‹ Essais philosophiquesChapitre 44 sur 54 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

De la certitvde.

Il a été démontré précédemment que l'homme considéré comme être intelligent ^ ou ce qui pense en lui^ existe. Maintenant , sur quoi cette preuve de notre existence repose- t-elle? sur cela seul que nous concevons très- clairement et très-distinctement que pour penser il faut être ou exister , et que nous ne pouvons nous défendre de regarder comme vrai ce que nous concevons de cette manière. Descartes en tire ce principe général ^ qu^il semble vouloir donner comme un instrument infaillible j pour découvrir ou reconnaître la vérité^ savoir , que les choses que nous connaissons très-clairement et très-distinctement sont tou? tes vraies^ et il l'applique^ non seulement à tout ce que nous appelons du nom d'axiomes^ mais encore à toutes les conséquences déduites des raisonnemens fondés sur ces axiomes, ou sur des principes déjà reconnus pour vrais.

Quant aux axiomes, ils sont également évidens pour tous les hommes , qui tous les conçoivent parfaitement. Il n'en est pas de même des choses qui'ont besoin d'être démontrées ou expliquées : elles sont susceptibles de difiërens degrés de clarté et de distinction j telle chose se distingue aisément de telle autre , que^ l'on est plus ou moins porté à confondre avec une troisième 3 telle vérité frappe tous les yeux par sa clarté; telle autre paraît plus ou moins obscure, on n'en est qu^à demi-persuadé. Si donc les hommes se trompent et changent si fréquemment d'opinion, s'ils sont si rarement d'accord entre eux et disputent sur tout , c'est évidemment, ou parce qulb admettent comme vraies

des choses dont ils ne sont pas entièrement convaincus et qu'ils ne conçoivent qu'imparfaitement ; ou parce qu'ils croient bien concevoir ce qu'en effet ils ne conçoivent pas très-clairement^ et qu'ils raisonnent mal.

Mais peut-on tirer de ces observations un principe certain , une méthode assurée pour découvrir la vérité et ne jamais faillir? Sans doute nous sommes maîtres de ne recevoir comme vrai que ce qui nous parait clair et distinct; mais le sommes-nous de rejeter ce qu'a tort ou à raison nous croyons comprendre très-parfaitement? Y a-t-il un moyen quelconque pour reconnaître si seulement nous croyons concevoir une chose , ou si nous la concevons en efièt; et, dans ce casj avons-nous un intelleetamètre pour mesurer le degré de distinction et de clarté qui se trouve en tiotre conception? C'est une question à laquelle Descartes n'a jamais répondu d'une manière satisfaisante : à l'en croire, il semblerait qu'il n'y a que les choses qui tombent sous les sens sur lesquelles nous nous trompions, et que nous pouvons à volonté rectifier toutes nos erreurs par le raisonnement, pourvu que nous y portions une attention suffisante ; mais trop de faits témoignent contre cette opinion pour qu'on puisse l'adopter. Toujours est'il, néanmoins, que nous ne pouvons être certains de la vérité d'une proposition, qu'autant que nous la concevons en effet très-clairement et très- distinctement} c'est ce qu'on ne saurait trop rappeler aux philosophes, même les plus expérimentés; et, sous ce point de vue, le principe de Descartes est très- juste et fort utile : mais il est bien loin d'avoir toute la généralité et toute l'infaillibilité qu'il lui suppose , peut-être pour nous persuader, et se persuader à lui-même, que sa physique et sa métaphysique sont également appuyées sur des fondemens inébranlables ; que penser de Tinfaillibilité de ce principe, quand le philosophe même qui l'établit, et qui emploie toyas ses moyens et

toute son attention à ne pas s en écarter^ c'est-à-dire à ne rien admettre qu'il ne conçoive aussi clairement que dis* tinctement^ lie laisse pas que de se tromper comme tant d'autres.

