SECTION PREMIÈRE
GOHGERNAirr LA PREltliRE ^AATI£.
ARTICLE I•^ Sur le chapitre premier j intituté :
m LA HiTHODk.
Le Discours de ia méthode^ dont il s'agit ici , est un morceau achevé aussi spirituel que profond ^ dans lequel des pi'éceptes utiles très-fadles^à saisir sont encore rendus plus clairs par des comparaisons ingénieuses y qui elles-mêmes renferment d'importantes leçons. Mais j'en ai retranché d'assez longs détails physiologiques , et d'autres choses superflues , ou que Ton retrouvera ailleurs avec plus de développement. Je l'ai ainsi réduit au tiers à peu près.
Trois paragraphes composent ce chapitre. Le premier contient quelques considérations générales et préliminai^ res : dans le deuxième , Descartes pose des règles fixes pour la recherche de la vérité et la conduite de la vie : il fait voir y dans le troisième y comment il a appliqué sa méthode à la démonstration de l'existence de Dieu y de celle de l'ame et des choses matérielles; et il donne ainsi le sommaire de ses Méditations, dont le chapitre suivant, comme on le Terra tout à l'heure, n'est lui-même qu'un résumé.
Descartes pense que , si les qualités de l'esprit, telles que rimagination et la mémoire , sont en différente proportion chez les divers individus , il n'en est pas de même de la rai-
son ou du bon sens , qui se trouye également partagé entre toQs les hommes y quoiqa'iis n'en fassent pas tous également un bon usage 5 et qu'ainsi la diversité de leurs opinions ne vient pas de ce qu'ils sont plus raisonnables les uns que les autres , mais seulement de ce qu'ils ne conduisent pas leurs pensées de la même manière , et qu'ils ne considèrent pas les mênies choses.
Ayant remarqué que les philosophes disputent sur tout; il apprit de bonne heure à douter de tout^ et fut conduit par ses propres réflexions y quoique jeune encore y à faire peu'de cas de la sdence qu'il avait puisée dans les livres et dans les leçons de ses précepteurs. Il les quitta donc dès qu'il le put^ pour voyager et lire dans le grand livre du monde. Il visita des cours et des armées , dans l'intention de voir des gens de tous les caractères et de toutes les conditions^ et d'interroger chacun sur ses propres affaire^; car il lui semblait qu^l devait y avoir plus de solidité dans les raisonnemens de celui qui est éclairé par ses propres intérêts y et puni par l'événement s'il se trompe y que dans ceux d'un homme de cabinet qui se livre a de vaines spéculations y et peut soutenir impunément les choses les plus absurdes.
Cependant y voyant partout sur les mêmes choses une grande variété de sentiment y et n'ayant retiré aucun profit de l'entretient des autres hogimes^ si ce n'est d'avoir appris à regarder presque comme faux tout ce qui lui paraissait certain ou vraisemblable y il prit le parti de vivre dans la retraite y de s'interroger lui-même y et de chercher la vérité dans son propre fonds.
Or la première idée qu'il trouva fut celle-ci : qu'en général un travail exécuté de la main d'un même maître a plus de perfection et de régularité que celui qui y par succession de temps ^ a été fait de la main de plusieurs^ sans être continué sur le même plan ; et qu'il en est ainsi de Té-
difice de la science^ ou pour mieux dire , de la philosophie, qui s'est formé et accru insensiblement d'un grand nombre d'opinions incohérentes, beaucoup moins yraisemblablés que les simples raisonnemens que pourrait faire un homme de bon sens. En conséquence , il forme le dessein de renverser jusqu'aux fondemens cet édifice, pour le reconstruire de nouveau , en l'appuyant sur une base si solide que rien ne puisse l'ébranler, et ne reprenant des anciens matérieux que ceux dont il reconnaîtrait la bonté et la solidité par l'examen le plus sévère.
Mais , où nous logerons-nous en attendant l'érection de ce monument? faudra-t-il errer dans le vague, et se dispenser de remplir les devoirs de l'homme et du citoyen, jusqu'à ce que nous ayons appris à distinguer, par la lumière naturelle , le. vrai d'avec le faux? Non, sans doute , et Descartes se fait un abri, c'est-k-dire une morale provisoire, qui ne consiste qu'en un petit nombre de maximes excellentes, que chacun peut facilement observer; et il prend la ferme résolution de les observer lui-même et de ne point s'en départir.
