‹ Essais philosophiquesChapitre 46 sur 54 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

propriété est essentielle ou non dans le sens absolu ? H s'en présente deux , du moins en apparence ^ l'expérience et la conception pure.

Quand je dis que rimjpénétrabilité^ ou l'étendue impénétrable y est une propriété essentielle de la matière y c'est que l'expérience m'a démontré qu'il n'y a point de corps qui en soit privé , et qu'elle est la seule propriété absolue qui jouisse de cette généralité; que^ par conséquent^ elle est au moins une propriété essentielle de la matière dans le sens relatif^ puisque sans elle la matière cesserait du moins d'exister en tant que matière; et comme d'ailleurs je ne vois plus rien au delà^ et que je ne suppose point à la nature des secrets qu'elle ne me révèle par aucun moyen y j'en conclus que cette propriété est également essentielle dans le sens absolu; c'est-à-dire^ que sans elle les Corps cesseraient tout- à-fait d'exister^ ou seraient anéantis : en sorte que la matière ^ la substance des corps , l'étendue impénétrable^ ne sont pour moi qu'une seule et même chose.

Si I après cela y on me fait observer que ma conclusion n'est pas rigoureuse y et que par ce moyen expérimental y qui d'ailleurs n'est point applicable aux facultés intellectuelles, je ne puis avoir aucune certitude métaphysique que l'étendue soit en efiet une propriété essentielle^ j'en conviendrai sans peine; et je demanderai seulement^ s'il en existe un plus général et plus certain ? On me répond que oui , et on me donne ce moyen comme infaillible. Une propriété est essentielle y dit-on y et elle constitue une substance, ou une chose complète, lorsque son idée ne se trouve nécessairement liée à celle d'aucune autre, et que^ par là y on conçoit clairement qu'elle n'en a pas besoin d'autre pour exister : car, ajoute-*t*-on y puisque Dieu peut faire tout ce que je conçois couune possible, et qu'il n'est point trompeur, chaque chose est ainsi que je la conçois.

Mais je ferai remarquer à mon tour^ que cette conclusion n'est rien moins que rigoureuse ^ et qu'il ne résulte pas y comme je l'ai déjà dit^ de ce que Dieu peut faire tout ce que je conçois^ qu'il le fasse effectivement^ quand le contraire n'e^t pas impossible. Ainsi ^ je veux bien que^ décela même que nous concevons l'étendue comme une propriété essentielle y Dieu a pu faire qu'elle le soit y et que le corps n'en ait pas besoin d'autre pour exister ; mais je n'accorde pas^ qu'il n'a pu ni voulu faire qu'une autre propriété^ qui ne tombe point sous les sens y fût nécessaire à l'exis-^ tence absolue de la matière j d'autant qu'on ne pourrait certainement pas l'accuser d'être trompeur^ de ce qu'il au* rait voulu nous cacher l'essence absolue des choses^ s'il ne nous importe point de la connaître : or^ dans ce cas y l'étendue impénétrable ne serait plus une propriété essen-^ tielle que dans le sens relatif^ et sans elle les corps cesseraient bien d'exister comme tels ; mais ils ne cesseraient pas pour cela d'exister absolument. Nous n'avons donc^ métaphysiquement parlant^ aucun moyen certain de re* connaître si une propriété est essentielle ou non dans le sens absolu^ ou bien si une chose est complète^ ou si elle ne l'est pas^ ni par conséquent si Dieu a voulu qu'elle puisse exister sans aucune autre j quoique nous concevions que cela est possible à l'égard de certaines choses y et que l'expérience semble démontrer que cela n'est pas seule- ^ ment possible^ mais que cela est en effet a l'égard des corps matériels.

Nous avonis vu à l'article III que Descartes n'a pas dé-* montré, comme il croit l'avoir fait, que la faculté de peu* ser est un attribut essentiel; et il résulte de ce qui précède que cela n'était pas susceptible d'être démontré.

