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ARTICLE IX

De l'activité et de (a passivité de Vame, de ses propriétés et de

ses phénomènes.

L'ame peut être envisagée tout à la fois comme active et comme passive. Elle est active en tant qu'elle agit par elle-même^ ou qu'elle veut, et elle agit volontairement, ou

par elle-même 9 lorsqu'elle est afttentive^ qa'tfllé réfléchit, qu'elle affirme, qu'elle nie^ etc. Elle' est passive en tant qu'elle a des perceptions, c'est*à-clire qu'elie sent, quelle imagine, qu'elle conçoit, en un mot qu'elle a des sentimens et des idées de quelque nature qu'elles puissent être.

Il y a donc deux classes de phénomènes intellectuels bien distincts. Les uns sont des modifications de t'ame que Ton suppose n'avoir pas d autre cause efficiente que l'ame ellemême ; ce sont des actions libres et volontaires : les autres, connus généralement sous le nom de sentimens et d'idées, sont des modifications qu'Ole subit par la présence et Taction, si l'on peut ainsi dire, soit des objets extérieurs physiques et moraux ou des rapports qu'ils ont entre eux, soit des idées déjà acquises ou des rapports qui existent entre elles.

On peut inférer de là que l'ame a aussi deux genres de propriétés ; les unes actives , et on les nomme plus spécialement facultés ou puissances } les autres passives , en vertu desquelles elle a des sentimens, des idées, des souvenirs, des notions, des connaissances de toute espèce. Or il semble que, dans le système même de Descartes , toutes ces propriétés pourraient être comprises, les premières sous la dénomination de volonté^ et les autres sous le nom d'entefidementj pris dans le sens passif. Cependant Descartes, à propos d'un auteur qu'il critique , s'exprime ainsi : a J'ai » dit que les propriétés de' l'ame se rapportent toutes à » deux principales, saycHr, à la perception de l'entende- » ment, et à la déteitnination de la volonté : mais l'auteur » les appelle d'un nom fort impropre, Vehtendement etlsi » volonté. » Pour voir disparaître cette contradiction apparente, il faut faire attention que Descartes ne distingue point en général la propriété du phénomène; et qu'il regarde toute propriété intellectuelle , toute faculté , comme une simple possibilité, qui n'a rien de réel ou de positif

séparée des actions que Tame exerce et des idées qa'elle conçoit y c'est-à-dire des phénomènes qui se passent ac-* tuellement en elle^ et par lesquels ses propriétés se manifestent.

Dans un deuxième paragraphe^ il traite plus particulièrement des perceptions qui se communiquent au cerveau ou à l'ame par lentremise des nerfs. Ces perceptions sont de trois espèces : nous rapportons les unes à des objets ex.* térieurs , comme la lumière, les saveurs, le son^ d'autres à notre corps, comme la faim^ la soif, la douleur} et les troisièmes^ à Tame elle-même , comme la joie, la colère ^ etc« Ces diverses perceptions peuvent aussi être causées^ dit-il^ par unf certain mouvement des esprits animaux, comme il arrive chez les personnes qui songent en dormant^ ou qui ont l'imagination fortement exaltée. Les perceptions qu'on rapporte à Tame sont celles auxquelles on donne le plus communément le nom de passions et d'émotions : et quant au mot de perception , que Ton prend ici dans un sens très-étendu, il est plus ordinairement et plus parti*culièrement réservé pour désigner des idées claires et des connaissances évidentes.

Descartes reconnaît deux sortes de mémoires : Tune est purement intellectuelle^ et l'homme seul en est doué; l'au* tre est , si Ton peut ainsi dire , matérielle ^ puisque non seulement le cerveau, mais toutes les autres parties du corps y contribuent : c'est ainsi , par exemple , qu'un musicien a une partie de sa mémoire dans les doigts , et un danseur dans les j ambes .

Il traite ensuite des idées, et plus particulièrement des idées innées. Il nomme idée tout ce qui est dans notre esprit lorsque nous concevons une chose ^ de quelque manière que nous la concevions. Tout ce que nous concevons sans image est une idée du pur esprit , et tout ce que nous concevons avec image en est une de Timagination, Il dis*

tingue ainsi rimagination de la conception pure. Au reste ^ toute idée est une modification de Pâme ^ et il n y a pas d'autre différence entre Tame et ses idées ^ qu'entre un morceau de cire et les formes diverses qu'il peut recevoir. Il dit aussi (chap. xi^ ii^ partie) qu'il entend par idée la forme de toute perception^ et nous ayons tu que, sous cette dénomination de perception ^ il comprend tout ce que l'esprit conçoit et tout ce que Tame sent.

