‹ Essais philosophiquesChapitre 35 sur 54 · TOME m · texte numérisé non relu

TOME m

pa$ un seul bouuae qui ne la$ ait d'abord adoptées ^ et ipe^ par cette raison^ la plupart; sans jamais les reconnaître po^r ce qu'elles sont, les coixsiidèrent comme des notions communes.

Outre les obseryations mexactes que nous avons faites à la hâte j et les jugeknens irréfléchis que nous formons nousmêmes, nous accueillons, encore, sans exanien, beaucoup de propositions fautes quWnous présente comme des vérités démontrées : souvent aussi nous n'en retenons que les mots sans j attacher aucun ^ens précis^ ou nous prenons ces mots dans une signification toute différente de celle qu'on leur a donnée. Mais le plus grave de tous les inconvénienS; c'est que l'usage dans lequel nous sommes de ne rien voir qu'à travers l'imagination et les sens, fait que nous attachons , malgré nous, les idées d'étendue, de fîg9re, de matière, à des choses qui sont purement intelligibles et nullement imaginables.

. Enfin , parvenus à un 4ge où nous sommes bien capables de réfléchir et de raisonner, mais ipabus de préjugés de toute e3,pèce, il arrive d'ordinaire que nous persévérons dans l'erreur, tant par la force de l'habitude que par une certaine paresse d'esprit qui nous est naturelle. Car, pour connaître la vérité , il faut deu% cboses qui semblent fort difficiles à ceuK qui , k proprement parler, n'ont poipt encoi^e fiait usage de leurs facultés intellectuelles : il faut supposer incertain ce qu'ils avaient coutume de regarder comme indubitable j il faut prendre la pejne de méditer, ce que. jusqu'alors ils n'avaient point fait*

ÂATICLE Ym.

Des notions simples q%d composent nos pensées. Pour que nous puissions plus aisénoent nous délivrer de

nos préjugés, Descartes se propose de faire connaître, dans ce chapitre , les notions simples dont se composent nos pensées.

Tout ce qui fait Tobjet de nos méditations peut être partagé en deux classes. La première comprend les choses qui existent indépendamment de notre pensée, comme lei substances, soit intelligentes, soit matérielles, et les propriétés ou les attributs de ces substances , au nombre des* quels on peut mettre la durée , l'ordre et le nombre. Il faudrait peut-être ajouter à toutes ces choses les phénomènes; mais Descartes les range parmi les propriétés, dont il ne croit pas devoir les distinguer. Ces phénomènes peuvent être attribués, ou à l'ame seule, comme, par exemple. Faction de réfléchir et la conception de quelque idée; ou au corps seul, comme le choc mécanique; ou bien à l'union du corps et de Tame, comme nos sensations, nos appétits , nos sentimens et nos passions.

La deuxième classe renferme toutes les vérités éternelles ou notions communes, lesquelles n'ont aucune existence hors de notre entendement. Ces vérités ne sont pas de sim-ples idées de rapport qui résultent de la comparaison d'autres idées, ce sont des jugemens^ des propositions tout entières, par lesquelles on affirme ou on nie certains rapports de convenance ou de disconvenance plus ou moins compliqués et généralisés ; comme , par exemple y qu'on ne saurait faire quelque chose de rien.

Selon moi , ces jugemens ou ces vérités , en tant que nous y pensons ou que nous les concevons actuellement , sont des phénomènes intellectuels , qui ont leur cause conditionnelle dans l'entendement ou telle autre propriété de Tame , et leur cause efficiente dans les rapports qui existent entre les choses qui ont quelque réaUté; rapports qui agissent sur rinteltigence qui les aperçoit , comme les objets extérieurs agissent sur les sens; en sorte que tout ce

qui est ou existe se réduit à des substances^ des propriétés et des phénomènes 9 et que tout ce qui n'est pas directement l'une ou l'autre de ces choses^ n'est rien qu'un rapport entres quelques-unes d'entre elles : d'où il suit que toute yérité n'est hors de nous qu'une relation ^ et en nous qu'un phénomène. .

