‹ Essais philosophiquesChapitre 34 sur 54 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

Du l\bre^arbitre.

Voici > en peu de mots y ce i\ùB pense Descartes sur la volonté ou la liberté de l'homme.

Être libre, c'est pou voir indifïeremment affirmer ou mec une même chose ; suivre un parti ou le parti contraire , même quand on se trouve porté par de bonnes raisons à choisir de préférence l'un plutôt que Tautre.

Il ne faut pas confondra , dit-il , cette faculté positive de pouvoir indifféremment se déterminer pour le vrai ou le faui^, pour le bien ou le mal, avec l'état d'incertitude où l'on se trouve lorsque , bakncé par l'égalité ou la nullité des motifs, on est soi-même indifférent au parti que l'on prendra; indififêrence qui cesse d'ailleurs dès que notre détermination est prise.

Cet état d'équilibre, qu'on nomme liberté d'indifférence^ est, selon lui, le plus bas ou le moindre degré de liberté j

tandis qu'aa contraire nous agissons d'autant plus libre* ment, ou, ce qui est la même chose, nous nous déterminons d'autant plus facilement et plus volontairement à suivre un parti, qu'un plus grand nombre de motifs, ou que des raisons plus puissantes nous y engagent ; pourvu que, parmi ces raisons, il n y entait point d'extérieures ou d'étrangères à notre propre pensée, et qu'elles prennent toutes leur source dans l'entendement même.

Cela n'empêche pas qu'en Dieu, qui agit toujours aussi librement que possible , et dont Tentendement est d'ailleurs infini , il n'y ait qu'une liberté d'indifférence ; car, à ses yeux, tout est égal, et il ne se détermine pas pour ce qui est bon ou ce qui est vrai : mais une chose est vraie , ou elle est bonne, de cela même qull Ta voulue, ou qu'il l'a choisie.

Quoique l'homme soit libre dans ses actions et dans ses pensées, il n'en demeure pas moins sous la dépendance de l'être de qui tout dépend. Mais comment des choses, en apparence si contradictoires, peu vent- elles se concilier? Descartes cherche à l'expliquer par une comparaison ; mais il avoue d'ailleurs, et nous dirons avec lui, que cela est incompréhensible de sa nature.

ARTICLE VI, Des erreurs de sentiment.

En tant que l'homme est composé de corps et d'ame, il est souvent trompé par sa propre nature : c'est ainsi qu'il a des goûts et des penchans qui , s'il les suivait, pourraient nuire beaucoup à sa santé et à son bonheur; c'est ainsi qu'étant malade, il désire quelquefois avec ardeur des alimensqui lui sont contraires. Mais il ne peut pas dire, pour cela, que Dieu le trompe, puisque, ayant im libre arbi*

tre qui luî permet de suspendre ses actions comme ses jugemens , et une raison qui Téclaire et qu'il peut suivre^ il n'a qu'à réfléchir et à Yonloir pour éviter le danger qui menace son corps, aussi bien que l'erreur qui cherche à s'emparer de son esprit.

Tel est le sujet de ce chapitre; sujet qui termine la sixième Méditation métaphysique , et couronne le plus bel œuvre de Descartes. Il est aisé de voir que ce chapitre et les deux précédens n'étaient aucunement nécessaires à la démonstration de l'existence de Dieu, de Tame humaine et des choses matérielles ; démonstration qui fait l'objet des six Méditations et de la seconde partie de cet ouvrage.

ARTICLE VIL Des préjugés.

Encore enfant , déjà l'homme juge et raisonne ; mais c'est, pour ainsi dire, à son insu et sans réflexion. Il juge sans pouvoir encore fixer son esprit sur aucun objet; il raisonne avant d'avoir appris à considérer les choses par l'entendement seul , et à se défier des sens et de l'imagination qui peuvent aisément le séduire. De là une foule de préjugés ou de jugemens téméraires, qui sont faux pour la plupart, mais que nous ne croyons point tels, et qu'insensiblement nous nous accoutumons à prendre pour des vérités incontestables : tellement que , si par hasard ils sont vrais, nous ne saurions véritablement dire pourquoi, puisque nous n'en avons aucune science certaine ; et s'ib ne le sont pas , il est presque impossible que nous nous en apercevions jamais ; car ib ne portent en eux aucune marque qui puisse nous les faire distinguer de ceux qui se trouvent être vrais. Il est même des erreurs qui ont tellement le caractère, ou du moins l'apparence de la. vérité, qu'il n'est

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