TOME III
du i|Os idées morales , mais seulement de nos sensations et de nos sentlmens, qui ne sont point des phénomènes de la pensée j je ne m'y oppose point.
Quoi qu'il en soit, la mo}>ilité deVs^m^ comprend la sen-* sibilité physique^ la sensibilité inteUeotuelie et la sensibilité morale.
La sensibilité physique, comme chacun sait, se soudiyise en plusieurs ^eu^j ou manières de sentir, qui difl^ent beaucoup les i^nes des autres , mais qui pourtant ne sont toutes que des modifierons d une même propriété , et dont les différences caractéristiques dépendent peut-être de celles de nos organes.
La sensibilité intellectuelle, ou Oèque Descartes appelle V entendement j mot qu'il prend avec raison dans le sens pas* sif, comprend la conception^ le jugement, ou le sens du vrai , la mémoire , l'imagination , la raison , ou la propriété d'apercevoir ces rapports qu'on nomme cati^équenees y et plusieurs autres propriété^ de la même espèce , qui sans doute ne sont aù^si que différentes modifications d'une même propriété.
Enfin, sous le nom de sensibilité morale, faute d'exprès* sion plus convenable , et d^une signiQcation plus étendue , nous rangeons le sens de l'harmonie > le sens du beau, le sens du juste et de l'injuste, qui est la cHuse condition^ nelle des sentiment, mais non des idée^ du juste et de Tinjuste, etc., etc. a
Ces propriétés passives sont, non les causes efficientes ou productrices , mais les causes conditionnelles , ou les conditions de Texi^tence, de la manifestation de tous les phénomènes de Ywçae^ que nous appelons sensations, idées et sentimens : lesquels, joints à certains phénomènes phy-» siques, sont les caques productrices, ou efficientes les uns des autres.
Quant à l'activité de Tame, elle comprend Xattcntivité,
hi réflêxibUité y on^ si on l'aime mieux ^ les facultés d'ôtra attentif^ de réfléchir^ comme aussi celles de comparer, de contempler, de méditer, et peut-être encore d'autres facultés, ou pour mieux dire, d'autres modifications de Tacti- Tité; ce qui n'importe guère, puisqu'en dernière analyse, ces facultés, ou ces modifications, se réduisent toutes à une seule faculté ^ savoir, à l'activité, ou à la volonté, soit qu'on y attache ou non l'idée de liberté absolue.
Ces facultés en exercice, c'est-à-dire, les volitions , les actions de Tame, les phénomènes qui ont pour causes <îonditionnelles ces facultés^ sont , l'attention , la réflexion , ou l'attention réfléchie , la comparaison , qui est une attention partagée, la contemplation et la méditation, qui ne sont, l'une, qu'une attention, l'autre, qu'une réflexion pro-r fbnde et soutenue.
Ces opérations, ou actions volontaires, n'ont point de causes efficientes , si , comme on le suppose , elles sont libres absolument parlant. Bans tous les cas ^ elles ne sont ellesmêmes causes efficientes d'aucun autre phénomène de l'ame; car elles ne produisent ni les sensations, ni les sentimens, ni même les idées ^ soit simples, soit de rapport^ qu'elles peuvent seulement faire découvrir ou apercevoir. Tel est, suivant moi , le véritable système des propriétés et des phénomènes de l'ame , soit que Ton comprenne ou non, ces propriétés, tant actives que passives^ sous le nom commun de pensée, ce qui est tout-à-fait indiffèrent.
Jj intelligence est un degré plus ou moins élevé de tontes ces propriétés , ou de la faculté de penser, si on suppose qu'elle les comprend toutes. Gelle-oî peut être considérée comme une propriété absolue , qui tient à la nature de l'ame ; l'intelUgepoe est une propriété relative , qui dépend, et de l'organisation physique , et de l'exercice même de la faculté de penser. L'intelligence est la capacité, plus ou moins grande ^ de réfléchir,, de comparer, de raisonner, de
juger, de conceyoir, de discerner, de se ressouvenir, de prévoir, etc. Celui-là est doué d'une grande intelligence qui, d'une part, sent vivement, et juge aussi promptement que sûrement j et qui, de l'autre, est capable de réfléchir long-temps' et profondément sur un même sujet j de remonter, par une suite de raisonnemens toujours justes , jusqu'aux, principes des choses, et d'apercevoir, entre celles qu'il compare, des rapports. éloignés, qui. échappe* paient au commun des hommes , et même à des hommes d'esprit.
