‹ Essais philosophiquesChapitre 28 sur 54 · TOME m · texte numérisé non relu

TOME m

les sentimens du juste > de l'injuste^ de Thonnête, les sen*^ timens de générosité , de délicatesse ^ etc.

Les hommes vivant en société^ et agissant continuellement les uns sur les autres , il est peu de circonstances dans la yie où ils n'éprouvent quelque sentiment moral : et >1 n'est pas toujours facile de démêler ces sentimens^ de s'en faire des idéj^s. Si quelquefois ^ il suffît d^un seul acte d'attention^ plus souvent on a besoin de comparaisons , de raisonnemens ^ et même de raisonnemens très-multipliés, très-étendus, quoique très-rapides. En général^ il faut de longues observations^ une grande expérience; une grande finesse d'esprit ^^ pour connaître le cœur humain. Ce n'eàt pas trop du génie de La Bruyère ou de Molière pour en sonder les replis ^ pour en pénétrer les profondeurs.

Les idées morales ont leur origine dans le sentiment-moral^ €t leur cause dans inaction de toutes les facultés de V entendement.

L'ame a donc quatre manières de sentir : elle tient de la nature quatre espèces de sentimen3 difierens^ sentiment^ sensation y sentiment de V action de ses facultés^ sentiment-rapport f sentiment-moral,; d'où son activité fait sortir quatre espèces d'idées j idées sensibles^ idées de ses facultés j idées de ' rapport^ idées morales.

Toutes ces idées sont intellectuelles; c'est-à-dirci qu'elles concourent toutes à former notre intelligence. Cependant^ les philosophes semblent avoir réservé plus particulièrement le nom d'idées intellectuelles ^ aux idées des facultés de l'ame^ et aux idées de rapport. Rien ne noua empêche d'adopter ce langage; et nous dirons , eh gagnant en précision^ oa plutôt en concision^ que toutes nos idées , considérées sous le point de vue de leur formation ^ sont^ ou sensibles, ou intelleetueties j ou morales.

Rapprochons^ en finissant^ des vérités qui sortent des observations les plus simples , et que la philosophie s'étonne peut-être d'entendre aujourd'hui ppur la première foik

lies idées semiUes ont leur arig^ dans le senlim^at-seQ* aatioa ^ et leur cause dans l'attention..

Lea i^^e^ ^e^ facuiiés de Vame ont leur origine dans le seo* timent de L'action de ces facultés ^ et leur ea%se atussi daqs rattentioa*

Les idées de rapport ont leur origine dans le sentimenl de rapport^ et leur cause d^ns l'atteption et la comparaîseii'^

Les iéé^ morales ont leur origisu^ dans le sentiment-moral^, et leur cause ^ ou dans Tattention, ou da«s U compiHraison^ ou dans le raisonnement^ ou dans TactiaQ réunie de ces facultés.

Il laut donc se rendre à cette conclusion ; qu t/ esoisbs fuatre oriffinesyt et trois causes dé nos idées: que toutes les idées ont leur origine dans ie sentiment ^ et leur came dans Tnc* tum des facultés de l'entendsment^

Nous savons exi quoi consiste la nature de& idées. Nous sarons où elles sont engagées y et comment on peut tes dé* gager. Nous les trouverons facilement toutes les fois que nous TOuJdrons nous esk occuper^ si nous le& disposons arec ordre.. .

Mais> pour oordonnler des idées ^ il faut, les arçir : et on ne les a qu'autant qu'on les a faites. Il s'agit donc de faire nos idées ^ de réaliser Vintelli^nce. Jusqu ici ^ vide et dé* serte^ elle existe à peine : elle ne sera^ que lorsque noua l'aurons peuplée d'idées , d'images ^ de souvenirs ; que lorsque nous l'aurons enrichie^ et comme remplie des trésors de la connaissance 6t de la vérité. Les sources et les causes de l'intelligence nous assurent qu'elle est pûssiUe. Les produits de ces sources, les effets de ces causes, lui donnent Y existence, Elle fera la gloire de criui qui la cultive^ si, de bonne heure > il lui a confié les aeme»ces du beau et

du bon 3 la honte de celui qui la néglige ou la déprave.

