‹ Essais philosophiquesChapitre 4 sur 54 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

son style. L'homme est si raisonnable, généralement parlant, qu'il trouve excellent tout ce qui aveugle sa raison et l'entraîne malgré lui : les extravagances piquent sa curiosité , l'esprit le séduit , et le savoir lui impose. Il ne songe pas , ou ne sait pas , que la plus grosse balourdise peut fort bien être parée d'un beau style, étincelante d'esprit , ou coiffée d'érudition ; et que ces qualités ne supposent point du tout le jugement , quoiqu'il soit vrai de dire qu'elles ne sont rien sans lui.

Pour les apprécier à leur juste valeur, prenons-les séparément. Sans esprit , Férudition ennuie et manque son but ; sans jugement , elle est pire que l'ignorance. L'esprit sans instruction se soutient difficilement ; sans jugement , il blesse ou il fait pitié. Mais le jugement , toujours utile, pour ne pas dire indispensable, seul ou en compagnie , est au moins toujours le bien venu ; et s'il n'est pas accueilli comme il devrait l'être , c'est qu'en général , l'homme préfère aux études sérieuses , des occupations plus frivoles, et à la simple vérité, qu'il aime d'ailleurs, des choses extraordinaires , incompatibles avec elles , mais qui ont le mérite de le distraire, et le pouvoir de le charmer, sans exiger de sa part aucun effort d'attention.

Si donc vous croyez manquer de génie et de savoir, consolezvous avec moi , en pensant que vous avez peut-être plus de jugement que ceux qui possèdent des qualités plus brillantes et des connaissances plus étendues : et qu'ainsi , Ui^ec de t attention et de la perséuérance , vous pourrez non seulement apprécier leur mérite ou reconnaître leurs erreurs , mais encore établir quelques vérités , plus solides et plus utiles que toutes leurs ingénieuses hypothèses ou leurs subtiles conceptions.

Gardons-nous d'ailleurs de nous laisser influencer ou dominer par l'autorité , la mode , l'opinion régnante , l'amour-propre , les désirs , la crainte , qui nous font quelquefois regarder comme vraies des opinions qui d'abord nous avaient parues fausses , et comme absurdes des choses qui nous semblaient fort raisonnables. En nous tenant en garde contre l'éloquence des mots , ou le charlatanisme de l'expression , faisons-nous une règle de n'adopter aucune idée de quelque importance sans un examen sévère , et de nous méfier toujours ï cet égard et des autres et de nous-mêmes.

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