SECTION II
GONGERNAirr LA DEUXIÈME PARTIE.
Cette deuxième partie renferme les Méditations métaphysiques de Deseartes sur l'existence de Dieu, sur celle de Famé humaine considérée comme une substance distincte du corps, et enfin sur l'essence et l'existence réelle des choses matérielles. C'est un ouvrage de la plus haute importance et de la plus grande profondeur : aussi n'est-ce point sans une extrême défiance que j'entreprends d'en parler avec quelques détails dans cette préface, et de proposer quelques doutes tirés des principales objections faites à l'auteur.
ARTICLE h-.
Sur le chapitre premier ^ intitulé :
kBKÈQt DBS lIÉDItATIOm.
Ces Méditations sont au nombre de six. Descartes en a fait lui-même l'abrégé, ou plutôt le sommaire, dans le dessein 1® de justifier ou d'expliquer l'ordre qu'il a adopté, et qui n'est pas celui des matières , mais celui des raisons ; 2^ de répondre au reproche qu'on lui a fait de n'avoir point parlé de l'immortalité de l'ame , en faisant observer que tout ce qu'il est permis à la raison humaine de démontrer, est que l'ame ne périt pas nécessairement par la dissolution du corps , et que c'est ce qu'il a fait voir, en prouvant que l'ame et le corps sont des substances réellement distinctes.
Je donnerai ici Tindication des matières qui composent «les six Méditations ou la seconde partie de cet ouvrage , en faisant connaître à la fois la marche que Descartes a suivie, et, parallèlement, celle que j'ai cru devoir suivre.
Méditations métaphysiques. 3«« partie de cet ouvrage.
Abrégé ^es Méditations Chapitre !<><' de cette 2*^*^ partie.
Des choses que Ton peut révoquer en doute • Ch. II.
De l'existence et de la nature de
l'aine. ••••••••.••.• Ch. III.
Que Famé est plus aisée à connaître que le corps • • • Ch. IV.
Delà certitude Ch. V, g 1.
Des idées autres que celle de Dieu. Ch. XI.
Preuve de l'existence de Dieu, tirée
de l'idée que nous en avons. . . Ch. XII.
Preuve de l'existence de Dipu , tirée
de celle de rhomme Ch. XIII.
De la certitude Ch. V, § 2.
Des erreurs de jugement. .... ( !'• partie , ch, IV.)
Du libre-arbitre (1" partie , ch. V. )
De l'essence des choses matérielles. Ch. VI.
Preuve de l'existence de Dieu , tirée de son essence ........ Ch. XIV.
De l'existence des choses maté-
rieUes Ch. VII.
De la distinction réelle entre l'ame
et le corps. .......... Ch. VIII, IX, X.
Des erreurs de sentiment (l^ partie, ch. VI.)
De l'existence de Dieu et de l'ame, démontrée à la manière des géomètres Ch. XV.
ARTICLE n.
Des choses que Von peut révoquer en doute.
Gomme il est incontestable que nous ayons reçu sans réflexion et sans examen quantité d'opinions dont yraisemblablement un assez grand nombre sont fausses y il Êiut y pour nous en assurer, les examiner toutes indistinctement avec le plus grand soin y en commençant par les principes sur lesquels elles sont fondées; il est même indispensable, si nous voulons établir quelque chose de constant dans les sciences , de rejeter provisoirement comme fausses toutes les notions sur la certitude desquelles nous aurions le moindre doute, jusqu'à ce que nous soyons parvenus à une première vérité , absolument inébranlable , qui soit comme un point fixe d'oii nous puissions partir ensuite pour en trouver d'autres.