Il donne ainsi au mot idée un sens très-précis , quoique d'ailleurs assez étendu. On peut donc s'étonner qu'il n'ait pas voulu distinguer les idées , ou plus généralement les phénomènes de Tame^ de leurs causes conditionnelles^ c'est-à-dire des propriétés passives en vertu desquelles elle sent et elle conçoit lorsque des causes efficientes agissent sur elle. Aussi ^ quoiqu'il prétende que beaucoup d'idées^ et entre autres les notions simples et primitives dont se composent nos pensées ^ se trouvent naturellement en nous^ on peut demander si en eflet il admet des idées innées. Voici comme il s'exprime d'abord dans ses Méditations : (( Entre mes idées ^ les unes me semblent être nées avec moi ^ les autres ^ étrangères et venir du dehors. Car^ que j'aie la faculté de concevoir ce que c'est qu'on nomme en général une chose, ou une vérité, ou une pensée, il me semble que je ne tiens point cela d'ailleurs que de ma nature propre; mais, si j'entends quelque bruit, si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentimens procédaient de quelques choses qui existent hors de moi. » Descartes a raison \ mais il faut faire attention que tout ce qu'il dit des idées innées ne se rapporte point aux idées elles-mêmes , mais seulement à leurs causes conditionnelles, aux propriétés passives de l'ame : or, dans ce sens, non seulement quelques idées, mais toutes nos idées , et même toutes nos sensations , comme il en convient , sont innées , puisqu'il n'en est pas une qui ne

suppose /dans l'ame^ une propriété sans laquelle la cause efficiente qui la produit demeurerait sans efiet^ ou du moins aurait un effet tout autre que celui qu'elle produit en vertu de cette propriété. Il n'a pas moins raison lorsqu'il dit que certaines idées viennent du dehors; mais il est très -évident qu'il n'entend plus parler ici de leurs causes conditionnelles ou des propriétés passives de Tame; il serait trop absurde de soutenir qu'aucune de ces propriétés est produite par l'action des objets extérieurs, et qu'elles ne sont pas toutes nées avec nous : il veut dire seulement que ces idées , ou plutôt que ces sensations de chaleur, de lumière, de son, etc. , ont leurs causes efficientes hors de l'ame, ce qui est incontestable : or, dans ce sens, non seulement aucune sensation, mais aucune idée, quelle qu'elle soit , n'est innée ; car, quoique toutes nos idées se forment en nous, et que toutes ont leurs causes conditionnelles dans l'ame même, aucune d'elles n'a originairement dans Tamé sa cause efficiente; je dis originairement, parce qu'une idée peut naître actuellement d'autres idées déjà acquises, entre lesquelles l'ame apercevra un nouveau rapport, ce qui constituera une nouvelle idée/, mais aucune idée ne peut avoir sa cause efficiente dans quelque propriété de l'ame; car, si cela était, toute propriété étant permanente, l'idée qui en dépend le serait aussi, et nous l'aurions continuellement présente à l'esprit, l'effet étant inséparable de sa cause efficiente. Pour rendre ceci plus sensible, comparons une idée aux vibrations d'un corps sonore : il est clair que ces vibrations , qui ont leur cause conditionnelle dans ^élasticité de ce corps , et leur cause efficiente dans le choc d'un corps étranger, seraient continues comme l'élasticité elle-même , si la cause qui les produit était, comme l'élasticité, une propriété inhérente à ce corps sonore. Il n'y a donc rien en nous qui soit la cause efficiente de nos idées ou qui les produise , quoi-

qu'elles aient toutes dans Tame leurs causes conditionnelles.

On me demandera peut-être quel rôle je fais jouer, dans la formation des idées , à la réflexion et à toutes les propriétés actives, à toutes les facultés de l'esprit. Je répondrai que toutes ces facultés se réduisent, en dernière analyse, à Tattention , qui elle-même n'est qu'une manière de you-» loir, ce qui est conforme à l'opinion de Descartes; et que l'attention ne produit rien; qu'elle ne fait que rendre les objets ou les idées que l'ame considère plus clairs et plus distincts, en concentrant sa lumière intellectuelle sur tel point à Texclusion de tous les autres ; qu'elle est pour celui qui médite ce que la lunette astronomique et le microscope sont pour l'obseryateur de la nature; qu'elle découvre, ou nous fait découvrir, ce qui existe , mais qu'elle ne crée point; quelle aperçoit des propriétés, des rapports, mais qu'elle ne les fait point naître , et même qu'elle ne les aperçoit pas toujours , malgré tous ses efibrts.

Gela n'empêche pas que , sans l'usage de ces facultés de l'esprit, nous ne pourrions avoir aucune connaissance certaine, aucune idée distincte : car enfin, pour bien voir, il faut regarder; pour bien entendre, il faut écouter; et pour apercevoir de nouveaux rapports, il faut réfléchir. Mais, d'une autre part, ces facultés nous seraient inutiles, et la liberté ne serait qu'un mot vide de sens , si nos idées elles* mêmes, du moins si toutes nos idées étaient innées; car, dans ce cas, elles seraient pour nous ce que l'instinct est pour les animaux, et les lois du mouvement pour une horloge, c'èst-à-dire des règles sûres et fixes de conduite, auxquelles il nous serait impossible de nous soustraire.