(y, pag. 252.) Nos idées^ comme nos sensations, sont des phénomènes , des modifications actuelles de notre ame : comme telles , elles ont une cause , mais n'ont point d'origine, point de matériaux; ou du moins , elles n'en ont pas d'autres que l'ame elle-même , qui seule peut être le principe ou la matière de ses propres modifications. Une modification ne peut pas dériver d'une autre modification, une idée distincte avoir son origine dans une idée confuse, une idée, soit distincte, soit confuse, dans un sentiment, dans une sensation. Par conséquent, nos idées sensibles, celles que nous avons des objets extérieurs, n'ont point leur origine^ leur principç dans les sensations que ces objets produisent sur nous; ne dérivent point de ces sensations, n'en sont point des modifications; ainsi nos sensations ne sont point les matériaux, ne sont point Torigine de nos idées sensibles.
Il nj a d'ailleurs que les substances , ou les propriétés qui les constituent qui peuvent être modifiées : un phénomène, une sensation , une idée, en un mot, une modifiication de substance, ne peut pas elle-même être modifiée; un phénomène ne peut pais être un autre phénomène transformé^ une modification d'une autre modification. U est impossible, par conséquent, que les idées que nous avons des objets extérieurs ^ idées qui d'ailleurs peuvent se ré-
veiller en nous^ ou être reproduites en l'absence de ces objets^ ne soient que les sensations que ces objets mêmes produisent sur nos sens modifiées d'une manière quelconque.
Quelques philosophes distinguent l'impression d'un ob-> jet sur nos sens^ de la sensation elle-même, et comprennent sous cette dernière dénomination y l'impression jointe à l'idée que nous en avons. Quoiqu'il en soit, il est constant que l'impression de l'objet matériel et son idée sont des phénomènes tout-à-fait distincts et qui peuvent exister l'un sans l'autre : nous recevons, par exemple, l'impression d'un corps enflammé , sans en avoir l'idée , lorsqu'il nous éclaire ou qu'il nous échauffe , dans un moment où notre esprit se trouve préoccupé d'une autre idée, et que notre attention concentrée s'y porte tout entière : nous avons, au contraire , l'idée d'un objet sans en recevoir Timpression, lorsque nous y pensons en son absence. De là résulteràit déjà l'impossibilité, si la chose n'était pas absurde par elle-même , que l'idée ne fût que l'impression modifiée, et surtout modifiée par l'attention, qui évidemment ne peut pas se porter sur un objet que nous n'avons pas devant les yeux, sur une impression qui n'existe pas en nous.
Il n'en est pas de même à l'égard des propriétés de l'ame, qui peuvent dériver les unes des autres. Il ne serait point absurde de supposer, par exemple, que la sensibilité intellectuelle , en tant que cause conditionnelle de l'idée sensible, ne fût qu'une modification de la sensibilité physique, cause conditionnelle de l'impression faite sur les sens , ou de la sensation 3 et c'est même ce qu'on devrait reconnaître pour vrai , si l'idée confuse d'un objet n'était autre chose que l'impression même que produit cet objet sur les sens. Mais il y a une différence de nature entre la sensation et son idée, quelque confuse qu'on la suppose, ce qui rend notre supposition peu vraisemblable. Au reste cette suppo^
Biiioik fjlt-elle détnoniréû | il n'en résulterait pas y qu'on des deux phénomènes ne fut qu'une modification de l'autre : il n'en sel'ait pas moins certain , que l'idée d'un objet n'est pas une modification , une transformation de la sensation qu'il produit^ et même qu'une idée distincte n'est pas une idée confuse modifiée ou transformée ; car l'idée qui nous éclaire actuellement , et l'idée plus bu moins obscure et confuse qui a pu la précéder dans notre esprit ^ sont deux, phénomènes entièrement distincts et indépendans l'un de l'autre } bien difierens en cela de la substance même de l'amCj considérée ayant et après sa modification.
