TOME III
qu'en effet il existe quelque chose de très-réel sous ces forioes diverses.
Mais cela ne viendraît-îl pas aussi de ce que, voyant assez souvent dans certains corps quelques-unes de leurs propriétés s'altérer et périr même tout-à-fait , sans qu'ils cessent pour cela d'exister, ni qu'ils perdent rien de leur masse ou de leur quantité 3 nous sommes entraînés malgré nous , par un de ces jugemens précipités que nous faisons à notre insu^ dans cette conséquence, fausse assurément, qu'un corps perdrait en vain toutes ses propriétés, qu'il n'en existerait pas moins : sans faire attention que , quelles que soient celles qu'il perde réellement, ce qui reste n'est toujours qu'un ass^nblage de diâerentes propriétés, et qu'il en est même parmi celles-ci sans lesquelles nous ne pourrions pas concevoir son existence; «nfin, que «i, par des abstractions successives de l'esprit., nous venions à les lui enlever toutes jusqu'à la dernière^ il ne resterait rien d'intelligible, ou dont nous pussions avoir la moindre idée?
Il semble néanmoins que , pour avoir telle ou telie qualité , ou manière d'être , il faut d'abord être ou exister 5 et que des qualités, quelles qu'elles soient, ne pourraient pas subsister sans un sujet qui en soit comme le soutien.
C'est là , quoi qu'il en puisse être, ce qu'on avait d'abord nommé suistance (ce qui est dessous). £t^ réalisant une abstraction de l'esprit, c'est-à-dire, attribuant une existence indépendante et réelle à une chose qui n'existe tout au plus qu'en idée, on a cru d'abord que la substance pouvait exister indépeiMiamment de toute qualité.
C'est ainsi que les anciens philosophes, qui appelaient matière première la .substance des corps 9 ou le sujet > le soutien de leurs formes diverses^ ont supposé que cette matière première avait été avant toute espèce de manière d'être : c'est pourquoi ils l'ont nommée matière informe^ ou sans forme ^ c'est-à-dire sans attribut, sans propriété*
D'autres philosophes^ parmi les modernes^ ont fait observer que , si une qualité^ un attribut , une manière d'être, ne saurait subsister sans un sujet; rédproquement, ce sujet ne peut pas exister sans une manière d'être quelconque, et qu'ainsi, la matière première, ou matière informe des anciens n'était qu'une chimère : en effet, est-il possible d'exister, sans exister de telle ou telle manière? Ils en ont conclu , que la substance d'un corps n^était , en réalité, qu'une seule et même chose avec ses propriétés, du moins avec ses propriétés essentielles, et que, si nous pouvons lesu considérer séparément par abstraction, elles sont inséparables eh effet : qu'ainsi , nommer une substance, c'est nommer les propriétés ou manières d'être sans lesquelles elle ne saurait exister 5 et réciproquement, nommer ces propriétés , c'est nommer le sujet que l'on suppose en être le soutien .
D'après ces considérations, ils ont défini le mot substance, une collection j un assemblage de qualités^ ou 'propriétés diverses ^ les unes essentielles ^ les autres accidentelles. Mais il fallait ajouter : qui peut exister séparément et indépendamment de tout autre collection de propriétés. Car, par exemple, les végétaux, outre certaines qualités qu'ils ont en commun avec les corps non organisés , en possèdent plusieurs autres qui leur isont propres, çt dont les corps bruts ne jouissent pas : mais la réunion de celles-ci ne forme point une substance à part , puisqu'elles n'existent pas indépendamment des propriétés générales de la matière.
II y a dans toute substance une propriété essentielle qui en détermine la nature, et qui, selon moi, constitue la substance elle-même. Mais cette propriété, dans les corps, n'est pas une chose qui ne tombe point sous les sens 3 au contraire , elle est la seule, à proprement parler , qui affecte les sens 3 bar toutes les autres propriétés ne sont que des modifications de celle-là.
Ceux qui admettent dans les corps quelque chose qui ne touche point les sens, et qu^ils appellent suhstance, appliquent à la substance ce que nous venons de dire de la propriété essentielle qui la constitue : parce qu'ils se fondent sur ce préjugé , évidemment faux, que toutes les propriétés des corps, sans exception, sont purement accidentelles; ou parce qu'ils les conçoivent comme telles, bien qu'ils disent quelquefois le contraire. Leur erreur vient peutêtre de ce qu'ils confondent la dureté et la solidité, propriétés relatives et conséquemment accidentelles, avec l'impénétrabilité absolue, ou, pour mieux dire, avec l'étendue impénétrable, qui constitue la matière.
