‹ Essais philosophiquesChapitre 38 sur 54 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

quelque sorte au moyen de l'attention^ ne peuvent pas être, l'une d'un côté y l'autre de l'autre , si l'ame n'a point d'étendue j et qu'il ne faut pas confondre d'ailleurs l'attention elle-même avec la direction de lorgane matériel vers l'objet extérieur et sensible, quand c'est en ejQfet un objet extérieur, ou plutôt ridée d'un tel objet que l'esprit considère. Cette glande, continue-t*il, peut, tout à la fois, être sollicitée parles esprits animaux, et par la volonté, qui, dans certains cas , leur résiste en agissant en sens contraire. De là ces combats que Ton a imaginés entre ce qu'on appelait la partie inférieure ou sensiti ve de l'ame , et sa partie supérieure ou raisonnable, ou bien entre les appétits naturels et la volonté.

ARTICLE XIL

Des sens et des qualités sensibles des corps.

Il semble que Descartes comprenne sous le nom commun de pensée, et la sensation que nous fait éprouver un objet extérieur , et l'idée ou la connaissance que nous avons de cet objet, lorsque nous y avons suffisamment fixé notre attention , en donnant seulement à la première le nom de pensée confuse. Tout le monde sait que nos idées ellesmêmes peuvent être plus ou moins confuses, plus ou moins distinctes, suivant l'usage que nous ayons fait de l'attention et de la réflexion, qui, comme je l'ai dit plus haut^ sont les instrumens par lesquels nous parvenons à discerner les choses. Mais n'y a-t-il entre Tidée de lobjet sensible et la sensation elle-même qu'une difiërence du plus au moins' dans le degré de distinction? J'ai une idée quelconque de l'eau chaude par exemple, et je crois savoir assez bien l'efiet qu'elle produirait sur moi, si j'y étais plongé étant à demimort de froid. Quel rapport y a-t-il entre cette connais-

sance et la sensation que j'éprouverais si je me trouvais réellement dans un bain chaud ? Suffirait-il de se rappeler confusément la saveur d'un fruit peu connu ^ ou en avoir actuellement une idée confuse ^ pour éprouver en eflet le sentiment agréable qu^il procurerait si on Tavait dans la bouche? Mais craignons de mal interpréter Descartes ^ qui peut-être bien^ réservant le nom de' pensées distinctes pour les idées purement intellectuelles^ c'est-à-dire pour les idées réfléchies , les idées de rapport , entend par pensée confuse la sensation avec l'idée qui l'accompagne; car, quoique nous puissions bien avoir l'idée ou la connaissance d'un objet matériel, sans en éprouver actuellement la sensation , nous n'éprouvons jamais une sensation, que nous n'ayons en même temps l'idée, au moins confuse, de la chose sentie ; d'où vient que l'on confond d'ordinaire ces deux choses, qui paraissent n'en faire qu'une. D'ailleurs, Descartes dît bien que tout sentiment est une pensée confuse , mais il ne dit pas que toute pensée ou idée confuse est un sentiment. Voici comme il s'exprime lui-même dans ce chapitre et ailleurs.

(( Les diverses pensées de notre ame qui viennent immédiatement des mouvemens excités par l'entremise des nerfs dans le cerveau, sont ce que nous appelons nos sentimens ou bien les perceptions de nos sens.

» On peut prouver que les seuls mouvemens qui se font dans le corps sont suffisans pour faire avoir à l'ame toutes sortes de pensées, et particulièrement qu'ils peuvent exciter en elle ces pensées confuses qui s'appellent des sentimens.

» L'ame d'un enfant (au ventre de sa mère) n'a jamais de conceptions pures , mais seulement des sensations confuses.

» Les impressions qui viennent des objets extérieurs excitent en l'ame cinq divers genres de pensées confuses , dont le premier est l'attouchement.

» Lorsque les nerfs sont mus un peu plus fort que de coutume , et toutefois en telle sorte que le corps n'en est aucunement endommagé , cela fait que Tame sent un chatouillement qui est aussi en elle une pensée confuse.

» Lessentiinens de faim^ de soif ^ de douleur^ etc., ne sont autre chose que certaines façons confuses de penser.