Il nous reste à examiner s'il serait contradictoire qu'il y eût dans une même substance deux propriétés essentielles, c'est-à-dire deux propriétés différentes qui fussent égale-

ment nécessaires à l'existence absolue de cette substance , et dont ni Tune ni l'autre par conséquent ne pût constituer une substance ou une chose complète.

Gomme ce sont les propriétés essentielles qui constituent la nature des choses^ il s'ensuit^ dit Descartes ^ que si une substance en avait deux, elle aurait deux natures, ce qui implique contradiction. Mais Descartes pose en fait ce qui est en question : car, quoiqu'il soit vrai de dire à l'égard d^une substance qui n'a qu'une seule propriété essentielle, que c'est cette propriété qui constitue sa nature; la question est précisément de savoir, si , dans une substance où il s'en rencontrerait plusieurs , ce ne. seraient pas toutes ces propriétés ensemble qui constitueraient sa nature.

D'abord , quant à Tessenee et l'existence relatives d'une substance particulière, telle que Tor, par exemple, il est certain qu'elles dépendent de plusieurs propriétés qui sont toutes également essentielles dans le sens relatif; et qu'on ne conclut pas , de ce qu'elle en a plusieurs , qu'elle n'est pas une substance simple ; car il est à remarquer , que ce sont id les propriétés de même nature ou de même espèce, telles que la figure ronde et la figure carrée, la couleur bleue et la couleur rouge, qui s'excluent mutuellement, et non celles de nature différente, comme la dureté et la chaleur. Or, pourquoi n'en serait-il pas des véritables propriétés essentielles à l'égard de l'existence absolue, comme des propriétés accidentelles dont je viens de parler par rapport à l'existence relative? Au reste, comme Descartes ne donne pas d'autre raison que celle qui vient d'être alléguée , pour prouver cpie les propriété^ essentielles s'excluent mutuellement, et que d'ailleurs cela n'est pas du tout évident par soi-même , nous devons conclure qu'il n'est pas impossible, ou du moins contradictoire, qu'une même substance renferme deux propriétés essentielles différentes. •

Mais quand cela serait^ dira-t-on ^ si la faculté de penser était une propriété essentielle^ comme 1 étendue, elle n'en serait pas moins distincte du corps, puisque, celui-ci pouvant exister sans elle, il est évident qu'elle ne serait pas une propriété essentielle de la matière. J'accorde cela sans difficulté , pourvu qu'on s'en rapporte uniquement à l'expérience , qui seule m'apprend qu'en efiet il y a des corps qui ne pensent point, ^'où il s'ensuivra, que si la faculté de penser appartient à la matière, elle n'en sera qu'une propriété accidentelle , ce qui parait aussi directement con* firme par l'expérience. Mais, puisque l'occasion s'en présente, qu'on me permette de proposer une hypothèse aux cartésiens. De quelque manière qu'on envisage la faculté de penser, ne pourrait-on pas supposer qu'il y a dans les corps une propriété quelconque, autre que l'étendue impénétrable, qui, demeurant latente ou cachée dans les corps bruts , ou du moins ne s'y montrant pas sous les formes de sensibilité et d'intelligence , ne commence à se manifester sous ces mêmes formes , que dans les êtres qui ont reçu un premier degré d'organisation , et se développe ensuite de plus en plus à mesure que l'organisation devient plus compliquée, et, si l'on peut ainsi dire, plus savante, soit dans un même individu , soit dans des êtres difierens ? On peut ici a volonté considérer l'intelligence ou la faculté de penser, comme une propriété accidentelle , ou comme un attribut essentiel de la matière : mais il faudrait faire voir que dans les deux cas l'hypothèse est contradictoire ou impossible , pour démontrer que l'ameest une substance distincte du corps. Descartes a répondu à des objections dç cette nature ; c'est au lecteur à voir s'il est satisfait de ses raisons.

