GENERAL
L'essence, ou la propriété essentielle de la matière, ou des corps en général, est celle qui est le plus communément désignée sous le nom à! impénétrabilité. C'est une pro<priété absolue ;# que tous les corps affectent de la même manière et qu'ils possèdent au même degré. C'est cette propriété essentielle, générale et absolue qui constitue véri^ tablement la matière; et, pour nous, les mots matérialité et impénétrabilité sont parfaitement synonymes.
Cette propriété consiste en ce que deux corps ou deux points matériels s'excluent mutuellement du même lieu, c'est-à-dire, eu ce qu'ils ne peuvent point occuper la même place dans* le même instant; de sorte que Tun ne peut prendre la place de l'autre qu'en le déplaçant; ou bien, en ce qu^un corps, supposé d'une densité absolue, ne saurait être réduit à un moindre volume^ même par Taction de forces infiniment grandes.
C'est sur l'impénétrabilité de la matière qu'est fondée la résistance^ ou la force mécanique des corps : c'est par elle principalement, et peut-être par elle seule, qu'ils agissent sur nous, ou les uns sur les autres, et qu'ils manifestent leur existence^ Mais, pour cela, il faut qu'ils soient en mouvement; car l'impénétrabilité n'agit point à distance, c'està-dire au delà de certaines limites dans lesquelles elle se trouve renfermée , et qui constituent Tétendue des corps : elle n'agit qu'au contact et par le choc. Telle est Tîdée que ûOQs avons de la matière considérée indépendamment de ses qualités accidentelles , c'est-à-dire de celles qui peuvent changer, augmenter, diminuer, ou être détruites, sans que les corps cessent d'exister ou d'être des substances matériellefi.
Les corps sont cependant pénétrahles en apparence; parce que leurs particules rie se touchent pas rigoureusefilent, du moins dans tous les points, de manière à ne laisser entre elles aucun vide : en sorte que ces particules, lorsqu'une force quelconque agit sur elles , tantôt se rapprochent, et tantôt s'écartent les unes des autres; ou bien elles ne font que se déplacer, en conservant les mêmes distances respectives; et quelquefois aussi, sans s'écarter ni se rapprocher , ni changer de position , elles permettent à d'autres corps de se placer dans les intervalles qui les séparent. Mais en aucune circonstance possible, les molécules élémentaires de la matière ne peuvent se pénétrer les unes les autres, et elles renferment toujours la même quantité de matière sous le même volume.
Néanmoins plusieurs philosophes pensent que la matière D est réellement pas impénétrable, et que deux corps qui se combinent chimiquement, lorsque leur volume diminue par cette combinaison intime, se pénètrent réciproquement : qu'à la vérité les corps résistent lorsqu'ils viennent à se toucher; maïs que cette résistance n'est point absolue,
et que y par des forces mécaniques suffisantes , ou d'autres moyens qui ne sont pas à notre portée, deux corps de même volume, quoique d'une densité absolue, pourraient occuper en même temps le même espace, le même lieu, et chacun d eux être réduit à la moitié, au dixième^ au centième de son volume, à im point mathématique. Enfin, ils admettent, comme une juste conséquence de ce principe, qu'un corps, quelque petit qu'on le supposât, pouiTait, en se dilatant, croître indéfiniment, sans jamais présenter aucun y ide, sans cesser de former une substance continue et sans pores.
Descartes et la plupart des physiciens regardent, non sans raison , cette hypothèse comme très-absurde.
Mais Descartes lui-même, tout en admettant que la matière est impéjiétrable , fait consister son essence dans la seule étendue, dans l'étendue abstraite que considèrent les géomètres, et cette opinion n'est pas mieux fondée que celle qui précède.
L'idée que nous nous formons d'un corps, considéré indépendamment des propriétés qui le distinguent de tous les autres , est celle d'une force qui, renfermée dans des limites déterminées, ne diminuent point du centre à la circonférence^ et n'agit pas non plus à distance, ou au delà de ces limites , mais seulement au contact , où cette force est in- -vincible. Or , c^est à cette propriété , c'est à cette force elle-même qu'on a donné le nom d'impénétrabilité.