La philosophie a été placée devant l'esprit humain pour le défendre du mensonge et des préjugés^ pour ne donner accès qu'aux idées vraies , aux notions éprouvées. A-t-elle toujours été fidèle à ses devoirs? n'a-t-elle jamais été complice de Terreur? Ne confondons pas la philosophie avec les philosophes : disons plutôt ^ comment il nous semble que ceux-ci devraient s'y prendre lorsqu'ils veulent faire ^ ou refaire^ ou vérifier les idées. Je- me bornerai à un petit nombre de ces idées ^ et aux indications les plus sommaires.

Les corps : Came : Dieu. Comment Tame se formera-t-elle une image des corps? comment pourra-t'-elle se connaître elle-même? comment s'élèvera-t-elle jusqu'à l'être infini?

Puisqu'il est démontré que toutes les idées ont leur origine dans quelqu'une de nos manières de sentir^ . et leur cause dans l'action de quelque faculté de l'entendement ^ nous savons où se trouve la réponse à ces questions.

Et d'abord ; des sensations naissent les idées sensibles ; idées ^ qui nous montrent les corps j en nous montrant leurs qualités. Je n'ignore pas qu'il y a ici des difficultés réelles y dont on a donné des solutions plus ingénieuses que complètement satisfaisantes. Je dirai bientôt comment on devrait s'y prendre pour lever ces. difficultés; mais^ pour le moment^ je veux faire une observation qui pourrait nous échapper.

. Parce que l'idée des corps nous vient des sensations , on a cru que les sensations suffisaient pour nOus donner l'idée du spectacle de l'univers. L'univers est quelque chose de plus que l'assemblage ou la somme de tous les corps. U est un concert d'élémens ^ un accord admirable de fiins et de moyens ^ un immense système de proportions et de rapports de toute espèce.

Bornés aux seuies sensations^ et privés des sentimens de rapport , nous serions dans une ignorance invincible des

merreilles de la nature. Noos ne connaîtrions ni Vhannor nie qu'on découvre dans l'organisation du plus petit in^ secte ^ ni l'harmonie qui éclate dans les sphères, célestes.

La connaissance du monde physique repose donc sur deux bases ) les sensations et les sentimens de rapport : elle exige aussi Temploi de deux facultés de l'entendement », Yattention et la comparaison. Sans ces deux points d appui, et sans ces deux leviers^ l'ame ne pourrait s'élever ni aux idées de rapport ^ ni aux idées sensibles: elle ne connaîtrait ni Tordre qui règne entre les objets extérieurs ^ ni aucun objet extérieur : elle existerait solitaire ^ au milieu des mondes qui remplissent les espaces.

Si^ pour connaître les corps ^ il est nécessaire de sentiry connaîtrons - nous l'ame sans avoir recours au. sentiment-?" Mais y quoi! ignorons - nous donc ce que c'est que l'ame? n'est-ce pas de Tame que nous parlons ; et aurions-nous tant de fois prononcé ce nom sans y. attacher quelque idée?

Vous ne le pensez pas :ivous ne ^aurie^ le penser. Les mots dont nous nous sommes servis pour désigner les divers emplois de l'activité^ et les divers modes de la sensibilité*^ ne sont pas vides de sens. Nous n'avons pas imaginé que nous étions sensibles et actifs;, nous n'avons imaginé ni les facultés de famé y ni ses différentes manières de sentir. Ce sont des choses bien réelles;, et^ comme elles nous sont connues^ l'ame elle-même nous est connue y ou du moins elle ne nous est pas tout-à-faiit inconnue.

Il est vrai que lame est une substance incorporelle y immatérielle, inétendue, simple, spirituelle; mais la connaissance de la spiriltLalité de l'ame est une suite de celle de son activité et de sa sensibilité.

Une substance ne peut comparer qu'elle n'ait deux sentimens distincts, ou deux idées à la fois. Si la substance est étendue et composée de parties , ne fdt-ce que de deux , où placerez- vous les deux idées ? seront-elles toutes deux

tlans chaque partie y ott Tune dans une partie et Fautre dans Tnutre? dioisissez : il n'y a pas de mifieu. Si les âçnx idées sont séparées ^ la comparaison est impossible. Si elles aont réumies dans diaque partie , il y a deux comparaisons k la fois ^ •€% par conséqtient deux substances qui compa* a*énl, deux amés^ deux maij mille, si tous supposez l'ame «composée de miHe parties {%),

Vous ne pouvez échapper a la force de cette preuve : tous tie pouvez nier la simplicité, la spiritualfté de Tame, (qu'eii niant que vous ayez la faculté de comparer , ou qu en admettait en vous-même, pluralité d:e moij pluralité de personnes.