« Le tact vous donne l'idée de solide; la vue et les autres sens vous donnent l'idée des autres qualités premières et secondes. Mais quoi! s'écrie M. Cousin, est-ce qu'il n'y a que ces qualités? est-ce qu'en même temps que les sens vous donnent le solide, la couleur, la figure, la mollesse, la rudesse, etc., vous ne croyez pas que ce ne sont pas là des qualités en l'air, mais bien des qualités de quelque chose qui est réellement, et qui, parce qu'il est, est solide, dur, mou, a une couleur, une figure, etc? Vous n'auriez pas l'idée de ce quelque chose ^ si les sens ne vous donnaient l'idée de ces qualités; mais vous ne pouvez avoir l'idée de ces^qualités sans Tidée de ce quelque chose d'existant ; c'est là la croyance universelle , laquelle implique la distinction des qualités et du sujet de ces qualités, la distinction des accidens et de la substance. Que celle-ci soit matérielle ou spirituelle, elle ne nous est donnée ni par les sens, ni par la conscience; c'est une révélation de la raison dans l'exercice des sens et de la conscience. ))
Il faut sans doute distinguer la substance de ses accidens , ou propriétés accidentelles : mais la question est de savoir, et se réduit à savoir, si, dans une substance il n'y .a que deux choses , comme je le crois ; des propriétés acci-
dentelles^ et quelque chose d'invariable , soit qu'on l'appelle substance ou propriété essentielle y mais qui y dans les corps y tombe sous les sens , ou plutôt en vertu de quoi les corps touchent les sens : ou bien , s'il y en a trois , savoir y des propriétés accidentelles y une ou plusieurs propriétés essentielles y et enfin une substance y ou quelque chose qui^ même dans les corps y n'affecte point les sens y ce qui serait contraire à mon opinion.
M. Cousin ne fait aucune mention des propriétés essentielles y sans lesquelles néanmoins la substance ne peut ni se concevoir ni être. Il semble n'admettre dans les corps que des propriétés accidentelles qui seules touchent les sens^ et' une substance qui ne peut être saisie que par la raison pure : il s'écarte ainsi de la question comme de la vérité.
Voici une autre difficulté sur la substance considérée comme distincte des propriétés essentielles qui la constituent.
K Je souhaiterais^ dit Locke ^ que ceux qui appuient si fort sur ce mot substance^ prissent la peine de considérer si^ en l'appliquant^ comme ils le font^ à Dieu^ cet être infini et incompréhensible j aux esprits finis ^ et aux corps ^ ils le prennent dans le même sens et y attachent la même idée; et si, dans ce cas, il ne s'ensuivra pas que Dieu, les esprits finis et les corps , participant en commun à la même nature de substance, ne diffèrent les uns des autres que par la différente modification de cette substance? S'ils disent qu'ib appliquent le mot de substance à Dieu , aux esprits finis, et à la matière, en trois différentes significations, et qu'il a trois différentes idées absolument distinctes , ils nous rendraient service de vouloir bien nous faire connaître ces trois idées. »
Puisqu'il est impossible de se faire aucune idée de la substance comme sujet, comme soutien des qualités, soit du corps , soit de l'esprit j k plus forte raison , ceux qui
Tenvisagent ainsi ne pourraient-ils pas dirCj si la substance de l'esprit et celle du corps diffèrent ou non en quelque chose.
Il suffirait d'ailleurs , pour prouver que l'esprit est immatériel^ et indépendant du corps quant à son ej^istence, de démontrer clairement qu'il n'a aucune des qualités de la matière , ou que celle-ci ne peut ni sentir ni penser ; en un mot, que l'intelligence et l'impénétrabilité s'excluent mutuellement , et qu'ainsi elles ne peuvent pas être unies en un même sujet. Mais cela n'empêcherait pas que le sujet des qualités du corps ne pût être le même que celui des attributs de l'âme ; comme Timpénétrabilité de l'or est la même que celle de l'eau.