Quant aux préceptes qu'il se propose de suivre dans l'investigation de la vérité, ils se réduisent à quatre , savoir : 1^ de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie , qu'il ne l'eut très-évidemment reconnue pour telle ; 2° de diviser, autant qu'il serait possible et nécessaire pour la mieux résoudre, chacune des difficultés qu'il aurait à examiner; 3^ de conduire toutes ses pensées par ordre , en commençant par les objets les plus simples, pour s'élever par degrés jusqu'à la connaissance des plus composés; et 4*^ de s'assurer, par des dénombremens parfaits, de n'avoir rien omis d'essentiel. Il ne perd pas de vue, d'ailleurs, cette considération importante , que toutes les choses que nous pouvons connaître forment une chaîne non interrompue , comme cette suite de propositions qui composent «m traité
de géo^iétrie^ de faççii qu'il n'en est pus mue qui; vme à S9 plaçç I ne suppose celks qui précèdent , et ue serve à l'explication de celles qui suivent.
Voil^ sans doutç un magnifique ik*outispice , et qui pro* jostet de bien grandes choses. Mais avant d'aller plus loin, je veux émettre une difficulté | dont je crois trouver la solution dans ce même discours de Descartes. Comment se fait-il que ce grand homme , qui jouissait de taqt de re* pommée au dix-septième sièdq , fut oublié dans le dix-huitième ; et pourquoi Locke ^ qui alors avait pris sa place , et que Top regardait comme Iç philosophe du bon sens, est-il aujourd'hui généralement négligé, et méprisé même par quelques métaphysiciens , qui voudraient à son détriment l*éhabiliter Descartes 3 comme s'il n'était pas possible de rendre hommage à Ton sans flétrir ou injuner l'autre? Serait-ce que ces hommes célèbres , qui tous deux ont dit de fort bonnes choses , et commis de graves erreurs ^ ont été envisagés tantôt sous un point de vue et tantôt sous un autre? Non; c'est tout simplement que les idées ont changé avec les circonstances, et que (je le dis avec Descartes, à la honte de Thumanité ) ^ << la. même chose qui nous a plu il va dix ans^ et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans^ uouç semble maintenant extraragante et ridicule; en sorte que c^est bien plus la coutume et l'exemple qui nous persuadent qu'aucuue counaissance certaine* »
4RTICIJE n.
De V^stence de Dieu^ de ceUe de Came et des choses
matérieU^s.
Ce chapitre est tiré presqu'en entier des Principes de la philosophie. C'est l'abrégé des Méditations, dont il tient ici la place; et les vérités qu'on y démontre sont, suivant Des-
cartes ^ la base fotidamentate de toute philosophie et de
toute science*
Si Ton veut acquérir des idées exactes et une connaissance certaine des choses qui sout l'objet de nos pensées ^ il faot^ dit'^il y une fois en sa vie y rejeter comme fausses toutes ses opinions, quelles qu'elles soient, et en premier lieu Texistence des corps , que nous ne sommes que trop autorisés k révoquer ea doute ; ensuite chercher, par les lumières de la seule raison, quelque vérité fotidamentale dont il ne soit pas possible de douter, et successivement d'autres vérités qui ne supposent rien qui n'ait été admià précédemment.
La première chose certaine que je trouve ainsi est que moi-mèine je sais ou que j'existe, non comme être matériel, ou en tant que je marche , que je parle-, que je respire , etc. , mais seulement comme être pensant. Car d'abord 9 il est certain que je pense, puisque je doute, ou que j'affirme , ou que je nie , ou que je crois , ou que j'imagine , que telle ou telle chose existe , et que tout cela est ce que nous appelons penser. Or je conçois très-clairement que la pensée implique nécessairement l'existence , d'où il suit que j'existe. Et de plus, la pensée suppose un sujet de la pensée, c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, et qui est douée de cette faculté de penser, laquelle ne peut-être que l'attribut d'une substance ; car la lumière naturelle nous enseigne que le néant ne peut avoir aucun attribut. Donc je suis une chose ou une substance qui pense, ou, ce qui revient au même, il y a en moi une substance douée de cette faculté.
