ARTICLE XII
Preuve de {'existence de Dieu, Urée de ton idée.
Toute idée est un phénomène^ et^ comme tel ^ elle a deux causes; l'une ^ conditionnelle , qui est en nous^ c'està-dire dans Tame^ dont elle est une propriété; l'autre , efficiente^ qui est hors de nous : car^ quoique une idée puisse avoir sa causeimmédiate dans une autre idée , celle-ci dans une autre encore ^ cette génération ascendante ne pouvant pas aller jusqu'à Tinfini^ on arrivera toujours à des idées originelles dont tontes les autres dérivent ^ et qui ont leurs causes efficientes dans les objets extérieurs^ ou dans les rapports qui existent entre eux.
L'idée de Dieu y comme toutes les autres^ a donc originairement sa cause effidente hors de nous ; et d'ailleurs ^ il est très-certain que Dieu existe. Mais peut-on conclure qu'il existe de cela seul que nous en avons l'idée y et cette idée a-t-ellë sa cause efficiente hors de nous par les raisons qu'en donne Descartes? voilà ce qu'il s'agit d'examiner.
D'abord y si une substance est^ comme il le dit^ plus parfaite que ses modifications^ l'homme^ en tant qu'il pense, a plus de perfection que l'idée de Dieu, qui, coaune toute autre idée , n'est qu'une modification de l'ame ou de la substance qui pense : par conséquent , si l'homme ne peut être lui-même l'auteur de cette idée , ce ne sera pas par la raison que la cause efficiente aurait moins de perfection et de réalité que son efiet.
Mais, dirait Descartes, l'homme a moins de perfection et de réalité formelle que l'idée de Dieu n'a de perfection et de réalité objective : or la cause de cette idée a autant de réalité formelle , que cette idée elle-même a de réalité objective : donc cette cause a plus de perfection et de réa-
lité formelle que l'homine. Un arbre est plus parfait^ il est vrai, que Fombre d'un homme; mais l'ombre qui représente un homme est plus parfaite à sa manière^ que l'ar^ bre à la sienne ^ et suppose par conséquent une cause plus parfaite qu'un arbre ^ à savoir un homme véritable.
A cela je reponds ^ que les idées, ou plus généralement que les phénomènes, n'ont aucune perfection absolue; que ces phénomènes considérés en eux-mêmes , et lorsque nous ne les rapportons ni à leurs causes , ni à nous , ne sont ni parfaits ni imparfaits ; et qu'on ne peut pas dire non plus qu'ik sont plus parfaits les uns que les autres , si ce n'est en ce sens , que les choses dont ils tiennent leiir existence , et qui ne sont pas toujours les choses quUs représentent^ sont plus ou moins parfaites. Ainsi j'accorderai bien que l'idée qui me représente Dieu est plus parfaite que celle qui me représente un ^homme , supposé qu'elle tienne de Dieu même son existence , ou sa perfection et sa réalité objective^ ce qu'il faudrait prouver d'abord. Mais si je veux démontrer que Dieu est effectivement la cause de son idée , en tirant ma preuve de la perfection objective de cette idée> \e supposerai évidemment ce qui est en question , et corn**mettrai la faute qu'on nomme cercle. Voilà précisément ce qu'a fait Descartes.
Gomme Dieu est une intelligence pure , s'il était lui-même la cause efficiente de l'idée qui nous le représente, il de-^ Trait , ou il aurait dû agir directement sur notre esprit, comme un objet matériel agit sur nos sens. Cependant Descartes avoue que nous ne pouvons connaître Dieu en cette vie que par le raisonnement. Comment donc cela peut* il s'accorder avec ce qui précède? Cela n'a aucun rapport avec ce qui précède : aussi devons- nous convenir que la discussion dans laquelle nous sommes entrés est sans objet , et que l'échafaudage qu'a élevé Descartes au chapitre précédent ne sert de rien pour ce qu'il veut étabUr
dans celui-ci : à moins qu'il n'ait voulu soutenir^ ou que les fueuttés par lesquelles nous concevons les choses matérielles peuvent naître en nous par Taction de ces choses sur nos sens^ ou que nous pourrions nous les être données nousmêmes ; car on voit par les réponses aux objections qui lui ont été faites , qu'il n'entend parler ni de l'idée de Dieu elle-même , ni de la cause efficiente de cette idée , mais seulement de la faculté que nous avons de comprendre Dieu^ c'est-à-dire^ de la cause conditionnelle de cette idée de Dieu ; et d'une prétendue cause efficiente de cette cause conditionnelle ou de cette faculté, qu'il regarde avec raison comme innée. La question a donc entièrement changé de nature, et il s'agit maintenant de savoir si, de cela seul que l'homme a la faculté de concevoir une chose plus grande ou plus parfaite que lui, ou de se la représenter, il s'ensuit qu'il doit tenir cette faculté d'une chose plus grande et plus parfaite.