Quelques philosophes , et Spinosa entre autres , ont prétendu qu'effectivement il n'y a qu'une substance y laquelle peut être modifiée d'une infinité de manières différentes ; et que cette substance est Dieu. En sorte que Dieu, l'âme humaine, et le monde matériel ne sont au fond qu'une seule et même chose.
Si ces philosophes, si du moins quelques-uns d'entre eux , et Spinosa surtout , ont voulu dire , comme il le paraît, qu'il n'y a en réaUté dans ce vaste univers qaun seul être indivisible , et que cet être unique est Dieu j ce serait employer trop mal son temps que de prendre la peine de démontrer l'absurdité d'une pareille extrayagance^ qui se réfute assez d'elle-même.
S'ils ont entendu qu'il y a autant d'êtres distincts que nous pouvons l'imaginer, mais qu'ils ne différent point les uns des autres par leur nature intime , ou le fond même de leur substance, ce que d'ailleurs on ne pourra jamais prouver j qu'importe , pourvu qu'en effet ils diffèrent par ce que nous appelons leurs attributs essentiels, qui constituent pour nous leur essence absolue, et leur substance même, puisque nous ne voyons rien au delà. . . . que des mots vides
de sens? Qu'importe , dk-je^ s'il y a efiêctivement entre Dieu el un eaîUou touftes les difierenees caractëristi<jues qui distinguent pour nous ces dieus êtres?
Quoi qu'il en soit^ Topinion de M. Cousin est beaucoup plus fayoraUe àrhjpothèsede Spmosa, que celle deLocke^ ou que la nôtre^ avec laquelle le spinosisme est inconciliable*
Ce qui importe en tout ceci , est de bien distinguer dans toute substance autre que Dieu^ deux, choses.^ l'une qui peut changer et qui en eflet iiarie sans cesse; l'autre qui reste au fond toujours la même y soit qu'on la nomme su!)* stanee ou propriété essentielle^ soit que dans les coi^s elle tombe ou ne tombe pas sous les sens.
DE L'£SS£]iG£ DES GBOSES^ WS GENERAL.
La philosophie avait autrefois adopté certains êtres créés par l'imagination de Thomme , dont elle avait fait comme autant de petits dieux ^ devant lesquels elle se prosternait en quelque sorte, et qui faisaient l'objet de ses plus sérieuses et de ses plus profondes méditations. Mais, malgré res[>èce d'immortalité qu'on leur attribuait, le flambeau de l'expérience et celui de la saine raison les ont fait pour la plupart évanouir comme des ombres.
Parmi ces' êtres métaphysiques, étaient en première ligne les e^^^ncf^^des choses, desquelles dérivaient toutes l&ivs pro* priétés; et, quoique ces dernières fussent périssables ou changeantes, les essences, existant de toute éternité^ étaient indestructibles et absolument inaltérables. Chaque corps , ou plutôt chaque espèce de corps , avoit une essence particu-
lière : le bois de chêne , par exemple ^ ou un chêne entier avec ses branches et ses racines , ou Fespèce d'arbre appelé chêne ^ avait une essence que rien ne pouvait ni corrompre, ni détruire.
Supposons cependant qu'un chêne , et même que l'espèce entière soit actuellement dévorée par les flammes , et se réduise ainsi ^ partie en cendre^ substance composée d'une infinité d'autres , partie en difFérens autres corps , et principalement en carbone^ qui^ se combinant avec une des parties constituantes de l'air, se convertira en gaz acide carbonique , dont la nature est fort différente de celle du carbone ^ de la cendre , et surtout de l'arbre appelé chêne : que deviendra Tessence de celui-ci dans toutes ces meta* morphoses ?
Le fait est que la chimie moderne a fait subir aux corps tant de transformations , et leur a fait si souvent changer de nature, tantôt par ses décompositions, ses analyses^ tantôt par ses combinaisons nouvelles, que toutes ces entités, ne sachant plus que devenir, ont entièrement abandonné le monde savant, pour se réfugier dans le cerveau de quelques métaphysiciens idéalistes, qui ne s'occupent point de sciences physiques.
Suivant eux , non seulement les idées des genres et des espèces , et toutes les autres idées générales , mais surtout celles de ces rapports simples qu'on nomme vérités nécessaires , représentent les essences des choses ; et ces essences , ou les objets de ces idées universelles, quels qu'ils soient, sont des réalités, des êtres qui existent réellement hors de notre entendement. De là le nom de réalistes y qu'on a donné aux partisans de cette doctrine , qui a été celle de Platon, et que M. Cousin trouve en partie vraie, en partie fausse.