Maintenant, supposé que je pe croie pas seulement avoir un corps, mais qu'en eSet j'en aie un qui exécute divers mouvemens comme je l'imagine, quoique cela ne soit pas encore démontré , la substance qui pense en moi sera-t-elle la même que celle qui se meut, qui respire, qui digère,
etc. ? Non assurément ; car tandis que je cloute encore s'il y a quelque corps au monde, et que même je puis feindre que je. n'ai aucune idée de l'étendue ou de la matière, je ne laisse pas de connaître que je pense , c'est-à-dire que je doute, que je crains, que j'espère, que je conçois, etc. : et, par conséquent, aucune de ces opérations de Tesprit, qui toutes supposent la faculté de penser , ne suppose Tétendue : et , d'un autre côté , il est évident que toutes les propriétés des corps, telles que la figure, le mouvement, etc. , supposent l'étendue , mais qu'aucune d'elles ne suppose la pensée, c'est-à-dire que je les conçois fort bien sans elle ou séparées d'elle. Or il suffit que je conçoive ime chose sans une autre, pour que l'une soit en efiët distincte et indépendante de l'autre. Donc les propriétés des corps et celles de l'intelligence n'appartiennent pas à un même sujet, à une même substance. Tel est l'argument par lequel Descartes démontré la distinction réelle de l'ame et. du corps.
Il donne ensuite trois preuves différentes de l'existence de Dieu, qui toutes sont fondées sur des raisonnemens d'une incroyable subtilité. La première est tirée de la nature ou de l'essence même de Dieu, c'est-à-dire de l'être dont on veut prouver l'existence.
L'essence d'une chose est représentée par son idée : or de ce que nous avons l'idée d'une chose, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elle existe hors de nous ou de notre entendement } et ainsi l'essence des choses est distinguée de leur existence. Mais il n'en est pas de même en Dieu 3 et il est de son essence d'exister réellement ; comme il est de l'essence d'un triangle, soit que ce triangle existe ou non, d'avoir trois côtés et trois angles. Car l'idée que nous avons de Dieu est celle d'un êlre qui possède toutes les perfections : or c'est une perfection d'exiçter réellement, et l'être qui existe ainsi et dans l'entendement est plus par-
fidt qae celui qui n'existe que dans Tentendement seul^ ou qui n'existe pas réellement. Donc il est de l'essence de Dieu d'exister réellement ; donc en effet il existe.
La seconde preuve de l'existence de Dieu est tirée de l'idée que nous avons de lui. Elle est fondée sur ce qu'un effet ( et une idée n'est pas autre chose) ne peut pas avoir plus de perfection que sa cause efficiente. D'où l'on conclut que l'idée d'un être tout parfait ne peut avoir pour cause qu'un être tout parfait , et qu'ainsi ^ puisqu'une pareille idée se trouve en nous , il faut qu'il existe un être souverainement parfait ^ c'est-à-dire un Dieu y qui seul peut être la cause de cette idée.
Enfin la troisième preuve est tirée de notre existence propre. Ici Descartes ^ envisageant la substance même de i'ame comme un effet, se demande quelle en est la cause ^ et il prouve que cette cause ne peut être que Dieu ; d'autant que la conservation de notre être ne dépend ni de nous 9 ni d'aucune autre chose, et que le pouvoir de nous conserver n'appartient qu'à celui qui nous a créés : car la conservation ne diffère point en effet de la création, ce qu'il démontre en disant que les parties du temps sont indépendantes les unes des autres , et qu'ainsi il ne s'ensuit pas , de ce qu'une chose existe actuellement , quelle doive encore exister l'instant d'après ; d'où il conclut qu'elle n'existerait . pas en eflèt si elle n'était créée de nouveau : en sorte que rien n'existe réellement que par une création continuée. Descartes rejette l'argument des causes finales pour prouver l'existence de Dieu, sous prétexte que nous ne pouvons pas pénétrer ses desseins , et que les phénomènes doivent être expliqués par les causes efficientes, ce que personne ne lui contestera. Mais , sans chercher à connaître le but que Dieu s'est proposé dans la création de l'univers, après avoir expliqué les phénomènes par les causes physiques et immédiates, ne peut-on pas déduire de l'observa-
tion des phénomènes les causes finales , et en oondnre que les causes physiques sont elies-mémes dépendantes d'une cau$e douée d'intention et de volonté ^ en sorte que l'uni* Ters est Fouvrage d'un être intelligent?