J'ai supposé dans cet article , en faveur de Descartes , qu'il regardait la faculté de penser et la substance qui pense , comme une seule et même chose ^ et que l'étendue

impénétrable était pour lui , comme elle Test pour moi , la substance même des corps : mais oti peut aussi lui prêter une opinion contraire j car il fait entendre en plusieurs lieux y que 1 étendue et la pensée ne pourraient exister sans une substance à laquelle ces propriétés sont attachées. Voyons donc ce qu'il résulterait de cette manière d'envisager les chose9.

Si rétendue ne peut exister sans une substance , ou une chose quelconque qui ne soit pas 1 étendue elle-même ; il n'est pas possible que cette substance y à laquelle appartient l'étendue^ et que l'étendue^ qui appartient à cette sub* stance^ ne soient pas deux choses aussi distinctes^ que l'étendue Test du mouvement} et il doit en être de même de la pensée et de la chose qui pense.

Mais^ selon Descartes ^ la chose qui pense ^ et celle qiû est étendue , ne diffèrent Tune de l'autre que par leurs attributs essentiels 9 c'est'-à-dire ^ par l'étendue et la pensée: donc ces substances , considérées en elles-mêmes , et abstraction faite de leurs attributs , ne diffèrent pas plus entre elles ^ que l'étendue de l'or ne difière de retendue de la cire ; elles ne sont qu'une même chose.

Or cette diose peut exister sans la pensée^ comme on le voit dans le corps , et elle peut exister sans l'étendue^ comme on le conçoit ou comme on le suppose dans l'ame : d'où il résulte que^ quoique la pensée et l'étendue soient des pro* priétés essentielles relativement à Tesprit et au corps ^ qui sans elles ne pourraient exister en tant que substances pensante et étendue } elles ne sont qu'accidentelles à legard de la substance en général > qui n'a pas besoin d'elles pour exister } et dès lors^ il n y a plus aucune raison qui nous oblige à croire que retendue et lia pensée ne sont pas des attributs de la même substance. Ainsi ^ pour démontrer que l'ame est une substance distincte du corps ^ on ne pourra plus se fonder sur ce que la faculté de penser est une pro-

priété essentielle^ puisqu'elle ne le serait plus d^une manière absolue, dans l'hypothèse où la substance serait quelque autre chose que la propriété qui en détermine la nature. Dans ce cas , il en serait de Thomme comme de la substance à laquelle nous ayons prêté la saveur de l'oseille et l'odeur de la rose; c'est-à-dire, qu'il se pourrait faire qu'il y eût dans l'homme deux êtres distincts , quoique tous deux substantiels ou supposant la suhstantialité ^ mais qu'il ne serait pas contradictoire qu'il n^)r en eut qu'un ; car il serait également possible que la substance qui est le sujet de l'étendue , fût ou ne fÛt pas le sujet de la pensée.

Ainsi donc , de quelque manière que Descartes envisage la substance , il n'aura pas démontré que la faculté de penser, dans rhomme, appartient à une substance, ou constitue eUe-méme une substance réellement distincte de celle des corps.

Ce chapitre et les deux suivails contiennent toutes les réponses et les répliques de Descartes aux objections et instances des théologiens et des philosophes , sur l'essence de l'ame et sur la distinction réelle de l'ame et du corps ; objections que j'ai tâché de résumer dans le troisième ar-* ticle et dans celui-ci , sans toutefois m'assujettir à donner aux raisons alléguées par ces philosophes les mêmes formes dont ils les ont revêtues , ni à me servir des mêmes exemples que ceux sur lequels ils les ont appuyées.

ARTICLE IX. Suite du même sujet.

Ce chapitre, qui n'en fait qu'un avec le précédent, contient les détails dans lesquels l'auteur est entré , pour mieux faire connaître la différence qui existe entre les idées complètes et les idées incomplètes , entre la distinc*

tion réelle €t la modale, entre la distinction en général et l'abstraction , entre l'abstraction et l'exclusion. Comme j'ai donné l'analyse de. ce qu'il renferme d'essentiel dans Tarticle qui précède , je me borne ici à cette indication.

Page 1