec l'objet; celles, au contraire, que donne une forte, une longue attention , sont des caractères gravés sur Ls marbre^ dont l'empreinte résiste au temps.
Poidqae nous sommes cloués de mémoire ^ noos ne pouvons pas être bornés à l'idée que l'attention fait sortir du sentiment actuel. Nous avons ^ tout a la fois^ et l'idée nouvelle qui survient y et un nombre d'idées proportionné à la capacité de la mémoire.
Ce nombre paraît d'abord indéfini y quand on s'occupe d'un objet vaste devenu familier ; mais y si l'on veut ne te* nir compte que des idées bien distinctement perçues , on le trouvera prodigieusement restreint. Au reste ^ chacun peut consulter son expérience ; et je ne prétends pas déterminer une quantité qui varie suivant la différence des esprits. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'il n'est aucun homme dont l'intelligence n'embrasse simultanément plusieurs idées j plus ou moins distinctes, plus ou moins confuses.
Or, lorsque nous avons plusieurs idées à la fois, il se produit en nous une manière de sentir particulière. Nous sentons , entre ces idées , des ressemblances , des différences , des rapports. Nous appellerons cette manière de sentir, qui nous est commune à tous , sentiment de rapport j ou sentiment-rapport.
Et Ton voit que ces sentimens-rapports , résultant du rapprochement des idées, doivent être infiniment plus nombreux que les sentimens-sensations , ou que les sentimens qui naissent de l'action des facultés. La plus légère connaissance de la théorie des combinaisons suffit pour en convaincre.
U régnera donc une extrême confusion parmi cette multitude de rapports dont nous avons le sentiment, sil'ame, pour les démêler , ne se conduit à peu près comme elle s'est conduite pour démêler ce qu'elle avait d'abord senti, c'est-^à-dire , si elle n'applique son activité à sa troisième manière dé sentir, comme elle l'a appliquée à la première et à la seconde : mais , au lieu que j pour dianger en idées
les sentimens-sensations , et les sentimens qui proviennent de Faction de ses facultés y il lui a suiE de la simple atten* tion^ elle aura, de plus y besoin d'une attention double^ ou de la comparaison , pour changer les sentimens de rapport en idées de rapport.
Les idées de rapport ont leur origine dans les sentimens de rapport. Elles ont leur cause dans l'attention et la compa-^ raison.
^P II est une quatrième manière de sentir , qui paraît différer des trois que nous venons de remarquer, plus encore que celles-ci ne diffèrent entre elles.
Un homme d'honneur (je parle dans l'opinion ou dans les préjugés de l'Europe) un homme d'honneur se sent frappé. Jusque-là, c'est une sensation qu'il reçoit, et une idée sensible qui en résulte : mais , s'il vient à s'apercevoir qu'on a eu l'intention de l'insulter en le frappant, quel changement soudain ! le sang bouillonne dans les veines : la vie n'a plus de prixj il faut la sacrifier pour venger le pluis ignominieux des outrages.
Lorsque nous apercevons, ou seulement lorsque nous supposons, une intention dans l'agent extérieur, aussitôt, au sentiment-sensation qu'il produit en nous, se joint un nouveau sentiment qui semble n'avoir rien de commun avec le sentiment-sensation. Aussi, prend-il un autre nom. On l'appelle sentiment-moral; et on l'appelle ainsi, parce que ce sentiment est produit en nous, par un agent moral ^ c'est-à-dit*e, par un être qui agit sur nous, ou sur nos semblables , qui nous fait du bien ou du mal, à nous, ou à nos semblables, avec intention et avec une volonté libre. Nous sommes fondés, en effet, à juger qu'il y a de la moralité dans un acte , lorsqu'il est fait avec une volonté libre. Car, où il y a liberté^ il y ^ imputabilité ; il y a mérite , ou démé-rite. Il y a donc moralité.
Dès ce moment, naissent au fond du cœur de l'homme,