« Locke déclare expressément que ce qu'on appelle général et universel est un ouvrage de Tentendement , et
que Tessence réelle n^est pas autre chose que Fesseûce nominale.
» La force du réalisme réside dans les idées générales qui impliquent invinciblement l'existence extérieure de leurs objets} ce sont les idées générales, universelles et nécessaires.
» Le nominalisme pense que les idées générales ne sont que des mots; le réalisme peiise que les idées générales supposent quelque chose de réel : des deux côtés, égale vérité , égale erreur. Oui , sans doute , il y a un très-grand nombre d^dées générales qui sont purement collectives, et qui ne représentent rien autre chose que les qualités communes des objets sans impliquer aucune existence; et en ce sens le nominalisme a raison. Mais il est certain aussi qu^il y a des idées générales qui supposent l'existence réelle de leur objet : le réalisme s'appuie sur cette base , qui est incontestable. »
Pour prouver ce qu'il avance, M. Cousin cite un exemple, un seul exemple, et qui est fort suspect, à savoir l'exemple de Tespace, ou du vide absolu.
D'abord, ('espace et {e temps sont des êtres si essentiellement difierens de tous les autres, qu'il est certainement plusieurs choses que l'on peut affirmer d'eux , et qu'on ne pourrait dire d'aucun autre ; en sorte que , quel que soit le fait que l'on veuille prouver, on ne doit jamais se prévaloir de l'exemple de ces êtres métaphysiques. En second lieu , il n'est même aucun genre de chose dans lequel on puisse les ranger; car ils ne sont, ou ne paraissent être, ni substances , ni propriétés , ni phénomènes , ni rapports , ni essences : et il est bien singulier de vouloir démontrer que certains êtres ont une réalité hors de. nous , par l'exemple de l'espace, qui, d'une part, n'a rien de commun avec ces êtres, quels qu'ils soient, et de l'autre , ne paraît avoir luimême aucune réalité.
Mais , en supposant même que Fespace fôt un être réel^ et qu'il ne formât point ^ arec le temps ^ une^ catégorie à part^ il ne pourrait pas encore être pris pour exemple dans le cas dont il s'agit; et c'est ce que je Teux prouver par un argument direct, ou, pour mieux dire, par une simple observation, très-facile à saisir.
Le mot espace a deux significations. Sauvent <ho entend par là,, ou la place qu'un corps occupe ^ ou TintervaUe qui le sépare des autres corps qui Favoisinent. Ici, un cspaK:e , ou l'espace, en général, est une étendue non mâttérieUe et limitée, considérée indépendamment de sa ôgure,^ de la grandeur de ses dimensions, en un mot, de tout ce qui p^HMTait la difiërencier des «rtres espaeesi q«, pour «ùeox dire , c'est le rapport commun qu'ont entre eux tou9 les espaces particuliers ; et, dans ce sens , il est de la dernière évidence, M. Cousin en conviendrait luih-même, que l'espace en général n'a pas plus de réalité que l'homme y que l'arbre, que le liYre en général.
Plus souvent encore, du moins en métaphysique, on entend par espace € immensité^ qui renferme tous les espaces relatifs et particuliers, et qui ne forme qu'un seul être, un seul tout, dont les espaces déterminés ne sont que des portions. Ory dans ce sens, il n'y a point d'espace en général y pas plus qu'il n'y a d'univers en général y de Dieu en général ; et ainsi , supposé que l'espace soit un être réel, ridée de V espace en général , qui se réduit ici à l'idée de C espace^ n'est point une idée générale : cette idée est, au contraire, toute particulière; c'est-a-dire qu'elle est celle d'un être particulier, et si particulier, qu'il est seul de son genre.
Ainsi , dans le premier sens , Vidée de l'espace en général est une idée générale ; mais l'objet de cette idée, ou l'espace en général, n'a aucune réalité : et dans l'autre sens , V espace en général y puisqu'on se sert de cette expression impropre,
est à la rérité^ dû moins par bjpothèse y un être rêei; mais i^idée de Tespace en général nest pas une idée générale,
La preuve de M. Cousin n est donc fondée que sur un exemple mal choisi^ et su;r un paralogisme^ oU^ si 1 on ▼eut , sur une équivoque.
