‹ Essais philosophiquesChapitre 3 sur 54 · III · texte numérisé non relu

III

très , et ils sont encore nos guides les pins fidèles : ce serait donc nue folie que de récuser leur témoignage.

Je né prétends pourtant pas , avec le plus grand nombre des savans , que la métaphysique n est bonne à rien , que Tart de raisonner, qu'ils prouvent quelquefois n'avoir que trop négligé , ne leur serait d'aucun secours , qu'il n'y a rien de certain que l'expérience des sens, rien d'utile que les sciences naturelles. Le physicien doit-il donc accumuler observations sur observations , sans jamais les comparer entre elles , pour tirer de ce rapprochement quelques conclusions importantes , et remonter ensuite à des principes qui pourraient l'éclairer sur certains faits et étendre la spbère de ses connaissances ? Le chimiste ne quittera-t-il jamais son laboratoire pour entrer dans son cabinet et réfléchir un moment sur ses éombinaisons et ses analyses? Ferons-nous du mathématiéien un simple ouvrier en formules , une machine à ëqnations ? Et défendrons-nous à ces manœuvres de la philosophie de vouloir devenir philosophes à leur tour? En est- il un seul qui ne le soit en effet parmi ceux qui montrent quelque génie ; et peut- on les blâmer de sortir de temps à autre de la sphère circonscrite de l'expérience et du calcul , pour tenter par de nobles efforts , de remonter jusqu'à l'origine des êtres , et à la caus« première deis pbénomènes ; ou du moins de se placer sur la voie qui pourra quelque jour nous y conduire, et qui est celle de la méditation ? Non assurément ; et ce n'est , ni avec des chiffres , ni avec une lunette astronomique ; c'est en y pensant long-temps et profondément, que Newton découvrit d'abord la gravitation universelle. ' Mais cela n^èmpéche pas que les sciences physiques , les sciences d'observations , où Ion fait un emploi très-sobre *du raisonnement et tin fréquent usage du calcul et de l'expérience , n'aient un immense avantage sur les sciences d'induction et de raisonnement pur, c'est-à-dire, sur la philosophie elle-même, ou du moins sur la métaphysique , qui s'occupe des choses les plus abstraites , leâplus générales , et qui ne tombent point sousles sens. De l'aveu de Descartes , le raisonnement est une machine souvent défectueuse : pourquoi donc ce philosophe y a-t-il tant de confiance et se tient-il si fort en garde contre les sens ? Ceux-ci nous trompent quelquefois , dit-il , et c'est une raison pour nous en méfier toujours. Mais , en vérité , c'est le raisonnement seul qui

nous trompe , non pas cpelquefoîs , mais fort souvent , et dont nous ne saurions trop nous méfier. Si les sens nous abusent un moment , ils nous détrompent l'instant d'après. Qu'un physicien fasse une observation nouvelle ; s'il ne s'est point fait illusion, mille expériences diverses confirmeront la réalité de sa découverte. Son observation n'est-elle point exacte? Si le calcul ne le désabuse pas du premier coup , l'expérience directe et le témoignage des autres hommes viendront de toutes parts le tirer d'erreur.

Il en est de même du raisonnement fondé sur le témoignage des sens , ou dont la conclusion peut être immédiatement confirmée ou démentie par l'observation des choses sensibles. Mais , quoi qu'on en dise, iln*en est point ainsi du raisonnement abstrait et de l'observation des êtres qu'on ne peut voir qu'avec les jreux de l'intelligence.

Devons -nous, comme le veulent quelques métaphysiciens, lorsque nous contemplons ces êtres intellectuels et que nous voulons connaître leur nature , fermer les yeux , nous boucher le nez et les oreilles , pour n'être point influencés par l'action des choses matérielles sur notre esprit? Devons-nous suivre le précepte d'ua philosophe du moyen âge , qui nous dit gravement que l'homme doit écarter tous les empêchemens des objets sensibles , jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'état de la pensée pure, en assurant que^ s'il parvient à cette haute intuition , il comprendra que sa propre essence ne diflire point de celle de TEtre-Supréme?