a Les idées sensibles^ dit M. Laromiguière^ ont leur origine dans le sentiment^sensation ^ et leui* cause dans Taitentions »
Nous Tenons de Yoir que les idées sensibles n'ont point leur eriffine dans la sensation ; qu'elles n'ont même pas ^ qu'elles ne peuvent avoir d'origine^ de principe^ de matériaux I du moins autres que l'ame elle-même. Et quant a leul: cause productrice^ ou efficiente^ elle n'est certainement pas dans l'attention*
Les sensations sont des mt>difications de l'ame ^ conséquemment des phénomènes; comme tels^ elles impliquent deux, causes , l'une conditionnelle , c'est la sensibilité f^ysique ; et l'autre efficiente , c'est l'action des objets, extérieurs sur les sens.
Nos idées sensibles , ceHes que nous avons de ces objets . extérieurs^ sont pareillement des phénomènes^ et^ à ce titre^ elles impliquent aussi deux causes } Tune conditionnelle ^ qui est rentendement; l'autre efficiente , qui peut être, ou l'action des objets extérieurs sur l'entendement^ ou la sensation qu'ils produisent ^ mais qui, jamais et en aucune manière > ne peut étre^ ni l'attention^ ni conséquemment aucune autre des opérations ou actions de l'ame, qui se réduisent touteé à l'Mtention elle-même. £t^ enefifet;
ratteâtioii^ qtii est te télescope àe notre intelligence^ et le burin qui grave les idées dans la mémoire^ nous montre bien^ il e$f yrai^ les môdificafibns produites dans notre ame pàt telle ou telle cause ^ nous fait apercevoir les rapports qui existent entre les choses ; mais ce n'est pas elle qui les produit ; elle n'en est pas éile-même la cause efficiente ; elle n'est cause efficiente d'aucune de nos idées ; elle ne produit rien. Seulement, comme elle est une condition sans laquelle nous n'aurionâ aucune cotmaissance , aucune idée daire et distincte de quoi que ce puisse être, on peut la considérer comine une des causes conditionnelles, ou comme faisant partie intégrante de la cause conditionnelle de toutes nos idées.
Il n'est donc pas vrai que l'idée sensible a son origine dans la sensation, et sa cause productrice dans l'attention. Il n'est pas vrai qu'une idée sensible n'est qu'une sensation modifiée , et que cette modification est produite par l'attention. Il n'est pas vrai surtout, que l'idée d'un objet extérieur ne diffère de la sensation, ou de l'impression qu'il produit sur nos sens , que par cela seul que l'une est distincte et l'autre confuse , ou supposée telle. Jamais on ne me persuadera que l'idée confuse que j'ai d'une douleur éprouvée il y a long-temps, et dont là cause n'existe plus , est cette douleur elle-même en tant que je n'y porte pas mon attention j et que l'idée claire et distincte de cette sensation douloureuse n'est encore que cette sensation en tant que, par l'exercice de l'attention, je ne la confond avec aucune autre.
« Le caractère propre et essentiel de l'idée , dit M. Laromiguière , est la distinction , et , si nous voulions nous énoncer avec Une rigueur géométrique , nous refuserions le nom d'idée à l'idée confuse , et nous verrions en elle un simple sentiment j comme dans le sentiment distinct ^ nous avons vu ïidie elle- mème« »
L'idée est-elle ^donc un sentiment ? l'idée sensible estelle un sentiment-sensation , une sensation ? » Qui pourrait en douter^ répond M. Laromiguière ^ mais^ ajoute-t-il, il ne faut pas oublier ^ que l'idée n^est pas un simple aen* timent : elle est un sentiment distinct. »
Distinct^ tant que vous voudrez ; il n'en résulte pas moins de vos assertions ^ que l'idée sensible n'est que la sensation même.