En général^ l'école sensualiste^ c'est lui qui le dit ^ est nominaliste , et Técole idéaliste est réaliste.
C'est peut-être une preuve qu'en général , le sens corn* mun est du coté des sensualistes.
Qu^est«-ce en efièt que le philosophe idéaliste? C'est, pour l'ordinaire , celui qui prend pour des êtres réels les abstractions de son esprit , et pour des notions communes et des idées innées les préjugés de son enfance ; qui , au lieu d'analyser l'esprit humain pour remonter jusqu'à la première cause des idées, suppose, contre toute raison, qu'elles préexistent dans Tentendement, et admet ainsi des phénomènes sans cause ; qui croit que Thomme pense et médite avant que de sentir 5 qui refuse d'en croire le témmgnage des sens , et a plus de confiance dans le raisonnement, cette machine défsctueiise , comme Tavoue Descartes , que dans l'expérience ; qui voit des mystères en de certaines choses qui s'expliquent tout naturellement par une analyse facile, quelquefois par les seules lois de la physique et les propriétés de la matière ; enfin qui méprise le simple bon sens, et ne prend pour guide que son imagination , qui le séduit et l'égaré.
De même que les fictions de l'Arioste ont plus de charme que les propositions d'Euclide, l'idéalisme en a peut-être plus que le sensualisme, surtout lorsqu'il est exposé dans un style plus ou moins agréable et plein de chaleur, comme l'est presque toujours celui des hommes à imagination. Mais la philosophie des sensus^listes , malgré les erreurs graves que ceux-ci ont commises , est en général plus saine, plus vraie , et beaucoup plus propre à former le jugement
(12) que celle des idéalistes^ qui est remplie de divagations.
Nous avons vu qu'une substance n'est rien de plus^ pour notre intelligence^ qu'une collection de propriétés^ unies entre elles et formant un seul tout. Renfermons-nous encore ici dans la sphère de l'observation ^ et disons que Vessence d'une chose n'est rien de plus que l'ensemble des propriétés qui la font être ce qu'elle est, ou qui entrent nécessairement dans l'idée que nous nous en formons.
Nous appelons propriétés ^ en général, les diSTérens caractères par lesquels les substances se manifestent à nous , c'est-à-dire par lesquels nous les connaissons et les distinguons les unes des autres ; et ainsi nous comprenons sous cette commune dénomination tout ce qu'on entend d'ordinaire par qualités, manières d'être, attributs, modes et accidens} manières d'agir, ou, pour mieux dire, principes d'action, facultés et puissances.
On peut , d'après ce que nous venons de dire , distinguer deux sortes de propriétés : les unes sont essentielles , les autres ne sont qu'accidentelles. Celles-ci pourraient être changées ou détruites dans la substance qui en est douée, sans que sa nature en fit aucunement altérée. Les premières , au contraire , constituent elles-mêmes l'essence des choses, qui ne pourraient les perdre sans changer de nature, sans cesser d'être ce qu'elles sont.
Parmi les propriétés des corps, il en est une qu'ils possèdent tous, et dont ils ne peuvent jamais être dépouillés; c'est l'étendue impénétrable , ou autrement dit , l'impénétrabilité.
Toutes les propriétés des corps, à l'exception de l'étendue impénétrable, peuvent être considérées , tantôt comme accidentelles , tantôt comme essentielles ; parce que
chaque corps , ou chaque espèce de corps , peut être envisagé^ tantôt isolément^ ou comme individu^ et tantôt comme faisant partie d'une classe ou d'un genre qui renferme plusieurs individus ou plusieurs espèces : ainsi ^ la couleur jaune ^ la ductilité et une grande pesanteur^ sont des qualités essentielles à Tor 3 mais ces propriétés ^ et plusieurs autres ^ ne sont qu'accidentelles dans les métaux en général^ puisqu'ils pourraient encore subsister sans elles comme substances métalliques : tandis* que d'autres propriétés y qui constituent l'essence des métaux en général, et qui y conséquemment , leur sont communes , ne sont qu'accidentelles dans les corps en général, dont la seule propriété commune et essentielle est retendue impénétrable.