Il résulte de tout cela, 1^ qu'il n'y a pas plus d'idées innées que de sensations innées ; 2^ que toute sensation , tout sentiment, toute idée, toute notion, toute connaissance, en un mot, tout phénomène intellectuel ou moral, suppose dans l'ame quelque propriété passive, qui en est la caute

condittonnelle, c'e8t-à-*dire là condition uidispeasable sans laquelle la cause efficiente qui le produit n'agirait pas autrement que sur un automate ; 3^ que toute idée, de quelque nature qu'elle puisse être , a , directement ou originairement, sa .cause efficiente et productrice dans les objets extérieurs, physiques ou moraux, ou dans les rapports qu'ils ont entre eux ; 4^ que les propriétés actives ou facultés de Taine , telles que l'attention et la réflexion , ne IHToduisent aucune idée ^ mais qu'elles dirigent, qu'elle^ concentrent, et rendent en quelque sorte plus intenses , les propriétés passives par lesquelles l'ame les conçoit; et 5q enfin , que la doctrine des idées innées est aussi dangereuse qu'elle est fau&se, en ce qu'elle tend à détruire la liberté de l'homme.

ÂRTIGI^ X.

De la vie organUjue et de Came des hêtes.

La volonté étant susceptible de différens degrés , il n'est {^s toujours. facile de décider si certains mouvemens sont Yoloptaires ou non. Descartes ne reconnaît pour tels que ceux qui sont bien évidemment et directement déterminés par la pensée. Tous les autres, il les fait dépendre de l'organisation et de l'activité des esprits animaux. Ainsi, quoique nous soyons libres de précipiter, de ralentir ou de suspendre le mouvement de la respiration , ce mouvement est pour l'ordinaire indépendant de notre volonté, en ce que nous l'efTectuons sans y penser ; et il arrive aussi fort KMivent qu'en marchant et en remuant la tête, les bras ou le corps, nous n'agissons, pour ainsi dire, que comme de pures machines. Or, ces mouvemens organiques sont les seuls que Descartes admette dans les bêtes , et de la il tire un. premier arguaient pour prouver qu'elles ne pensent

point. Les esprits qui se rendent du cœur dans le cerveau, et de là dans les nerfs ^ peuvent être déterminés à agir de telle ou telle manière par les impressions des objets extérieurs : mais les bétes reçoivent ces impressions sans en avoir conscience^ comme il nous arrive à nous-mêmes , lorsque nous voyons un objet sans le regarder^ sans y porter notre attention , sans y penser.

Enfin elles sont entièrement privées de raison ^ elles ne pensent point ^ elles n'ont point d'idées, et la preuve en est qu'elles n'ont point de langage, point de signes pour les représenter; qu'elles sont incapables d'en inventer, comme font les sourds-muets ; et que les perroquets auxquels on apprend à parler n'attachent évidemment aucun sens à ce qu'ils disent 3 qu'ils ne répondraient point à des questions imprévues, même quand ils auraient appris tous les mots : tandis que les hommes les plus stupides, et les insensés même, font des discours suivis, témoignent qu'ils ont des idées et qu'il y a du moins quelque liaison entre elles.

Puisqu'il a été prouvé que la pensée n'était pas un attribut de la matière, il serait donc impossible d'accorder la moindre raison aux animaux sans leur accorder aussi une ame distincte du corps et par conséquent immortelle, c'est-à-dire non périssable avec le corps ; et comme on ne pourrait pas la refuser aux uns plutôt qu'aux autres, il s'ensuivrait que les vers, les coquillages, les zoophytes, auraient une ame immortelle, ce qui serait absurde.

Les bêtes ne sont donc, conclut Descartes, que des machines plus compliquées ou plus parfaites qu'une horloge, et leur ame, toute matérielle, et comme telle incapable de

penser, est dans la partie la plus pure de leur sang. C'est ce qu'il croit avoir très-bien expliqué d'après les principes et l'organisation de la matière.

Si Ton admet cette explication , et qu'on rejette sa preuve

de la distinction réelle de Famé et du corps ^ il deviendra très-vraisemblable que Thomme lui-même n'est qu'une machine douée de la faculté de penser ; et cette probabilité se changera en certitude y si de plus on croit que les bétes ne sont pas entièrement dépourvues de raison. Voilà en quoi la doctrine de Descartes serait dangereuse. Mais heureusement tout ce qu'il dit pour prouver par la physique et la physiologie que les bétes sont des espèces de tourne broches ^ est entièrement dénué de fondement.

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