« Dans son principe ^ dites-vous^ l'idée est le simple sentiment : en elle-même elle est le sentiment modifié. »
Est-il exact de dire^ qu'une chose est modifiée j parce que nous ne la confondons pas avec d'autres? est-elle en efiet modifiée^ par cela seul que nous la distinguons de tout ce qui n'çst point elle?
D'ailleurs j'ai suffisamment prouvé qu'un sentiment^ qui n'est qu'une modification de l'ame y ne saui^ait être modifié. Il n'est donc pas vrai que (c les impressions que l'ame reçoit sont de deux espèces ^ mais de la même nature, et qvL elles dérivent les unes des autres. »
Appelez si vous voulez sentiment ce que nous nommons idée confuse; mais ne confondez pas ce sentiment-idée avec le sentiment proprement dit^ et particulièrement avec la sensation : et n'imaginez pas avoir fait une découverte pour avoir donné un nom nouveau^ celui de sentiment, à une chose que tous les hommes connaissent dès long-temps et conçoivent fort bien , sous le nom d'idée confuse.
Mais toute cette critique ne porte-t-elle point à faux? n'avons-nous pas fait dire à M. Laromiguière ce qu'il ne pense pas^ ce qu'il ne dit pas? Tavons-nous bien entendu^ bien interprété? écoutons-le encore.
a Uidée, dit- il, consiste dans la distinction que nous faisons, ou que nous sommes en état de faire, de tout ce qui s'offre à Tesprit , substances, modes , réalités , abstractions, points *de vue, choses et mots^ pour tout (lire* Elle est un
r&ppot*t de distinction. » — « Ipes idées ne diflerent pas seulement des sensations y des sentimens-sensations ^ elles diffèrent de toute espèce de sentiment. Sentir un rapport de distinction, et sentir simplement, ne sont pas la même chose. » — « Avoir une idée, ou discerner ce qu'on a senti confu* sèment, ou apercevoir ou percevoir, c'est la même chose. »
Que l'on regarde la simple distinction comme une véritable inc^i^tyîcatton^ soit; elle peut paraître telle à nos y eux : mais du moins , ne confondons pas le sentiment ainsi modifié, soit avec l'action, soit avec le pouvoir, de le distinguer , de le modifier. . L'idée ne peut pas ,, à la fois , être un sentiment distinct, un sentiment démêlé d'avec d'autres sentimens, et consister dans la distinction même que nous faisons, ou que nous sommes en état de faire, de tout ce qui s'offre à l'esprit.
Mais que peut-il donc s'offrir à l'esprit? Des substances^ des modes, des réalités, etc.? Nesont-ce pas les idées de ces choses qui s'offrent à l'esprit ?
ce Les idées sont des sentimens distincts : les idées différent de toute espèce de sentiment. ))
Ces deux propositions ne sont-elles pas contradictoires ? Gomment un sentiment distinct peut-il différer de toute espèce de sentiment? comment , en distinguant un sentiment de tout autre sentiment , le modifions-nous au point ^ qu'il change en quelque sorte de nature?
(( L'idée est un rapport de distinction. Sentir un rapport de distinction^ et sentir simplement ne sont pas la même chose. »
Un rapport de distinction, et un sentiment distinct, ne sont peut-être pas non plus la même chose.
Mais, avoir un sentiment distinct, n'est-ce pas sentir simplement^ et de plus sentir un rapport de distinction?
