‹ Essais philosophiquesChapitre 33 sur 54 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

De$ erreurs de jugement.

Ce chapitre comprend deux articles sur le même sujet. Le premier est tiré des Principes de {a philosophie, le deuxième^ àe^ Méditations métaphysiques. Dans l'un et dans l'autre^ Descartes fait voir que Dieu n'est point la cause de nos erreurs; qu'on ne peut pas conclure qu'il nous trompe de ce que nos j ugemens sont quelquefois fautifs ; et que y d'ailleurs^ il dépend de nous de ne jamais faillir.

Ce ne serait pas sans raison que Dieu serait tenu pour trompeur^ si ce qui est vrai pour nous ne l'était pas en soi ou par rapport à lui ; par exemple^ s'il n'était pas vrai dans la réalité 9 quoiqu'à notre égard il soit très-certain^ que trois fois neuf font vingt-sept. Mais il serait tout-à-fait déraisonnable de soutenir que Dieu nous trompe^ de ce qu'il peut arriver que tel homme ^ par un faux calcul provenant d'un manque d'attention^ trouve^ par exemple^ et croie pour un moment^ que trois fois neuf font vingt-huit.

Si l'on pouvait dire que Dieu est la cause de nos erreurs^ ce serait tout au plus en ce sens^ qu'il aurait pu^ et qu'il

n'a pas voulu nous rendre tout parfaits y ou du moins nous donner une faculté qui nous empêchât nécessairement de juger des choses que nous n'entendons pas bien : car^ lorsque nous nous méprenons^ ce n'est point par une faculté positive^ mais seulement parce qu'il nous manque quelque perfection 3 ce qui n'est à son égard qu'une négation^ quoique par rapport à nous ce soit une privation ou un défaut.

Mais malgré ce défaut de nature ou cette imperfection y il dépend pourtant de nous de ne point faillir^ puisqu'il suffit pour cela de nous abstenir de juger de ce que nous ne connaissons pas parfaitement : car la cause de nos erreurs consiste en ce que nous voulons juger des choses que nous croyons entendre ^ avant de nous être assurés par la réflexion si^ en effet ^ nous les concevons bien clairement et bien distinctement.

Tout cela est fort clair^ et paraît au fond assez généra* lement vrai. Mais Descartes a donné à sa pensée une forme métaphysique qui; en la rendant un peu louche , a fait naître plusieurs objections. Il prétend que notre volonté ^ ou la liberté de notre franc-arbitre ^ ce qui est pour lui la même chose ^ est en quelque manière infinie ^ au lieu que notre entendement est très-borné , et que c'est uniquement parce que l'une de ces facultés est plus étendue que l'autre^ que nous nous trompons ; ce qui n'arriverait pas si nous retenions notre volonté dans les limites de notre entendement , ou si ces facultés avaient une égale étendue.

Si la liberté n'est que relative , comme je le crois ^ il me semble ^ au contraire , que plus l'homme est libre (c'est-àdire selon moi; plus il est maître de sa pensée ; ou capable de réflexion); moins il est sujet à faillir 3 et qu'ainsi la véritable cause de nos erreurs consiste en ce que notre volonté manque d'énergie ou d'intensité pour résister^ si l'on peut ainsi dire, à ce que notre entendement nous persuade. Je pense aussi qu'on ne peut pas dire du libre - arbitre

comme de l'entendement.^ qu^îl est plus pu moind étendu; ou que, ii l'on reut se servir de ce terme pour exprimer son intensité, il faut Considérer l'étendue de la volonté et celle de l'entendement, comme des quantités incommensurables, qui n^ont point de mesure commune, même comme des choses de nature différente, telles que l'espace et le temps, ou telles encore que deux voix dont l'étendue consisterait, pour Tune, en ce qu'elle pourrait prendre tous les degrés de douceur et de force , et pour l'autre , en ce qu'elle pourrait chanter dans tous les tohs, depuis le plus grave jusqu'au plus aigu; en sorte qu'il ne serait pas possible de comparer ces deux sortes d'étendue ou de grandeur l'une avec l'autre.

Si donc on ne veut pas que Déscartes se soit trompé , il faut conclure de ces observations, comme il est de fait, quoique j'aie feint le contraire , qu^il n'a pas pris le mot d'étendue dans le même sens que celui de force ou d'intensité, mais plutôt dans un sens diamétralement opposé : il faut admettre aussi , contre mon opinion , que cette force de volonté est la même chez tous les hommes , qu'ils sont tous également capables de réflexion , et qu'ils ont un pouvoir égal pour retenir leur volonté dans les limites de leur entendement, ce qui suppose qu'ils peuvent connaître ces limites, d'est-à-dire qu'ils sont toujours capables de dis* Cerner si en effet ils conçoivent distinctement led choses qu'ils croient bien entendre : en sorte que s'ils se trompent , c'est uniq%iement parce qu'ils ne veulent pas se donner la peine de réfléchir. Quoi qu'il en soit, voyons^ s'il est possible , quelle est précisément la signiâcation qu'il attu-* che à ces mots , V étendue de la volonté ou du Uhre-arbUre.

Lorsque l'esprit aperçoit , ou croit apercevoir certain rapport de convenance ou de disconvenance entre deux ou plusieurs choses ; que ce rapport soit vrai ou faux , qu'il existe réellement , ou seulement en apparence ; nous

sommes toujours Uires d'y donner notre consentemëat , c'est-à-dire d'affirmer qu'il existe; affirmation qui constitue la forme du jugement. Nous avons donc, en ce sens , le pouvoir de juger des choses môme que nous n'entendons pas, ou que nous ne connaissons pas parfaitement; et ainsi la volonté ou la liberté s'étend plus loin , ou a plus d'étendue que l'entendement , quoiqu'elle s'applique aux. mêmes objets.

Mais, si nous avons la faculté ou le pouvoir de nous tromper, en accordant notre consentement aux choses que nous croyons entendre, mais qu'eu effet nous né concevons pas distinctement, nous sommes également libres de nous abstenir d'en juger, et conséquemment de ne point faillir. .

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