Ce chapitre est divisé en six paragraphes^ dont le premier contient le sommaire des cinq autres. Le deuxième traite plus particulièrement de la substance en général ; mais , comme il ne m'a pas été possible d'y réunir tout ce que Descartes a écrit sur cette matière , j'y suppléerai en faisant ce rapprochement à la suite de cet article. L'auteur nous apprend ^ dans le troisième , ce qui constitue la durée, l'ordre et le nombre, et ce que l'on doit entendre par attributs, modes et qualités, que l'on comprend ordinairement sous la dénomination commune de propriétés. Il parle aussi, dans ce même paragraphe, des idées générales, lesquelles résultent de la comparaison de plusieurs choses considérées sous un même rapport, ou en ce qu'elles ont de commun. Le quatrième a pour objet de faire connaître qu'il y a trois sortes de distinction ; Vupe réelle , une autre modale, et une troisième qu'on peut appeler rationnelle. La distinction réelle consiste en ce que deux substances , même quand elles seraient unies de manière à n'en former qu'une seulç , peuvent réellement subsister Tune sans l'autre. La distinction modale est de deux sortes : l'une existe entre deux différens modes , ou deux propriétés accidentelles d'une même substance 3 l'autre se trouve entre la substance même et ses propriétés accidentelles. Enfin, la distinction de raison est celle qui se fait par la pensée , lorsque nous considérons séparément la substance et certains attributs sans lesquels elle ne saurait subsister, ou. l'un de ces derniers et quelque propriété qui en dérive nécessairement, comme l'étendue et la divisibilité. Dans le dn-

quième paragraphe^ Descartes parle de 1 étendue et de la pensée envisagées sous ce point de Tue ^ qu'elles sont les propriétés essentielles qui constituent la nature des substances corporelle et intelligente. Enfin ^ dans le sixième^ il prouve qu'il n'y a rien dans les objets extérieurs qui ressemble aux diverses sensations qu'ils produisent sur nous^ et par lesquelles ils manifestent leur existence : il fait voir que nous concevons très-clairement et très-distinctement qu'il y a des corps dont les parties sont étendues , figurées^ divisibles^ mobiles; mais que nous ne disons rien que noas concevions distinctement ^ quand nous disons qu'un corps est chaud où froid ^ doux ou amer^ blanc ou coloré^ quoique nous connaissions très-clairement que nous éprouvons les sensations connues sous ces différens noms.

Voici les différens passages où il parle de la substance. Après avoir démontré qu'aucune des qualités qui sont particulières et appartiennent en propre à la cire ne peut être saisie ; ni par les sens ni par l'imagination , mais seulement par la pensée :

«Qu'est-ce maintenant^ dit-il^ que cette extension? n'est-elle pas aussi inconnue ? car elle devient plus grande quand la cire fond ;, plus grande quand elle bout^ etc. Il faut donc demeui;er d'accord que je ne saurais pas même comprendre , par l'imagination ^ ce «que c'est que ce morceau de cire^ et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le comprenne (i). » — « C'est une chose qui m'est à pré-

(i) On De eomprend rien par Timagination , pas plus que par la vue ou par Touïe : mais rimagination se représente très*clairement un morceau de cire qui augmente de yolume, soit que cette augmentation soit réelle, comme il le suppose ici, ou qu'elle ne soit qu'apparente , comme il le dit un peu plus bas ; tandis qu'il nous serait impossible de comprendre , ou de concevoir clairement et distinctement cette augmentation de volume, si elle e'tait réelle, comme il l'avoue lui-même quelque part.

sent manifeste , que les corps même ne sont pas proprement connus par les sens ou par la faculté d'imaginer^ mais par le seul entendement ^ et qu'ils ne sont pas connus de ce qu'ils sont tus ou touchés , mais seulement de ce qu ik sont entendus , ou bien compris par la pensée. » — <( Si vous TOUS souvenez de ce qui a été dit de la cire y vous saurez que les corps ne sont pas proprement connus par les sens y mais par le seul entendement. »

tt Si quelques-uns confondent 1 idée de la substance avec la chose étendue, cela vient du préjugé où ils sont^ que tout ce qui existe ou est intelligible ^ et en même temps imaginable.

(( L'ame ne se conçoit que par l'entendement pur; le corps y c'est-à-dire l'extension , les figures et les mouvemens se peuvent aussi connaître par Tentendement seul, mais beaucoup mieux par l'entendement aidé de l'imagination. »

tt La nature du corps consiste en cela seul qu'il est une substance qui a de l'extension. » — a Un corps condensé ne laisse pas d'avoir tout autant d'extension que lorsque ses parties , étant éloignées les unes des autres ^ embrassaient un plus grand espace. » — « Il y en a qui ont subtilisé jusqu'à vouloir distinguer la substance d'un corps d'avec sa propre grandeur. » — « Mais la grandeur ne diffère de ce qui est grand que par notre pensée. » — « Lorsqu'ils distinguent la substance corporelle ou matérielle d'avec l'extension et la grandeur y ou ils n'entendent rien par le mot de substance corporelle , ou ils forment seulement eo leur esprit une idée confuse de la substance immatérielle j qu'ils attribuent faussement à la substance corporelle > et laissent à Textension la véritable idée de cette substance corporelle^ laquelle extension ils nomment un accident; mais si improprement qu'il est aisé de connaître que leurs paroles n'ont point de rapport avec leurs pensées. »

