ARTICLE X
Que Came pense toujours j et de V action de Came sur ie corps.
Quant à la pensée, ou à l'action de l'ame sur elle-même, il y aurait deux questions à résoudre; Tune, de savoir si en effet l'ame pense toujours; Tautre, s'il serait contradictoire qu'elle ne pensât pas continuellement pendant le temps qu'elle existe. La première, peu intéressante en elle-même, ne serait cependant pas sans intérêt dans le système d'idées adopté par Descartes, puisque, l'homme n'étant sûr qu'il existe qu'autant qu'il pense actuellement, il ne pourra être certain d'exister toujours, c'est-à-dire sans interruption , qu'autant qu'il lui sera démontré qu'il ne cesse point de penser. Ce n'est pas là néanmoins ce que Descartes examine : la seule chose qu'il ait le dessein de prouver, c'est que l'ame cesserait d'exister en cessant de penser. Supposons donc que l'homme en tant que substance intelligente, ou que l'ame, en un mot, existe, d'une manière permanente, même qu'elle pense toujours, ce qui peut être, et n'est d'aucune importance ; et voyons s'il serait impossible qu'elle existât un moment sans penser.
Gela se réduit à savoir si c'est l'action même de penser qui constitue l'essence de l'ame , et Descartes , pour être conséquent, comme je l'ai déjà fait observer à l'article III, doit répondre , et en effet répond affirmativement à cette question , puisqu'il a prouvé , comme il le dit lui-même, ou qu'il croit avoir prouvé , que la nature ou l'essence de l'ame consiste en cela seul qu'elle est une chose qui pense.
Ce mot de nature ou d'essence ne serait^il pas employé ici d'une manière relative? Non^ car il s'ensuivrait que l'existence absolue de l'être qui pense en nous est indépendante de Taction de penser^ ce que ne veut point Descartes 9 et ce qui en effet ne serait point d'accord avec ses principes. Mais , si on prend ce mot dans un sens absolu ^ il en résultera que l'action de penser^ qui n'est qu'un simple phénomène^ constitue la substance de l'ame^ ce qui est absurde.
Il est certain que le phénomène de la pensée suppose une faculté dont Texistence est indépendante de ce phénomène; d'où il parait que ce serait plutôt la faculté que l'action de penser qui constituerait la nature ou l'essence de l'ame, et que par conséquent cette nature serait indépendante du phénomène de la pensée. Mais^ dans le doute cartésien ^ on ne peut pas conclure de l'existence actuelle du phénomène à Texistence continue et indépendante de la propriété. £st-ce une raison pour affirmer que la faculté de penser n'existe point indépendamment du phénomène par lequel cette propriété se manifeste; et^ de ce que je ne serais pas certain d'exister si je ne pensais pas actuellement^ s'ensuitil qu'en efiet je n'existerais point si je cessais de penser? Quoi qu'il en soit , il me paraît clair qu'aux yeux de Descartes y la faculté de penser ne serait rien sans l'action de penser^ qui n'est que cette faculté en exercice; qu'ainsi cette faculté et ce phénomène^ ou cette action ^<ie sont pour lui qu'une seule et même chose ^ qu'il désigne sous le nom de pensée ; et que cette chose n'en fait qu'une encore avec la substance intelligente^ puisqu'il croit qu'elle en constitue l'essence^ et qu'il dit lui-même quelque part qu'elle n'en dilBfere point.