<c Avoir une idée , ou discerner ce qu'on a senti confusément j, cest la même chose. »
Soit que Ton entende par sentir confusément j avoir une
idée confase^ en verta de la sensibilité intellectticdle, ou éprouver une sensation^ en vertu de la sensibilité physique^ ce qui y ou surplus , parait être la même chose aux y enx de M. Laromiguière ^ qaand il s'agit d'une idée sensible; il est certain que l'on acquiert une idée ^ toutes les fols que Ton discerne ce qu'on avait senti confasément ^ et que y réciproquement , on discerne^ ou l'on est capable de discerner une chose ^ lorsqu'on a de cette chose une idée distincte ^ une idée proprement dite. Mais est-il vrai qu'avoir une idée, c'est discerner ce qu'on a senti confusément, ou pour mieux dire, ce qu'on a senti? J'ai dans ce moment l'idée 9 ou le souvenir, qui n'est qu'une idée rappelée, du son d'un instrument particulier que j'ai entendu il y a plu^ sieurs années; je discerne Aonc y suivant M. Laromiguière s mais que puis-je discerner, s'il n'y a pas déjà en moi quelque chose qui remplace et qui représente la senêation que j'ai éprouvée? or, ce quelque chose, n'est-il pas, lui* même, l'idée dont je suis préoccupé? Dirait- on, que ce qui se passé actuellement en moi était d'abord un simple sentiment , un sentiment-sensation ; et que l'attentiovi l'a transformé en idée? Mais, outre qu'il est impossible que j'éprouve une sensation dont la cause n'existe pas, ou ne peut pas agir sur mes sens ; je crois avoir suffisamment dé^ montré qu'il n'y a rien de commun entre la sensation proprement dite, et l'idée, ou le souvenir qui s'y rapporte. Et qu'on ne dise pas que l'idée, ou le souvemr n'est qu'une sensation continuée, txïbxs affaiblie , ou que l'on s'explique mieux à cet égard , en faisant connaître dans quel sens il faut entendre cette définition^ Car je ne puis croire qu'on ait prétendu dire, et je ne puis ni comprendre ni admettre, que les idées que j'ai, par exemple, du chaud et du froid, ne sont autre chose que les sensations mêmes de dialeur et de froidure , mais à un degré plus faible , à une tempe* t-ature différente.
Concluons donc^ qne Vidée sensibfe n'est ^ ni une iema^ tian affaiblie p ni un6 sensatùm modifiée de quelque autre manière^ ni une sensation distinguée de toute autre sensation , ni le pouvoir de faire cette distinction , ni Vaction même de distinguer^ de discerner ce qu'on a senti confusément^ ni, à plus forte raison, toutes ces choses ensemble^ comme le reut M. Laromiguière : ou plutôt concluons , que M. Laromiguière ne s'est pas suffisamment expliqué sur la nature de Tidée sensible, et demandons-lui de nou- Teaux éclaircissemens sur ce sujet. Pour moi je pense que l'idée, en général, est un phénomène, qui a sa cause effi* ciente , soit dans une autre idée , ou plusieurs idées précédemment acquises, soit dans une sensation, ou dons l'action d'un objet extérieur; et qui a sa cause conditionnelle dans quelque propriété passire de l'âme, mise en jeu par l'attention; propriété autre que la sensibilité physique, qui n'est cause conditionnelle que de la sensation , mais qui ne peut l'être d'aucune espèce d'idée , même de l'idée sensible. Je rappelle aussi, qu'aucune idée ne peut dériver d'une sensation ou d'une autre idée comme d'un principe : les idées , aussi bien que les sensations , n'étant toutes que des modifications de Tame , elles n'ont pas d'autre prin-* dpe, d'autre origine, d'autres matériaux que l'ame elle* même.
(s^ pag. 262. ) Cette preuve de l'immatérialité de l'ame est fondée sur une supposition tout-a-fait fausse, savoir; que, si l'ame était matérielle; si elle était composée, ne fût-ce que de deux parties, il arriverait nécessairement, lorsqu'elle éprouve deux modifications , que celles*ci devraient se trouver, ou toutes deux dans chacune de ces parties, ou l'une dans une partie, et l'autre dans l'autre.