)) Les autres mouvemens des mêmes nerfs lui font sen-tir d'autres passions, à savoir celles de Tamour^ de la haine^ dé la crainte ^ de la colère ^ etc. ^ en tant que ce sont des sentimens ou passions de Tamé ; c'est-à-dire en tant que ce sont des pensées confuses que lame n'a pas de soi seule , mais de ce qu étant étroitement unie au corps elle reçoit l'impression des mouvemens qui se font en lui ; car il y a une grande différence entre ces passions et les connaissances ou pensées distinctes que nous avons de ce qui doit être aimé^ ou haï^ ou craint^ etc. ^ bien que souvent elles se trouvent ensemble. »

Descartes prouve fort bien qu'il n'y a rien dans le corps, comme il l'avait déjà dit ailleurs ^ qui ressemble à ce que nous appelons la chaleur^ le froid, les couleurs, les saveurs, les sons , les odeurs , qui en efiet ne sont que des modifications de nous-mêmes, des sensations, des effets qui n'existent qu'en nous , et qui dépendent beaucoup plus de leurs causes conditionnelles,* c'est- à-dire des propriétés ou de la nature de nos organes et de nos sens , que de leurs causes efficientes, ou de l'action des corps sur nos organes : car, en dernière analyse, les corps se réduisent à des points impénétrables, diversement figurés , de difi^rente grosseur, 1 et susceptibles de mouvemens divers.

Mais ne se trompe-t-il pas, lorsqu'il range, ainsi qaiH^ fait , parmi ces qualités sensibles des corps , la pesanteur et la dureté? jamais personne, je pense, né s'est avisé de croire qu'il y a dans les corps quelque chose de semblable aux sensations qu'ils peuvent nous faire éprouver en vertu

de leur dareté et de leur pesanteur. Il y a plus , c'est que ce n^est point par des sensations , ou par des efièts qui se passent en nous^ mai^ bien par des changemensqui s'opèrent en eux^ que nous jugeons de ces qualités : et même j'ajouterai que nous pourrions fort bien les connaître par une simple définition ou description ; ce qui met entre elles et les couleurs^ les saveurs^ les sons^ etc. ^ une prodigieuse difi^ence .

ARTICLE Xm.

Des principes des choses matérieUes.

La nature du corps en général^ dit-il^ ne consiste point en ce qu'il est une chose dure y ou pesante y ou colorée , ou qui touche nos sens en quelque autre façon y mais seulement en ce qu'il est une substance étendue en longueur^ largeur et profondeur. D'où il suit que l'espace et le corps ne sont qu'une même chose^ et qu'il n'y a point de vide dans la nature.

Gomme il ne s'agit ici que de la dureté relative des corps solides, ce n'est pas sans raison qu'il range cette propriété parmi celles qu'on nomme accidentelles dans les corps en général, puisqu'ils peuvent très-bien subsister sans elle, comme on le voit dans les liquides, et surtout dans les fluides aériformes, dont les parties n'ont aucune adhérence entre elles. Cette propriété des corps solides, ainsi que leur ténacité , consiste dans la résistance qu'ils opposent à la séparation de leurs parties , et se mesure par la difficulté plus ou moins grande qu'on éprouve à leur faire changer de formé, ou à les diviser par l'emploi d'une force mécanique quelconque.

Mais pour concevoir cette dureté relative , il faut supposer deux choses , une dureté ou indivisibilité absolue

dans les dernières particules des corps ^ et une adhérence, une force quelconque qui les tienne attachées lès unes anx autres : car des parties molles ou divisibles jointes par un ciment même indissoluble y ou bien des parties insécables qui ne seraient jointes par aucune affinité y ne pourraient jamais former un corps dur^ tel que le verre par exemple. Or Descartes veut^ d'une part ^ que la matière soit divisible à Tinfini y et y d'une autre y que les particules des corps ne restent attachées les unes aux autres y ni par aucune force attractive inhérente à la matière y ni par l'action mécanique ou impulsive d'aucune matière en mouvement : en sorte que y d'après sa doctrine y il n'est pas possible de comprendre comment et pourquoi un corps est dur y ni pourquoi il cesse de Têtre dans certaines circonstances.

Page 1