Il est certain que nous ne nous sommes pas donné nousmêmes la faculté de nous représenter une chose plus parfaite que nous , et que nous ne l'avons pas non plus reçue des objets extérieurs. Mais, d'une part, ce n'est point parce que nous et les objets extérieurs sommes moins parfaits que cette faculté ; et , de l'autre , il n'en résulte pas que nous l'ayons reçue de Dieu comme d'une cause efficiente. Car , en premier lieu , où cette faculté, qui comme nous a une réahté formelle, n'est pas elle-même plus parfaite que nous , c'est-à-dire qu'elle n'ajoute rien à notre perfection, et, dans ce cas, il n'y a point de raison pour soutenir qu'elle nous a été nécessairement donnée par un être plus parfait que nous; ou elle ajoute quelque chose à notre perfection , et alors nous sommes plus parfaits qu'on ne le supposait , et nous le sonmies de tout le degré de perfection qu'on attribue à cette faculté , puisqu'elle est une de celles qui constituent notre nature } en sorte que, si nous
avons la fiKmlté de comprendre ou de nous représenter on être plus parfait qae nous , c'est que notre nature le corn* porte ainsi , sans qu'on puisse en conclure que nous avons été créés par un être pins parfait que nous. En second lieu 9 on ne peut jamais dire d'une propriété qu'elle tienne son existence d'une autre chose comme d'une cause effi* ciente ^ parce que le mot cause n'a relation qu'au mot effet^ et qu'une propriété n'est point un efiet^ n'est point un phénomène ; de sorte qu'il n'est pas plus permis de demander quelle est la cause dentelle propriété ou faculté , que de demander quelle est la figure de tel son ou de telle odeur. Il résulte donc de tout ce qui précède ^ 1® que l'idée par laquelle Dieu nous est représenté n'a pas Dieu lui-même pour sa cause efficiente , quoique cette cause existe hors de nous ; et qu'ainsi on ne peut pas inférer que Dieu existe ^ ou du moins qu'il est tel que nous nous le représentons , de cela seul que nous en avons l'idée ; 2^ qu'on ne peut pas démontrer par le principe de la causalité ^ que la fa* culte par laquelle nous concevons qu'il existe des choses plus parfaites que nous y nous a été donnée par une chose qui soit en effet plus parfaite^ ni par conséquent que cette chose existe.
ARTICLE Xra.
Preuve de ^existence de Dieu tirée de celle de Vhomme.
Après avoir cherché à démontrer ^ dans le chapitre précédent^ que Dieu, ou un être incomparablement plus parfait y plus intelligent , plus puissant que nous , existe de cela seul, ou que nous en avons l'idée , ou que nous avons en nous la faculté de nous le représenter, l'auteur veut prouver, dans celui-ci, que cet être existe, de cela seul que nous-mêmes nous existons.
' Il n^ a > dit^il , aucune chose dont on ne puisse demander pourquoi elle existe^ ou dont on ne puisse rechercher la cause efficiente. Mais il confond ici deux choses essentiellement différentes ^ la raison de Texistence d'un être ou d'une substance ^ et la cause efficiente y ou la raison de l'existence d'un simple phénomène , c'est-à-dire d'un changement^ d'une modification qu'éprouTC actuellement une substance. On peut demander qu'elle est ia raison de l'existence des corps , de celle de Tame^ de celle de Dieu; et à toutes ces questions nous n'avons et nous n'aurons jamais qu'une seule et même réponse à faire ^ c'est que nous n'en savons absolument rien et que nous l'ignorerons toujours. Mais il n en est pas de même quand on demande quelle est ia cause efficiente de tel changement, de telle modification; pu, si l'on veut, quelle est la raison de l'existence de tel effet, de tel phénomène*
Cependant, supposé qu'il soit démontré que la substance de l'ame , et celle des choses matérielles aient eu un commencement, ou qu'elles aient été créées dans le temps; rien n'empêchera d'assimiler cette création, ou ce passage du néant a l'être, à un changement, a un phénomène, et l'on pourra très-bien demander quelle en est la cause. Or il est de soi-même évident , que la substance qui pense eh nous n'est pas elle-même la cause efficiente ou l'auteur de son être ; sans qu'il soit besoin , pour le prouver , de s'appuyer de Idi raison qu'en donne Descartes, savoir, que si elle s'était créée elle-même*, elle se serait donné toutes les perfections qu'elle reconnaît en Dieu, ce qui, examiné de bien près, se réduit à une vaine battologie : et nous admettons avec lui sans difficulté, que la substance de Tame^ à moins qu'elle n'ait existé de toute éternité , n'a pu recevoir que de Dieu seul son existence , et que par conséquent Dieu lui-même existe. Mais cette démonstration de l'existence de Dieu est évidemment subordonnée à cette suppo-
sition , dont il aurait fallu d'abord prouver et reconnaître la vérité, ce que n'a point fait Descartes, que la substance de Tame a été créée dans le temps , ou n'a pas toujours existé.