(( L'accident^ dit Hobbes, est une propriété du corps avec laquelle on l'imagine, ou qui entre nécessairement dans le concept qu'il nous imprime. »
L^accident , ou la propriété accidentelle , est , au contraire , à ce qu'il me semble , celle sans laquelle un corps , sous le point de vue où nous Tenvisageons , ne laisse pas d'être ce qu'il est, ou qui n'entre pas nécessairement dans l'idée que nous en avons : c'est ainsi que la figure extérieure et le mouvement ne sont que des manières d'être accidentelles dans l'or, considéré comme or : c'est ainsi, comme je le disais tout à l'heure , que toutes les propriétés particulières à l'or , telles que la ductilité , la couleur ^ ne sont que des accidens dans la matière en général^ dont on conçoit l'existence indépendamment de toutes ces propriétés.
« L'accident qui donne le nom à son sujet, est ce qu'on appelle Y essence. »
Cela ne serait vrai tout au plus qu^à Tégard des corps envisagés sous certains points de vue : par exemple , la pesanteur est Fessence des corps graves j la sphéricité l'essence de la sphère. Mais quelle est la propriété particulière qui donne à l'or, aux métaux, aux autres corps, les noms
qu'ils portent? Ce qui constitue l'essence des métaux, c'est rimpénétrabilité ayec d'autres propriétés qui les différencient de toutes les substances non métalliques. L'essence de Tor, comme métal particulier, se trouve dans les propriétés précédentes , et dans certaines propriétés particulières qui distinguent Tordes autres métaux. Au reste, ce n'est peut-être ici qu'une dispute de mots ; car il me parait vraisemblable que Hobbes a voulu dire seulement, que l'essence des choses n'est rien que Tensemble de leurs pro« priétés caractéristiques , et qui ne sont toutes en efiet qu'accidentelles dans la matière en général.
(< Qu'est-ce que l'essence d'un corps , demande un autre philosophe (i)? C'est une disposition d'où procèdent ses actions, ou une aptitude a y produira ses mouvemens. »
Cette définition n'est peut-être pas très-claire , supposé qu'elle soit juste. Mais il est de fait, qu'une propriété essentielle est une disposition en vertu de laquelle une substance agit ou se comporte de telle ou telle manière, dans telle ou telle circonstance ; et que l'essence d'un corps consiste dans l'ensemble de toutes ses propriétés essentielles , c'est-à-dire de toutes celles qui le caractérisent : et, quoique ces propriétés se rencontrent également, les unes dans tels corps, les autres dans tels autres corps particuliers, elles ne se trouvent réunies, à tel degré, ou en telle proportion , que dans celui-là seul que Ton considère ; c'est par là qu'il est ce qu'il est, et qu'il diffère de tous les autres.
Ces propriétés extérieures, ces qualités, ces attributs par lesquels nous connaissons et distinguons les unes des autres, les différentes espèces de corps, constituent ce que Locke appelle leur essence nominale ^ qu'il distingue, et fait dériver d'une essence plus intime, qu'il nomme essence
(i)Topliaïl.
réeiie, mais que nous ne pouvons connaître. « L'essence nominale de Tor, c'est cette idée complexe que le miot or signifie, comme vous diriez un corps jaune, dune certaine pesanteur, malléable, flexible et fixe. L'essence réelle, c'est la constitution des parties insensibles de ce corps , de laquelle ces qualités et toutes les autres propriétés de l'or dépendent. »
Jj' essence réelle d'un corps consiste, d'une part, dans la grosseur , la figure et Timpénétrabilité de ses atomes , ou principes constituant, qui sont immuables; et de l'autre^ dans la proportion de ces principes ^ l'arrangement des molécules , tant intégrantes que constituantes , leur affinité réciproque , et autres circonstances , qui peuvent varier à Tinfini. Car c'est de tout cela que dépendent ses propriétés connues et, conséquemment , son essence nominale.
Il y a donc dans chaque corps des propriétés connues qui constituent son essence nominale , et des propriétés que nous ne pouvons connaître, lesquelles constituent son essence réelle; et puisque l'essence nominale dépend de l'essmice réelle, que pai* conséquent un changement dans l'une entraîne ou s^uppose un changement dans l'autre, quoique nous ne sachions pas en quoi consiste celui de l'essence réelle ; on peut , sans s'arrêter à cette distinction , dire qu'en général , ce qui constitue l'essence d'un corps , c'est Tensemble des propriétés , soit extérieures et visibles, soit internes et tout-à-fait inconnues, qui le font être ce qu'il est, et agir comme il le fait toujours dans telles et ti^es circonstances données.