Quant à sa démonstration de l'existence des corps ^ elle est fondée^ premièrement^ sur ce que y nos sensations étant indépendantes de notre volonté, leurs caus^ efficientes sont nécessairement hors de nous; et, en second hea, sur ce que, Dieu n'étant point trompeur^ il n'est pas possible que ces causes productrices de nos sensations soient autre chose que 1^ corps eux-mêmes.
Il est à remarquer que nous ayons admis plusieurs choses comme vraies, sans lès avoir démontrées à la rigueur, mais seulement d'après la seule lumière naturelle, .ou parce que nous concevions très-clairement et très*distinctement qu'elles étaient telles , comme lorsque nous avons dit que l'homme existe de cela seul qu'il pense. Il j a plus, c'est que toute la certitude de nos démonstrations n'a pas elle^ même 4'autre fondement que cette supposition, savoir, que tout ce que nous concevons très-dairement et très* distinctement comme vrai, l'est en efièt. Et ainsi nous sommes bien forcés de faire de cette supposition un principe , puisqu'il est in^possiblcide remonter plus haut«
Nous regardons aussi comme très^certaines , et nous ph^ çons parmi les vérités que nous avons découvertes ou con<firmées , les conclusions de tous les raisonnemens que nous avons faits en partant de ces principes appelés axiomes, quoique nous ne nous rappelions pas actuellement toute la suite des propositions ou des syllogismes , c'est-à-dire des prémisses et des conséquences , qui nous ont conduits d'un premier axiome ou d'un fait primitif à ces conclusions. Tou* tefois nous pourrions supposer qu'en cela nous sommescontinuellement déçus, si nous ne savions pas que Dieu existe, et si nou9 ne nous souvenions qu'il n'est point trompeur.
Tel est l'objet des cinq paragraphes dont ce chapitre se compose. J'aurai Tociçasîon d'y revenir, puisque, comme je Fai déjà dit, la deuxième partie de cet ouvrage tout en^ tière n'en est que le déyeloppement; et nous verrons alors ce qu'on a objecté à Pescartes contre ses démonstrations de l'existence'de Dieu et de Timmatérialité de l'ame.
ARTICLE m.
De ia vérité et de là certitude.
L'auteur distingue, avec raison, la certitude morale de la certitude métaphysique. Car la première ne s'appuie que sur un nombre suffisant de probabilités \ et c'est ainsi , par exemple, que nous regardons comme très-certaine l'existence de Mahomet, quoiqu'il ne fût pas absolument impossible que tout ce que l'histoire rapporte de lui, et que son existence même ne fut qu'une fable : tandis que l'autre est fondée sur des démonstrations rigoureuses, ou bien sur des axiomes ou des principes évidens par eux-mêmes. Des*cartes croit que toutes ses positions de physique , parfaitement liées entre elles, portent également le caractère de ces deux sortes de certitude : mais, nous devons le dire, les savans de nos jours, du moins quelques-uns d'entre eux, considèrent son système du monde et toutes ses hypothèses physiques comme un amas d'absurdités incohérentes, Jjeibnit;^, qui se déclara pour Descartes contre Newton, dit que c'est un malheur des hommes de se dégoûter enfin de la raison même et de s'ennuyer de la lumière , ce qui est très-vrai : reste à savoir s'il a fait de cette réflexion judicieuse une bien juste application. «
La notion du vrai est si simple et si claire, qu'il n'est ni besoin^ ni en quelque manière possible de la définir. Nous n'avons qu'un moyen pour connaître la vérité ; c'est la
lumière naturelle^ ou cet instinct purement intellectuel qui nous oblige à croire qu'une chose est vraie dès que nous la concevons clairement et distinctement comme telle : instinct fort différent de celui que la nature nous a donné pour notre propre conservation ^ et qu'on ne doit pas toujours suivre dans la recherche de la vérité. Il ne suffit pas d'ailleurs d'être éclairé par cette lumière naturelle ; il faut en faire un bon usage ^ et nous assurer par la réflexion si en efiet nous concevons clairement et distinctement ce que nous croyons connaître de cette manière.