Il faut donc pour se faire une idée de Tame, de 4!am epiritudkj ciiercher l'originfe de cMte idée dans le senti* ment de l'action de ses facultés , et la oause dans le raisonnement.

Nous sentons l'action du principe pensant t nous prùuvons sa simplicité , sa spiritualité.

Il nous seï^a peut-être également fadle d^ndiquar la manière dont nous nous élevons a l-idée de Dieu; mais n câbliez pas qu'il ne s'agit dans ces indications , ni de l'existence de DieUj^ ni de l'existence de l'ame, ni de Texistrence des corps j et si , dans le peu^que nous venons de dire sur l'ame, 'On trouvait une preuve de son existence, comme dans le peu que nous allons dire sur Dieu, une preuve de Texistence de Dieu, nous devrions nous en féliciter, sarls^oute; mais ces preuves, destinées à nous mettre en possession des plus importantes de toutes les vérités, et qui, pour être dignement développées , veulent le génie abondant et sublime des Pascal et des Bossuet , ne sont ici qu'une chose accessoire. Il s'agit , en ce moment , de la formation des idées , non pas de leur formation complète , mais des élémens qu'il faut mettre en œuvre pour obtenir des idées sûres et inébranlables.

Lldéo de Dieu sera a Téprettre de toutes les attaques ^ si elle s'appuie sur le sentiment

Or^ là est son appui. Qui pourrart le nier ^ qui pourrait en douter?

Du sentiment de safaiblesse et de sa dépendance;, l'homme^ J3ar un raisonnement naturel^ ne s*élèvera-t-il pas à tidée de ta souveraine indépendance et de la souveraine puissance ?

Du sentiment que produisent en lui^ la régularité des lois de la nature et la marche calculée des astres^ à Vidée d'un ordonnateur suprême ?

Du sentiment de ce qu'il fait lui-même^ quand il dispose ses actions pour les conduire yers un but ^ à Vidée d^une intelligence infinie ?

Ces trois idées n6 sont qu'une seule idée. Mais^ comme cette idée unique part de trois sentimens divers^ on a pu^ en la considérant sous trois points de Yue, en faire le moyen de trois argûmens de Texistence de Dieu^ distincts et séparés.

Le premier est pris dans la constitution même de noire nature; le second sort du spectacle de f univers; le troisième est Varffument des causes finales.

Vous arriverez encore a Tidée de DieUj et tous tous assurerez de son existence^ par le sentiment du juste et de Tin juste ^ par la conscience du bien et du mal moral qui nous révèle un juge suprême.

Ainsi, \sL sensibilité humaine^ tout entière, tend yers la divinité.

Aidée par les facultés de Fentendement , et convertie en intelligence^ elle s'approche 4^ la Divinité ^ elle la voit, elle y touche presque.

Terminons par une réflexion qui nous fera sentir combien nous avons reçu de moyens d'être heureux.

Plaisirs des sens, plaisirs de l'esprit, plaisirs du cœur : voilk , si nous savions en user , les biens que la nature a répandus avec profusion sur le chemin de la vie.

Et qu'on se garde de mettre en balance ceux qui viennent du corps y et ceux qui naissent du fond de Tame.

Rapides et fugitif , les plaisirs des sens ne laissent après eux que du yide ; et tous les hommes s'en dégoûtent avec

l'âge.

Les plaisirs de l'esprit ont un attrait toujours nouveau :

Tame est toujours jeune pour les goûter; et le temps, loin de les aflàiblir , leur donne chaque jour plus de vivacité. Fithagore ofire aux dieux une hécatombe, pour les remercier d'un théorème qui porte encore son nom. Keppler ne changerait pas ses régies contre la couronne des plus grands monarques. Est-il de jouissance au-dessus de telles jouissances?

Oui , messieurs, il en est de plus grandes. Quels que soient les ravissemens que fait éprouver la découverte de la vérité, il se peut que Newton, rassasié d'années et de gloire, Newton , qui avait décomposé la lumière et trouvé la loi de la pesanteur, se soit dit, en jetant un regard en arrière > vanitas; tandis que, le souvenir d'une bonne action suffit pour embellir les derniers jours de la plus extrême vieillesse, et nous accompagne jusque dans la tombe.

Combien s'abusent ceux qui placent la suprême félicité dans les sensations! ils peuvent connaître le plaisir : ils n'ont pas idée du bonheur.

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