D'une part , je crois ce précepte superflu , et de l'autre , insuffisant. Car, sans doute , vous ne craindrez pad, si vous venez i méditer sur l'ame , et à chercher les preuves de son immatérialité, d'être influencé (nous disons influencé et non pas distrait) par le bruit d'un carrosse , ou par la vue de votre écritoire : mais vous le serez eflectivement , et ce philosophe n'y pensait guère • par l'action de vos organes internes , tels que votre estomac , plein ou vide , vos poumons, votre cœur, sur votre intelligence. Si donc vous voulez vous affranchir de cette influence , commencez par arrêter le cours des fluides, soit pondérables^ soit incoercibles , qui circulent dans toutes les parties de votre corps ou qui le tra* versent : empêchez , si vous pouvez , le sang artériel de monter du cœur au cerveau : suspendez le mouvement intestin de celuici , de manière que rien de matériel n'agisse sur votre pensée : et

Yons me direz alors si , parvenu à cette haute intuition, ou réduit, pour mieux dire , à cet ëtat d'évanouissement , ou d'insensibilité physique j vous avez pu voir Dieu face à face , et vous assurer que la faculté de penser constitue une substance distincte du corps et semblable à Dieu ; ou bien plutôt , si l'action de cc^tte faculté n'a pas elle-même été suspendue par cet empêchement des objets sensibles. Pour moi , je suis convaincu que , dans ce monde matériel , l'esprit et les sens se trouvent si étroitement unis qu'ils ne forment , pour ainsi dire , qu'une seule et même chose, et qu'ils ne sauraient agir séparément. Point de corps, point de sens , ni externes , ni internes ; point de sens , point d'idées : tel est notre sort ici-bas. Peut-être obtiendrons -nous mieux dans un monde tout spirituel et purement intelligible : mais , en attendant , restons ce que nous sommes , et tels que la nfl^ture nous a faits. Ne soyons point ingrats envers les sens , à qui nous devons tant ; n'essayons point de briser ces instrumens de DOS premières connaissances, et n'imaginons pas follement , qu'en nous crevant les yeux nous en verrons plus clair*

T'orts de la part des écrivains et de celle des lecteurs.

Quelques auteurs , ense servant de termes vagues et généraux, et d'une phraséologie inusitée , pour donner à leur style plus de noblesse , et à leurs vues plus de profondeur apparente , ont fait de la philosophie une science mystérieuse et incompréhensible. D'autres l'ont rendue telle par leurs sophismes , le dérèglement de leur imagination , le désordre de leurs pensées , ou la vaine subtilité de leurs distinctions et de leurs remarques. £n me livrant à mes réflexions , j'ai tâché d'éviter ces défauts^ et surtout de m'énoncer avec autant de clarté que de précision. A ce dernier égard , je ne pouvais rien de plus , n'ayant pas fait une étude particulière de l'art d'écrire : mais ce n'est point ici que je regrette de n'en pas connaître l<;s ressources ; car, si l'éloquence doit principalement briller et déployer tous ses moyens dans les livres de morale , où l'on veut persuader plutôt que convaincre , et où il s'agit de faire adopter et chérir même des préceptes dont la pratique est souvent pénible ou mal aisée ; elle est toujours inutile et parfois dangereuse en métaphysique : inutile, en ce qu'elle ne donne aucun poids ni aucun éclat à la vérité \ dange-

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rense , en ce qu'elle accrédîle Terretiv en loi prêlaftt AeS cliaf mes. Quant à la précision et à claii;ë , seules qualités requises dans les ouvrages de métaphysique , elles sont d'aUitant plus nécessaires , que même le tl*ait^ le plus simple en cette matière et le plus clairement écrit , je ne crains pas de Taffirmer, ne peut jamais être parfaitement compris à une pwmîère lecture : que seï^ail-ce donc, si le style en était obscur ou vague ou difltis ! que serait ce , à plus forte raison , s'il y avait tout à la fois , comme cela n'arrive que trop souvent , manque de clarté de la part de l'écrivain , et défaut d'attention de la part du lecteur! N'ayons pas du moin$ Tinjustice de faire retomber les torts de l'un et de Tautre sur la philosophie elle-même.