Pour ne pas être arrêté par cette objection , qu'il s'est en quelque sorte faite à lui-même, il soutient, en se fondant sur ce que les parties du temps sont indépendantes les unes des autres , que l'existence continue d'une substance est comme un de ces effets continus qui supposent des for« ces ou des causes efficientes toujours en action, et qu'ainsi, en admettant même que l'ame et les choses matérielles ont existé de toute éternité, leur existence actuelle n'en suppose pas moins une cause efficiente, un créateur, un Dieu, qui les conserve ou les reproduise à chaque instant. C'est ce que nous allons examiner.
Il j a deux sortes d'eflèts; les uns sont instantanés, comme, par exemple, le passage subit du mouvement au repos ou du repos au mouvement d'un corps, dont la manière d'être a changé par le choc d'un autre corps : les autres sont continus; mais tout bien considéré, ils ne sont eux-mêmes qu'une suite de changemens ou d'effets instantanés qui*se succèdent sans interruption sensible ; telle est 1 action continue d une machine dont le mouvement est à chaque instant détruit par les frottemens, les résistances, les fardeaux qu'il faut soulever ou remuer, et sans cesse renouvelé par les causes efficientes ou les forces qui la font agir. On donne encore, mais très-improprement, le nom d'eflets à certaines manières d'être continues , qui ont pu toujours exister, ou qui ne sont que la suite nécessaire d'un efiet instantané dont la cause n'agit plus; tel est le mouvement libre d'un corps qui se meut de lui-même, ou en vertu de sa seule inertie, dans un espace non résistant, et qui a pu être toujours en mouvement, ou passer du repos au mouvement par une première , par une seule im-
pulsion ; de façon qu'on ne peut pas dire d'une pareille manière d'être^ qu'elle suppose une cause efficiente^ une force continue^ sans laquelle elle cesserait d'exister.
Maintenant y la question est de savoir si l'existence actuelle d'une substance quelconque peut être assimilée ^ et c'est notre opinion y à une telle manière d'être , soit qu elle ait été créée ou non ; ou si on doit Tenvisager^ avec Descartes ^ comme un effet continu dont l'existence dépend d'une cause efficiente ou d'une force toujours en exercice.
Prenons la matière pour exemple. La matière a été créée^ ou ne l'a pas été : si elle n'a point été créée^ elle existe donc par elle-même^ c'est-à-dire non par autrui^ et porte en elle-même la raison de son existence ; ce qui ne veut pas dire qu'elle est la cause efficiente ou l'auteur de son être^ ou qu'elle existe par elle-même comme par une cause ^ ce qui serait absurde : et je ne vois rien dans cette hypothèse qui choque la raison^ ni qui soit évidemment contraire à la vérité, quoiqu'elle renferme comme l'hypothèse suivante des mystères impénétrables à mon intelligence.