Toutes les connaissances que j'ai acquises jusqu'ici, ou du moins la plupart , me sont venues , directement ou originairement , parla voie des sens ; et c'est même pour cette raison , ou du moins parce qu'elles sont fondées sur des expériences comparées , ce qui suppose d'ailleurs Tusage de la réflexion aussi bien que des sens , que je les regardais comme assez certaines. Or les sens nous trompent quelquefois , en nous disant voir ou juger les choses autrement qu'elles ne sont, et ce serait assez, selon Descartes, pour nous en méfier toujours : mais, outre cela, et sans parler de certains fous qui sont persuadés qu'ils ont un corps de verre, ou sont vêtus d'or et de pourpre, quoiqu'ils soient entièrement nus , l'homme dont l'imagination est exaltée à un certain point , ou celui qui rêve en dormant, touche, pour ainsi dire, par tous les sens des objets, qui ne sont point présens ; ou croit parler et se mouvoir, lorsqull
garde le silence et qu'il est dans un parfait repos : et ces illusions sont quelquefois si fortes , qu'alors il n'est plus possible de les distinguer de la réalité. Je puis donc supposer^ sans trop d'invraisemblance, quand je crois voir réellement un objet hors de moi , ou agir moi-même de telle ou telle manière, que c'est une pure illusion; et je puis conséquemment douter jusqu'à un certain point de Texistence de tout ce qui est matériel , et même de mon propre corps. Que sais-je! en effet, si ma nature n'est point telle, ou bien (puisqu'il ne m'est pas encore démontré qu'il existe un Dieu, et qu'il n'est point trompeur), si quelque intelligence ne m'a point créé tel, que je me trompe dans tout ce que je crois voir et sentir, et même dans tous les jugemens que je porte j d'autant que j'ai souvent reconnu ou cru reconnaître pour faux tel jugement ou tel raisonnement qui d'abord m'avait paru très-bon. Ainsi, je puis en quelque façon douter, non seulement de l'existence des corps et de la réalité du mouvement, mais de tout ce que je conçois , même de la simple étendue et de toutes les propositions des mathématiques. Il faut donc tâcher de découvrir d'abord quelque vérité qui soit indépendante, non seulement du témoignage des sens, mais encore de tout raisonnement.
ARTICLE m. De l'existence et de la nature de Vame.
Tandis que je m'efibrce ainsi de douter de tout , je ne puis pourtant pas douter de ma propre existence , parce que je sens bien et conçois très-clairement que si je n'existais pas je ne pourrais ni douter, ni penser en aucune autre manière. Dire que je doute si je suis, c'est dire que je suis en efiët , puisqu'il est clair que pour douter, ou plus
généralement pour penser^ il faut être : j'ai beau supposer ou croire que je me fais illusion sur tout ce que je yois , en vain j'imagine ou je me persuade que quelque puissant génie se plaît à me tromper : je suis donc si je crois qu'il me trompe ^ ou s'il me trompe en effet ; si je m'aJ>use j'existe donc.
Je suis y j'existe ^ du moins pendant tout le temps que je pense : voilà maintenant un fait assuré , une vérité trèscertaine. Mais quelle est ma nature^ ou qui suis* je ^ moi qui pense , c'est-a-dire qui doute , qui crois y qui nie y qui affirme ; etc. ; car tout cela c'est penser? Il est bien certain que je suis en tant que je pense : mais il ne m'est pas encore démontré que je suis en tant que je marche , que je parle , que j'ai un corps et divers organes : car de ce que je crois avoir un corps, il s'ensuit bien que j'existe, parce que je ne puis croire sans être; mais il ne s'ensuit pas qu'il y ait rien de corporel en moi. Il semble donc que ma nature est uniquement de penser, et consiste en cela seul que je pense actuellement, de sorte que je cesserais peut-être d'exister, si je cessais de penser. Je ne suis donc, à proprement parler, qu'une chose ou une substance qui pense ^ ou dont la nature n'est que de penser.
Il est démontré par ce qui précède, que j'existe en tant que je pense : mais puis-je inférer de là , comme le fait Descartes, que je suis une substance, et une substance dont la nature n'est que de penser ?
. D'après mes anciennes connaissances, ou si l'on veut^ mes anciens préjugés, je crois concevoir très-clairement^ il est vrai, que l'action de penser est un phénomène, et que tout phénomène suppose une propriété, un attribut^ comme toute propriété suppose une substance j en sorte que je pourrais conclure de ce que je pense actuellement, que je suis un être ou une substance qui a la faculté de penser, et que je pense en vertu de cette faculté. Mais dans
l'incertitade et le doute où je suis maintenant plongé^ il ne m'est plus permis de faire un pareil raisonnement , et j'ignore ce que c'est que substance y attribut et phénomène.
Je pense , cela est certain y et penser actuellement est un phénomène; mais je n'en sais rien. Je sens que je pense ^ et cela même fait partie de ce phénomène; mais je l'ignore. Je ne suis sûr d'exister qu'autant que je pense; et quoique je puisse dire en conséquence que je ne suis sûr d^exister que comme phénomène , je ne puis absolument pas dire que je suis sûr de n exister que comme phénomène ^ et en tous cas je tomberais dans une contradiction manifeste^ si je disais que je suis sûr d'exister comme propriété ou cooune substance. J'ignore donc ce que je suis. Je pense, je sens que je pense, et voilà tout : ma connaissance ne va pas plus loin ; et de cette connaissance je ne puis rien déduire, d'autant que je me méfie de ma raison aussi bien que de mes sens.