Descartes fait une distinction etitre les choses que nous concevons clairement et distinctement y et celles que nous nous souvenons d'avoir autrefois clairement et distincte^ ment conçues y sans nous rappeler actuellement les démon->> strations sur lesquelles elles sont fondées^ ou les prémisses des conclusions que nous avons retenues; et il soutient que nous ne pouvons être cei^tains de la vérité de ces dernières y qu'autant que nous savons qu'il y a un Dieu ^ et qu'il n'est point trompeur. Par exemple^ je suis encore au^^ jourd'hui très- persuadé, parce que je me souviens de l'avoir été jadis, que dans tout triangle rectangle le carré de l'hypothénuse ou du grand coté est égal au carré des deux autres, bien qu^il me fut peut*-être actuellement impossible de démontrer cette proposition de géométrie , qui m'a été rigoureusement prouvée , ce dont je me souviens parfaitement : or, quoique je sois aussi convaincu aujourd'hui que je le fus autrefois, que cette proposition est vraie^ Des* cartel veut que je ne puisse pas la regarder absolument comâie telle , ou en avoir une parfaite certitude , si je ne connais Dieu, ou si je ne me rappelle qu'il existe et n'est point trompeur : aussi place-t-il ici sa première démonstration de l'existence de Dieu, que j'ai cru devoir rejeter plus loin.

Je ne comprends pas trop les raisons qu'il allègue pour soutenir cette drstinction; mais il me semble que je ne suis pas plus fondé à me défier de ma mémoire que de mon jugement , à moins qu'elle ne soit infidèle , ce qu'on ne suppose point ici , car cela changerait entièrement l'état de la question , puisqu'il est clair que dans ce cas je me trompe-

rais certainement^ bien que Dieu ne soit réellement pas trompeur; je me tromperais, comme si mon jugement même était en défaut. Si donc ma mémoire fidèle me rappelle une proposition , et en même temps me fasse ressouvenir. que je fus autrefois très-certain, ou du moins bien convaincu de la vérité de cette proposition , quoique l'existence de Dieu ne me fîlt pas encore démontrée; c'est une inconséquence d'affirmer que je ne puis plus en être actuellement certain , ou que ma conviction , qui n'a point changé, n'équivaut plus à une certitude, si je ne sais qu'il existe un Dieu.

C'est une inconséquence plus grande encore et plus palpable, de dire , d'une part : que Dieu me trompe tant qu'il voudra , il ne saurait faire que je ne sois point pendant que je pense, ni que les autres choses que je conçois ainsi très - clairement et très - distinctement ne soient toutes vraies; et de soutenir, de l'autre, comme il le fait dans le chapitre suivant, que Dieu pourrait faire , s'il le voulait, que les trois angles d'un triangle ne fussent pas égaux à deux droits , ou que les rayons d'un même cercle eussent des longueurs différentes : car, si Dieu est l'auteur de la vérité et qu'il la puisse changer, il semble que les choses que je crois vraies pourraient ne l'être pas , et que si elles le sont, c'est parce que Dieu, qui n'est point trompeur, a voulu que celles que je conçois très-clairement et trèsdistinctement fussent toutes vraies comme elles me paraissent l'être : en sorte qu'il n'y aurait à cet égard aucune différence entre celles que je conçois actuellement de cette manière, et celles que je me rappelle avoir autrefois clairement et distinctement conçues. Descartes semble pencher vers cette conséquence , qui le mettrait en contradiction avec lui-même , et s'il ne l'admet pas d'une manière formelle, c'est qu'il a bien compris, sans doute, qu'il y aurait un cercle vicieux dans sa démonstration de l'existence

de Dieu : en eflèt, les principes sur lesquels elle se fonde supposeraient déjà l'existence de Dieu démontrée^ si leur yérité n'en était pas indépendante.

Enfin y$iy pour être certain de la vérité d'une chose que nous nous souvenons d^avoir clairement et distinctement conçue^ il est nécessaire de se rappeler cette conclusion ^ Dieu existe et n'est point trompeur; il semble que pour être certain de la vérité de cette conclusion elle-même, supposé que nous nous rappelions l'avoir bien conçue^ lorsqu'on nous en a donné la démonstration^ démonstration qu'il est d'ailleurs impossible d'avoir toujours présente à l'esprit^ il faut aussi se rappeler que Dieu existe et qu'il n'est point trompeur^ ce qui nous fera tourner dans un nouveau cercle logique.

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