Si la matière a été créée y il me semble qu'elle n'en doit pas moins par elle-même persévérer dans l'être , ou ^ pour mieux dire, y demeurer simplement, en vertu même de son impuissance et de sa passivité : car, si la création, ou le passage du néant à Têtre, peut être assimilé à un effet, à un changement, Tannihilation , ou le passage de l'être au néant , ne sera pas un changement moins réel ; et, de même qu'il faut tfne force pour faire passer un corps du mouvement au repos , tout aussi-bien que pour le faire passer du repos au mouvement, de même aussi faudrait-il une cause tout aussi positive pour anéantir un corps que pour le créer ; car par lui-même il n'a pas plus le pouvoir de s'ôter l'existence, que de se la donner s'il ne l'a déjà. U en est des substances comme du mouvement d'inertie : essayez de faire mouvoir une lourde masse par une impulsion con-
tinue^ ou qui se renouvelle a chaque instant^ mais toujours égale; si dans le premier instant^ ou si par la première im* pulsion^ par le premier choc^ tous ne lui avez pas communiqué une quantité de mouvement telle qu'elle puisse , malgré les obstacles qui lui résistent^ vaincre ces obstacles et franchir un espace quelconque^ qu'on peut d'ailleurs supposer aussi petit que Ton voudra^ comme^ par exemple^ la cent millième partie d'un millimètre, soyeux assuré que votis ne produirez pas plus de mouvement dans le second, dans le troisième instant que dans le premier, et que le corps restera immobile malgré vos efibrts réitérés : mais si vous lui avez imprimé un certain mouvement, quelque faible qu'il soit, la masse pourra, toujours avec la même vitesse, se mouvoir par elle-même ou en vertu de son inertie, pendant toute une éternité; et si elle ne le fait pas, si elle rentre dans le repos dès que vous cessez d'agir sur elle, c'est que des causes, des obstacles extérieurs détruis sent son mouvement. Eh bien, il en est de même de la création* En effet , que Dieu veuille créer une substance ; s'il ne lui donne pas la force nécessaire pour qu'elle puisse subsister par elle-même un seul instant, ou, en d'autres termes , si elle retombe dans le néant a l'instant même ou Dieu l'en retire ou lui donne l'être, il est certain que, par le fait , il n'aura rien créé ; que si , au contraire , cette substance peut subsister un moment par elle-même, elle pourra subsister pendant toute une éternité, à moins qu'une cause positive ne la réduise au néant : or cette cause serait extérieure ou intérieure ; extérieure , elle ne pourrait être que Dieu même, qui détruirait ainsi à chaque instant ce qu'il viendrait de créer; intérieure, elle serait un principe de destruction, que Dieu seul aurait pu mettre dans la substance en la créant, et par là, il se serait encore mis lui-même dans la nécessité de recommencer à chaque instant son ouvrage, ce qui est absurde. Donc l'existence de
la matière I et il en est de même de toute autre substancCi soit qu'elle ait été créée dans le temps ^ ou qu'elle ait toujours existé^ ne suppose point une création continuée^ ou une cause toujours agissante ; pas plus que le mouvement d'inertie qui s'ef&ctue dans le vide ^ par suite d'une première impulsion, ou de toute éternité, ne suppose une force extérieure actuellement et continuellement en action^ comme Descartes lui-même Texprime très -bien en ces termes :
« Tout ce qui est, ou existe, demeure ton jours en Tétat qu'il est , si quelque cause extérieure ne le change ; en sorte que je ne crois pas qu'il puisse j avoir aucune qualité ou mode qui périsse jamais de soi-même. Ce que je prouve par la métaphysique; car Dieu, qui est l'auteur de toutes choses, étant tout parfait et immuable, il me semble ré-: pugner qu'aucune chose simple que Dieu ait créée ait en soi le principe de sa destruction y et comme un corps qui a quelque figure ne la perd jamais, si elle ne lui est ôtée par la rencontre de quelque autre corps , ainsi quand il a quelque mouvement il le doit toujours retenir, si quelque cause extérieure ne Tempêche. d
Maintenant, quand je considère la substance en ellemême, sans avoir égard aux phénomènes, aux changemens^ aux modifications , aux propriétés accidentelles dont elle est le sujet, ni à rien de ce qui est variable en elle; il me paraît, sans néanmoins que je veuille rien afiirmer à cet égard, que sa durée, si ce n'est que je la mesure par la succession de mes idées, n'est point elle-même successive; mais permanente; que cette durée, divisible par la pensée, ne l'est point en réalité, et que ses parties, qui ne sont qu'imaginaires, sont tellement liées entre elles, tellement dépendantes les unes des autres, qu'elles ne forment en ef&t qu'un seul tout, qu'un présent continu, sans distinction réelle de parties : d'où il me semble aussi que je puis
conclure 9 pourvu que je fasse abstraction des causes sur* naturelles qui ont pu créer la substance^ et qui peuvent l'anéantir^ que de cela seul qu'elle existe au moment pré* sent, elle a dû nécessairement exister au moment qui l'a précédé dans le cours de mes idées, et qu'elle existera en* corea l'avenir 3 enfin que, parla même raison , elle a toujours existé et elle existera toujours.