Il fait une comparaison qui serait aussi juste qu'ingénieuse^ si la pensée était une de ces propriétés accidentelles qui ne consistent que dans un phénomène continu; mais
qui est biea fausse si^ comme il le prétend ^ la pensée constitue Vessene^ absolue de la substance de lame. (( Je crois ^ dit-il y que Tame pense toujours^ par la même raison qui me fait croire que la lumière luit toujours. ^ On sait que la lumière^ ou le phénomène de la clarté^ est dû, selon lui, aux vibrations d'une matière subtile, d'un milieu éthéré, qui jouit d'une élasticité parfaite : cette élasticité est donc la propriété essentielle de ce milieu envisagé comme matière de la lumière. Or nous pouvons bien comparer la substance de l'ame à cette matière fluide, la faculté de penser à son élasticité, et Faction de penser à ses vibrations : mais il est impossible d'assimiler l'essence absolue, ou la substance de lame , ni aux vibrations de Téther, ni même à son élasticité \ car, bien qu'il soit vrai de dire que la lumière luit toujours tant qu'elle existe, si par la lumière on n'entend que le phénomène de la clarté, il est évident quCj les vibrations de l'éther venant à cesser, il n y aurait rien qui cessât d'exister que ce phénomène; et que, dans le cas même où l'éther perdrait son élasticité , il ne serait pas pour cela anéanti; il existerait toujours, non comme matière de la lumière, mais simplement conune matière étendue et impénétrable. D'où il résulte, que l'éther ou la matière de la lumière, son élasticité, qui en est la propriété essentielle, et ses vibrations, qui constituent hors de nous le phénomène de la clarté, sont trois choses tout*-à-&it distinctes : que, par conséquent, l'élasticité de l'éther n'est une propriété essentielle que dans le sens relatif, puisque l'existence absolue de l'éther n'en dépend point ; et que ses vibrations, qui constituent la clarté, sont plus relatives encore, puisque, non seulement la matière de la lumière, mais encore son élasticité en sont entièrement indépendantes.
Descartes se serait exprimé avec bien plus de précision et d'exactitude^ s'il avait dit : « de même qu'il me semble
que le corps est toujours impénétrable^ bien qu'il ne résiste pas toujours^ c'est *à-dire^ quoique cette impéoétrabilité ne soit pas continuellement en jeu ; de même l'ame a toujours la faculté de penser^ sans qu'il soit peut-être nécessaire qu'elle pense toujours ^ ou que cette faculté soit continuellement en exercice : car l'action de penser suppose la faculté de penser^ laquelle constitue l'essence de Tame; mais j'ignore si cette faculté^ et par conséquent si l'ame elle-même, ne pourrait pas exister sans cette action; et je crois qu'elle le pourrait^ d'autant qu'aucune raison ne me persuade le coùtraire, et qu'il me semble que je conçois assez clairement par la lumière naturelle, qu'une propriété n'a pas besoin pour exister de se manifester actuellement par quelque phénomène. »
Au reste , quoiqu'il prétende avoir suiEsamment défini ce mot pensée y auquel il donne bien des acceptions dififêrentes, on ne sait pas toujours précisément dans quel sens il le prend : et totit porte à croire qu'il n'avait pas luimême sur ce mot , ni sur tout ce qu'il lui fait signifier, des idées bien claires et bien distinctes.
Quant à l'action de l'ame sur le corps humain , c'est une de ces choses, dit-il, qui sont connues par elles-mêmes^ et qu'on ne peut qu'obscurcir eh voulant les expliquer. Il croit que nous avons en nous une notion particulière poiu* concevoir cette action; et, afin de rendre ce sentiment plus vraisemblable, il se prévaut de l'opinion fausse de quelques philosophes qui, considérant la pesanteur comme une qualité réelle, c'est-a-dire comme une véritable substance distincte du corps , n'avaient point de peine , dit-il , à concevoir comment cette qualité agissait sur le corps grave ^ parce qu'ils se servaient à leur insu de cette notion naturelle qui leur avait été donnée pour comprendre comment l'ame meut le corps qu'elle anime. Mais qu'il en soit ainsi >
il restera toujours a savoir si en eflfet ces philosophes ^ qni^ au lieu de supposer que les corps tombent en vertu de leur pesanteur, imaginaient que c'est la pesanteur, dont ik avaient fait un être réel, qui agit sur les graves, concevaient cela bien clairement et bien distinctement ; et c'est ce que je ne présume pas.
J'espère n'avoir rien omis d'important de tout ce qu'on pouvait tirer des objections faites à Descartes sur la nature et l'existence de l'ame, et je ne pousserai pas plus loin mes réflexions sur ce sujet. Passons a la démonstration de Texistence de Dieu.