Quelqu^un dira peut-être , que ce qui constitue Tessence d'une chose., ce sont, non pas seulement les propriétés qui
la font être ce qu'elle est ^ mais celles sans lesquelles elle cesserait d'exister.
Rien n^est plus vrai. Mais il faut faire attention que le mot d'existence, et, par suite , celui' d'essence, ou de propriété essentielle, peuvent être pris en deux sens, Tun absolu , l'autre relatif. Dans le sens absolu , exister, c'est être, n'importe de quelle manière; et ence sens, une chose ne cesserait d'exister qu'autant qu'elle serait anéantie. Dans le sens relatif, exister , c'est être sous telle ou telle forme déterminée ; et une chose cesse d'exister en perdant cette forme, et conséquemment en cessant d'être ce qu'elle était. Par exemple , qu'un vase de porcelaine soit brisé , qii'un arbre soit mis en pièces ou consumé par le feu, qu'un animal ou qu'un homme perde la vie; ces diflférens corps cesseront d'exister dans le sens relatif, mais sans perdre pour cela leur existence absolue, puisqu'aucun d'eux ne se trouvera réellement anéanti.
Maintenant , l'essence absolue d'une chose est en effet la propriété sans laquelle elle perdrait son existence absolue, ou serait anéantie ; et dans ce sens , quelles que soient les différences caractéristiques qui distinguent les corps les uns des autres, l'impénétrabilité seule est l'essence de chacun d'eux ^ en sorte que l'essence de l'or, par exemple, ne diffère point de celle de l'eau. Mais dans le sens relatif, ce qui constitue l'essence d'un corps, c'est, comme nous l'avons dit, l'ensemble des propriétés qui le -distinguent de tous les autres, jointes à l'impénétrabilité : car, bien qu'en perdant l'une ou l'autre de ces propriétés , il ne cesserait pas pour cela d'exister absolument, il perdrait néanmoins son existence relative, c'est-à-dire qu'il n'existerait plus sous la même forme dans les mêmes circonstances, et qu'ainsi il changerait de nature et d'essence.
Il résulte de ce qui précède , que , dans la définition que nous avons donnée de l'essence des corps , nous n'avons
entendu parler que de leur essence relative ^ et non de leur essence absolue , ou des propriétés s^ans lesquelles ils cesseraient tout-à-fait d'exister.
Mais il est à remarquer que^ quant à la matière^ ou aux corps en général ^ il n'y a aucune distinction quelconque entre leur essence relative et leur essence absolue: car, bien qu'un corps particulier puisse perdre sa forme, ou changer de nature , sans pour cela cesser d'être absolument, un corps en général ne pourrait pas perdre la sienne, ne pourrait pas cesser d'exister comme tel, c'est-à-dire, comme substance matérielle, sans perdre aussi son existence absolue , sans être anéanti.
Ainsi donc, soit dans le sens relatif, soit dans le sens absolu, l'étendue impénétrable est l'essence de la matière^ puisque, sans cette propriété, la matière, non seulement cesserait d'exister comme matière, mais cesserait tout-àfait d'exister : du moins n'avons-nous aucune raison de croire le contraire.
Renoiarquez que dans la matière en général, l'essence réelle et l'essence nominale ne sont aussi qu'une seule et même chose.
Comme on a appelé propriétés accidenteRes celles qui ne sont point essentielles , il s'ensuit , que les mêmes propriétés qui sont essentielles dans le sens relatif peuvent n'être qu'accidentelles dans le sens absolu : c'est ainsi que la dureté et l'éclat du diamant sont des propriétés essentielles relativement à cette substance , et ne sont que des propriétés accidentelles dans les corps en général.
Quant aux propriétés qui constituent la nature de l'âme, il s'agirait de savoir, si elles ne sont toutes essentielles que dans le sens relatif, d'où il suivrait qu'elles ne seraient en effet que des propriétés accidentelles, soit, du cerveau, soit de quelque autre partie du corps; ou bien, si,. parmi ces propriétés , il s'en trouve une au moins qui soit essen-