Ce n'est point assez d^entendre le sens de chacune des phrases dont un paragraphe ou un chapitre se compose , il faut pouvoir en saisir l'ensemble et le but ; il faut être capable , après l'avoir lu , de s'en rendre compte, et d'en résumer tout le contenu. Or c'est ce qui n'arrive peut-être jamais à lat simple lecture d'^an traité , quel qu'il soit, sur quelque sujet de métaphysique. D'un autre côté, quoiqu'on entende comme il faut tel ou tel passage plus ou moins diiBcile , on croit souvent ne l'avoir pas compris , et cela provient de ce qu'on n'est point encore familiarisé avec les idées de l'auteur. Il faut donc , de toute manière , lorsqu'on ▼eut sérieusement prendre connaissance d'un ouvrage de ce genre, se bien déterminer à le lire trois fois pour le moins avec beaucoup d'atten tion ,et de le relire jusqu'à six et sept fois, si cela est nécessaii'e.

Ne nous laissons point décourager par cette idée fausse , mais assez naturelle, que si, après la lecture attentive d'un ouvrage, on n'y a rien compris , on ne l'entendra pas mieux en le lisant une seconde , une troisième fois : mais pénétrons-^nous plutôt de cette vérité constante, qu'un livre qu'on ne conçoit bien qu'après l'avoir lu sept fois , est plus profitable , toutes choses égales d'ailleurs , que cinquante autres que l'on entend sans peine à une première lecture.

Il pourra cependant arriver que vos eflTorts soient infructueux , et que vous ne compreniez point le sens de ce que vous lierez. Mais alors, ne craignez pas d'en accuser l'auteur, et ne l'attribuez pas aux bornes de votre intelligence.

On croit assez généralement que pour s'occuper de philosophie»

et surtout de métaphysique , il faut une aptitude particulière et beaucoup de ^voir. Ou se trompe : il ne faut que de la patience et du jugement.; il suffit de savoir lire et péfléchir sur ee qu'on a lu; il suffit d!inl;erroger attentivemept le sens commun.^ dbnt chacun a sa pairt , et de faire un légitime emploi des fiicukés quf nous ont été départies. S'il çn était autrement, il me serait im^possible ,,ct mol^ç permis, qu'à nul autre , de traiter de ces. ma*tîères : car je fais profession d'être très^ignoranb eu) toutes choses , et ne me suis jfimais distingtié par mon- esprit dui vulgaire des hommes. Au deçieuraut.les^ philosophes n'en savent pas plus que nous sur la plupart des questions qu'ils agitent ^ ou qui les agitent, et rien, ne nous empêche du moins df examiner après- eux ces q^uestions ,, et de chercher à y répandue quelque jour. Avec moins djesprit et de science ,. mais avec plus depalienceet de jugement, on, pourrait y. iiéussir mieux qu'eux.

L'esprit ,1^ savoir et le jugemunt ne maircbent pas toujours de compagnie et sont, rarement dis même taille. Celui-ci -suppose sans doate des connai3sances vnaies et.des idées exactes acquisespar la« réflexion» ipai^ qon beaucoup d'instruction,. ni beaucoup: d'esprit ;. tandis que d'un autre côté , l'on voit des hommea très^spirituels et très-instruits, raisonner fort mal faute dc; jugement;, et cela arrive assez fréquemment pour, que nous, soyons en droit de ne pas nous en. rapporter entièrement à ce qu'ils disent* J'ai quelquefois pris la licence , en. lisant certains auteurs renommés , d'examiner de près les hypothèses brillantes, les assertions extraor^ dinaires qu'ils soutenaient, et , malgré les limites assez étroites dé mes facultés , je n'ai pas toujpurs été dupe de leurs jongleries.

Il n'est personne qui , s'il le veut bien» n'en puisse faire autant. Mais,. so.it paresse d'esprit , soit légèreté de caractère, on trouve plus simple qv^ plus commode , de s'en (rapporter à ceux^qui font! autorité, on. ne sait pas toujpurs pourquoi ;,et plus> souvient en^* core , de mépriser indistinctement tous les philosophes , et de le» condamner sans les entendre,

Mab tandis que l'un méprise , l'autre admire ce qu'il n'entendi pas , et se refuse à croire, que la science et le génie puissent jamais» avoir tort. On juge aussi fort souvent d'un livre de philosophie , comme d'un roms^n , par l'imagination de l'auteur, ou , pour, mieux dire , par les écarts de son imagination , et par les agrémens de

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