K Toate chose dans laquelle réside immédiatement comme dans un sujet, ou par laquelle existe quelque chose que nous apercevons, c'est-à-dire quelque propriété, qualité ou Attribut dont nous avons en nous une réelle idée, s'ap^^ pelle substance,. Car nous n'avons point d'autre idée de la substance précisément prise, sinon qu'elle est une chose dans laquelle existe cette propriété ou qualité que nous apercevons , d'autant que la lumière naturelle nous enseigne que le néant ne peut avoir aucun attribut qui soit réel. » — « Nous ne connaissons point les substances immédiatement par elles-mêmes ; mais , de ce que nous apercevons quelques formes ou attributs qui doivent être attachés à qudqne chose pour exister, nous appelons du nom de substance cette chose à laquelle ils sont attachés. » — « Que si après cela nous voulions dépouiller cette même substance de tous ses attributs qui nous la font connaître, nous détruirions tonte la connaissance que nous en avons, et ainsi nous poumons bien, à la vérité, dire quelque chose delà substance , mais tout ce que nous en dirions ne consisterait qu'en paroles , desquelles nous ne concevrions pas clairement et distinctement la signification. »

« Le nom de substance n'est pas univoqae au regard de Dieu et des créatures , c'est-à-dire qu'il n'y a aucune signification de ce i»iOt que nous concevions distinctement , laquelle convienne en même sens à lui et à elles : mais la notion que nous avons de la substance créée , se rapporte en même façoo à toutes , c'est-à-dire à celles qui sont immatérielles comme à celles qui sont matérielles ou corporelles : car, pour entendre que ce sont des substances, il faut seulement que nous apercevions qu'elles peuvent exister sans l'aide d aucune chose créée. Mais, lorsqu'il est question de savoir si quelqu'une de ces substances existe véritablement, il faut qu'elle ait quelque attribut que nous puissions remarquer. ))

a Encore que tout attribut soit suffisant pour faire connaître la substance^ à cause que le néant ne peut avcÂr aucun attribut ^ ni propriété ou qualité) il y en a toutefois un en chacune y qui constitue sa nature et son essence , et de qui tous les autres dépendent : à savoir^ l'étendue en longueur , largeur et profondeur constitue la nature de la substance corporelle , et la pensée constitue la nature delà substance qui pense. »

f( Nous pouvons considérer la pensée et l'étendue comme les choses principales qui constituent la nature de la substance intelligente et corporelle ; et alors nous né deyons point les concevoir autrement que comme la substance même qui pense et qui est étendue , c'est-à-dire comme Famé et le corps ; car ilous les connaissons en cette sorte très-çlairement et très-distinctement. Il est même plus aisé de connaître une substance qui pense ou une substance étendue ^ que la substance toute seule ^ laissant à part si elle pense ou si elle est étendue; parce qu'il y a quelque difficulté à séparer la notion que nous avons de la substance, de celle que nous avons de la pensée et de l'étendue : car elles ne diffèrent de la substance que par cela seul que nous considérons quelquefois la pensée ou l'étendue sans faire réflexion sor la chose même qui pense ou qui est étendue. »

<c J'ai considéré la pensée comme le principal attribut de la substance incorporelle ^ et l'étendue comme le principal attribut de la substance corporelle ; mais je n'ai pas dit que ces attributs étaient en ces substances comme en des sujets difTérens d'eux. »

« Nous pouvons considérer aussi la pensée et l'étendae comme des modes pu des façons diffîrentes qui se trouvent en la substance; c'est-à-dire que, lorsque nous considérons qu'une même ame peut avoir plusieurs diverses pensées^ et qu'un même corps ^ avec sa même grandeur^ peut être étendu en plusieurs façons; et que nous ne distinguons. la

pensée et l'étendue dé ce qui pense et de ce qui est étendu, que comme les dépendances d'une chose de la chose même dont elles dépendent y nous les connaissons aussi clairement et aussi distinctement que leurs substances, pourvu que nous ne pensions point qu'elles subsistent d'elles-mêmes , mais qu'elles sont seulement des façons ou des dépendances de quelques substances : car, quand nous les considérons comme les propriétés des substances dont elles dépendent, nous les distinguons aisément de ces substances , et les prenons pour telles qu'elles sont véritablement j au lieu que , si nous, voulions les considérer sans substance , cela pourrait être cause que nous les prendrions pour des choses qui subsistent d'elles-mêmes 3 en sorte que nous confondrions l'idée que nous devons avoir de la substance avec celle que nous devons avoir de ses propriétés. ».

Je désire que ces divers passages , en fixant l'opinion du lecteur, puissent le satisfaire, etqu'il n'y trouve rien de contradictoire ou de louche. Pour moi, il me semble seulement que l'auteur incline à penser que la substance et les propriétés essentielles qui en constituent la nature, sont des choses distinctes, quoiqu'il dise en quelque façon le contraire : tandis que, selon mon sentiment, ces choses ne diffèrent absolument que de nom.

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