Un corps change de forme ; il s'aplatit , par la pression ou la percussion , et en même temps , il se dilate paria chaleur. L'aplatissement existe^^t-il dans une partie du corps ^
et la dilatation dans Tàutre; où bien, ce$ deux eflfets existent^ils simultanément dans chacune des parties /dans chacune des molécules de ce corps? Non; l'aplatissement, ni la dilatation, n'existent séparément dans -aucune de ces parties matérielles y d'autant plus qu'elles ne sont pas susceptibles de changer de forme , et , à plus forte raison , ces deux ëfiets n'existent pas non plus ensemble dans chacune de ces parties. L'un et l'autre ont lieu , ou se passent , en même temps, dans le corps entier.
Rien ne nie parait moins convainquant, je Tavoue, que ces raisonnemens par lesquels on croit démontrer, pour ainsi dire, par yi plus B^ que l'ame est immatérielle : tant que nous ne saurons pas comment les idées se produisent^ et en quoi consistent ces modifications de nous-mêmes; tant qu'on ne saura pas surtout ce qui constitue les opé" rations de Came y telles que l'attention et la comparaison , on ne prouvera jamais démonstrativement que l'ensemble des propriétés affectives et intellectuelles, passives et acti* Tes, constitue une substance distincte du corps, et que cette substance n'est point étendue.
Qu'est-ce que la comparaison? C'est une attention double, dit-on, une attention portée sur deux sensations oa deux idées à la fois : et qu'est-ce que Tattention?. c'est une action de l'ame, ou la faculté d'exercer cette action. Mais une substance étendue ne peut-elle exercer aucune action? Tant s'en faut, puisque le mot action ^ et le mot attention lui-même, qui exprime une tendance vers un but, sont évidemment empruntés de la matière, et du mouvement, qui est un attribut de la matière. Qu'est-ce donc qu'une action de l'ame , ou d'une substance qui n'a rien de matériel, c'est-à-dire, qui n'est ni étendue, ni résistante, ni susceptible de mouvement? Nous n'en savons rien.
Qu'est-ce qu'une sensation? C'est, dit-on, une modification de Yame. Cela se peut; et il est du moins évident qu'une
sensation nous modifie d'une manière quelconque. Qu'est'ce qu'une idée? C'est encore^ dit-on^ une modification de l'ame. Posons que cela 3oit : comment une substance simple peut-elle être modifiée? comment surtout^ peut-elle subir plusieurs modifications à la fois ? comment enfin peutelle avoir plusieurs facultés^ plusieurs manières d'être?
Jugeons-nous de Famé par l'imagination? non ; car alors nous ne pourrions nous la représenter que comme étendue. Nous n'en jugeons donc que par Tentendemeut ^ par la raison^ sans avoir égard aux idées que l'imagination nous suggère. Mais la raison, l'entendement nous dit, qu'une unité ne peut pas renfermer plusieurs unités. Une substance simple qui a plusieurs manières d'être , qui subit plusieurs modifications , ou dans laquelle il se passe plusieurs phénomènes, est donc une chose absurde aux yeux de la raison.
Est-il vrai que pour comparer deux sensations, deux idées , il faut qu'elles soient présentes à Tame ? Cela paraît bien devoir être ainsi ; mais si cela est en eflèt , comment puis- je comparer une sensation que j'ai éprouvée hier avec l'idée , ou le souvenir de cette sensation , en affirmant que cette sensation elle-même m'a affecté plus agréablement que ne m'affecte actuellement l'idée qui me la rappelle, ce qui fait que je regrette cette sensation, dont je n'ai plus que le souvenir?
Avouons notre ignorance sur toutes ces choses, et ne nous obstinons pas à vouloir démontrer ce qui ne peut pas être démontré. C'est par des déductions indirectes, et en s'appuyant surtout sur des considérations morales , qu'on peut, par le seul secours des lumières naturelles, rendre au moins probable cette vérité, que l'ame peut exister se* parée du corps j vérité que la simple raison admet sans peine, mais que l'on ne démontrera jamais mathématiquement, je veux dire par des argumens logiques, équivalens à des preuves mathématiques. Sans nous occuper de la
nature de Tame, croyons à son immortalité^ comme niyos croyons 9 d'après le seul calcul des prpbalité$| et nan sur des preuves géométriques ou physiques ^ que le soleil se lèvera demain^