Quoique l'action de penser soit un phénomène, et que je sache fort bien que je pense^et que j'existe en tant que je pense, toutefois j'ignorerai ce que c'est qu'un phénomène, considéré comme tel, ou en tant que phénomène, en un mot, je n'en aurai point d'idée, si je n'ai aussi les idées de cause, de propriété et de substance. Or les idées que j'ai de ces choses, je les ai puisées dans la considération des objets extérieurs, et des rapports qu'iU ont entre eux ou avec moi : donc les idées que j'en ai sont fausses, ou pour mieux dire je n'en ai aucune idée, si ces objets n'existent pas, si l'univers matériel, comme on le suppose ici ,- n'est qu'un phénomène , et encore un phénomène intérieur, un phénomène qui se passe en moi, dont je n'aperçois point la cause , et qui ne parait pas en avoir besoin , un phénomène enfin qui semble constituer ma nature*
Tout phénomène suppose une cause efficiente : mais qui me l'a appris ? L'expérience : sans elle je confondrais l'effet avec sa cause ; ces deux choses n en feraient qu'une pour moi : et ainsi ^ ne pouvant pas les distinguer^ je n'aurais l'idée ni de Tune ni de l'autre. En effet :
A peine Thomme est-il né^ qu'il voit un corps changer de place ^ et en même t^nps le bras qui le remue. Une quantité innombrable d'autres phénomènes^ soit instantâ* nés 9 soit continus , lui font bientôt distinguer l'efiët de sa cause y et juger par analogie qu'il n'y a point de phénomène ou d'efièt sans cause. En réfléchissant ensuite sur oe qu'il a observé y il reconnaîtra que tout eflet est un changement quelconque y ou une suite de changemens y produits dans une substance par l'action d'une autre substance 3 que par conséquent tout effet suppose deux substances y dont l'une doit être regardée conune patient ou comme sujets l'autre comme agent 3 et que c'est dans l'action même de celle-ci que réside la cause du changement que l'autre éprouve.
Quoique parmi les effets que nous apercevons, il en soit un grand nombre dont les causes sont tout-à-fait occultes , nous ne laissons pas que de considérer en général ces effets comme tels y et de demander ou de rechercher pourquoi ib ont lieu : mais c'est parce que déjà nous avons été amenés par l'expérience et l'analogie à conclure qu'il n'y avait point de changement ou d'effet sans cause. Nous ne nous aviserions point de demander quelle est la cause de tel phénomène y de tel changement y si toutes les causes sans exception étaient occultes y comme est celle de nos mouvemens volontaires y et que nous fussions dans l'usage de voir les corps se remuer sans apercevoir aucUne cause sensible de leurs mouvemens : car alors ^ nous prendrions, ces mouvemens pour des manières d'être qui leur appartiendraient en propre^ et non pour des effets distingués de leurs eau--
ses. C'est ainsi que le vulgaire confond encore, sons le nom nie pesanteur, une cause avec le phénomène qu'elle produit; qu'il ne regarde point la chute d'un corps comme un effet i qu'il ne demande point quelle en est la cause, et que, se croyant suffisamment éclairé par l'habitude où il est de voir que les choses se passent ainsi , il trouve tout naturel qu'un corps tombe dès qu'il n'est plus soutenu.
Cependant un corps qui tombe passe d'abord du repos au mouvement, et, dans chaque instant de sa chute, il passe d'une vitesse acquise à une vitesse plus grande. Il change donc à chaque instant. La chute d'un corps est donc un efièt bien réel , et un efièt continu : elle doit donc avoir une cause. Voilà ce que disent avec raison les philosophes. Mais combien de réflexions n'ont-iis pas faites avant d'en venir là! Quoi qu'il en soit, il est si vrai que toute cause, et par suite tout phénomène suppose deux substances , ou tout au moins deux parties distinctes qui agissent Tune sur l'autre, que même les premiers philosophes qui ont distingué dans la pesanteur la cause de l'efTet, tout en continuant à laisser avec le vulgaire cette cause dans les corps graves, l'ont considérée néanmoins, sous le nom de qualité réelle, comme une chose distincte et indépendante de l'étendue impénétrable, et conséquemment comme une véritable substance , quoique non matérielle , laquelle agissait sur les graves, à peu près comme nous concevons aujourd'hui que lame agit sur le corps , ou pour mieux dire , comme nous concevons qu'un corps agit sur un autre. Descartes attribue le phénomène de la pesanteur à l'action continue d'un fluide intactile et invisible qui pousse les corps graves vers le centre de la terre ; d'autres regardent la pesanteur comme l'eSet d'une action attractive que la terre exerce sur eux , en vertu d'une propriété dont elle est douée : d'où l'on voit que , dans tous les cas , l'eflet et la cause de la pesanteur , dès qu'on les distingue , supposent deux substances :