Mais quand je considère un phénomène, un phénomène qui a quelque durée, un effet continu, c'est-à-dire une suite de modifications ou de changemens qui se succèdent presque sans interruption, je vois très-clairement qu'un tel phénomène a dû commencer, qu'il devra finir ; qu'il ne peut exister que par une création continuée , par l'action^ non interrompue d'une cause efficiente; qu'il suffit que cette cause soit détruite ou cesse d'agir, pour que le phénomène, qui n'est point un être réel, mais une simple modification dans la substance, cesse d'exister; que sa durée est suc* cessive; quelle est non seulement divisible, mais actuellement divisée, puisqu'elle se compose d'une suite de manières d'être excessivement courtes séparées par les changemens successifs qui caractérisent le phénomène; enfin, que ces changemens sont indépendans les uns des autres, de manière que celui qui se passe actuellement n'a point sa cause dans celui qui la précédé , et que par conséquent, de ce que le phénomène existe dans le moment présent, il ne s'ensuit pas qu'il doive encore exister le moment d'après, et qu'en eflèt il ne pouri'a pas continuer d'exister, ^i la même cause qui l'a fait naître, ne le repro* duit , ou ne le crée pour ainsi dire de nouveau.
Or, tout oe que je viens de dire de la création , ou de l'apparition du phénomène, de son existence continue, de 3a cause efficiente, de sa durée successive, de la divisibi* lité de cette succession , de l'indépendance de ses parties ou des changemens qui les séparent; Descartes l'applique
directement^ sans raison, sans fondement, sans preave, à la substance elle-même , qu'il assimile ainsi à un simple phénomène, ou comme s'il avait déjà démontré ce qu'il s'agit de démontrer, savoir, que la substance a été créée, et ne peut subsister que par une création continuée.
Mais, dira-t-on, vous parlez seulement de l'indépendance mutuelle des changemens successif qui constituent le phénomène et qui partagent sa durée, tandis que Descartes parle de Tindépendance des parties de la durée ellemême. J'en conviens , mais il fallait donc commencer par prouver que cette indépendance des parties de la durée d'une substance considérée en elle-même est bien réelle , et par nous expliquer comment la durée, étant divisible à rinfini , peut avoir actuellement des parties distinctes , qui nécessairement devraient être en nombre infini , ce qui parait absurde. Si Ton parvenait à démontrer a priori que la chose qui existe actuellement n'est pas la même que celle qui existait il y a un instant , et que celle-ci a été réellement anéantie pour faire place à une autre nouvellement créée; il faudrait convenir que ces choses, et il en serait de même de leurs durées , sont réellement indépendantes l'une de l'autre : ou bien , si l'on prouvait qu'une substance n'est rien qu'un phénomène continu , composé d'une suite de phénomènes qui se succèdent sans interruption, il serait encore vrai, et cela reviendrait à ce que j'ai dit moi-même, que ces phénomènes sont, ou peuvent être indépendans les uns des autres. Mais , si rien de tout cela n'est prouvé , comment peut-on inférer directement , de ce que nous avons le pouvoir de diviser par la pensée l'existence ou la durée d'une chose en plusieurs parties, qu'elle ne saurait exister que par une création continuée? Descartes dit positivement qu'il ne considère point le temps ou la durée d'une manière abstraite, et dès lors, il en convient lui-même , la durée ne difière point de la chose
qui dure ; conséquemment y dire que ses parties sont indépendantes les unes des autres, c'est dire, en d'autres termes , que la chose qui dure est indépendante d'elle-même dans chacun des instans de sa durée, lesquels sont en nombre infini ; ce qui paraît n'être pas intelligible , s'il s'agit d'une seule et même substance (surtout si sa durée n'est point successive) : et il est certain que cette indépendance des parties du temps n'est qu'imaginaire et chimérique, ou tout au moins conjecturale; qu'elle n'a aucun fondement apparent ou visible dans la nature des choses ; mais que l'idée que nous nous en formons dérive de l'indépendance et de la succession des changemens qui altèrent ou modifient la substance, indépendance et succession qu'on attribue, peut-être faussement, et a coup sûr sans aucune solide raison, k la substance elle-même. Ainsi, de deux choses l'une ; ou Descartes , en admettant en principe l'indépendance des parties du temps , a supposé , sans s'en apercevoir, ce qui était en question ; ou il n'est pas vrai qu'il ait compris clairement et distinctement cette indépendance mutuelle des parties imaginaires de la du-* rée d'une substance , et encore moins qu'on puisse la recevoir sans preuve comme un axiome évident par lui-même. Il suit de là, que sa démonstration de l'existence de Dieu repose toujours sur un principe incertain , ou sur cette supposition , que Thomme en tant qu'il pense, ou que la substance de l'ame, comme si elle n'était qu'un phénomène, qu'un efiët continu, a été créée, et n'existe que par une continuelle reproduction , ou une création continuée, supposition dont la vérité n'a point été démontrée.