Maintenant, de même qu'il ne nous serait pas possible de concevoir qu'une force, ou un phénomène, ou quoi que ce fût, pût véritablement exister, sans exister au moins un certain temps , ce qui constitue sa durée ; il nous serait également impossible de concevoir qu'une chose qui a quelque réalité hors de notre entendement^ pût exister sans être quelque part , sans occuper un certain espace , et c'est ce qui constitue son étendue. La durée et l'étendue
semblent donc être les conditions de l'existence de tous les êtres. Ainsi, quand je dis que la matière consiste dans la seule impénétrabilité , j'entends que cette impénétrabilité est étendue, car elle ne peut pas ne pas l'être; et conséquemment Timpénétrabilité et l'étendue impénétrable ne sont pour moi qu'une seule et même chose. Descartes soutient, au contraire, que l'impénétrabilité n'est qu'une suite de l'étendue, et qu'elle en dérive nécessairement : en sorte que , quand il dit que la matière consiste dans la seule étendue, c'est comme s'il disait, en efiet, qu'elle consiste dans rétendue impénétrable. Nous arrivons ainsi , par des voies opposées, au même résultat, et nous sommes d'accord en ce point , que la matière est une étendue impénétrable. Mais il y a entre nous cette différence , que j'attribue tout à l'impénétrabilité, et que l'étendue, selon moi, n'a rien de plus réel que la durée 3 au lieu qu'il ne place la réalité que dans Tétendue , et qu'il ne fait non plus mention de l'impénétrabilité, que si elle n'existait pas, ou qu'elle ne fut rien. En faisant voir sur quoi son opinion est fondée, qu'il me soit permis de dirq un mot en faveur de la mienne.
Lorsque deux corps , par le mouvement de Tun ou de l'autre^ ou de tous les deux, se disputent, en quelque sorte, un même lieu, d'où ils s'excluent mutuellement par leur impénétrabilité , il faut de nécessité qu'ils subissent un changement quelconque dans leur état de mouvement ou de repos; et souvent, outre ce changement dans leur mouvement local, ils éprouvent par la même cause, ou une altération dans leur forme , ou un mouvement vibratoire, ou quelque autre modification inaperçue, mais qui sera sentie par le corps qui l'éprouve , si ce corps est doué de sensibilité. C'est donc par leur impénétrabilité que les corps agissent les uns sur les autres, qu'ils se font sentir et qu'ils manifestent leur existence.
Descartes ne disconTient point de cela : mais il prétend que les corps n'agissent sur l'organe extérieui* du toucher qu'autant que leurs particules^ conseryant entre elles un repos relatif^ forment un corps plus ou moins dur et solide y ou tout au moins un corps fluide mais concret , ce qui n'est pas vrai , ou du moins n'est pas démontré 3 et il imagine qu'un corps d'une liquidité parfaite^ c'est-à-dire^ selon lui y un corps dont les parties seraient excessivement petites et s'agiteraient dans tous les sens avec une extrême vitesse^ n'opposerait aucune résistance à nos mouvemens^ ce qui est manifestement faux : enfin il semble croire que c'est par les sens seuls que nous jugeons de Texistence des corps ^ ce qui n'est point exact. Car, quoique nous ne sentions plus y comme il le dit lui-même^ ceux qui agissent sur •nous d'une manière continue^ nous pouvons, cependant nous assurer de leur existence par l'obstacle qu'ils opposeront^ en vertu de leur impénétrabilité, à nos mouvemens libres et volontaires, par conséquent à notre volonté ellemême, si nous voulons en faire l'épreuve. Or cette résistance qu'ils opposent, soit à nous, soit à des corps inanimés et insensibles , n'e^t point du. tout en raison de leur dureté, mais uniquement en raison de leur quantité où de leur densité : de sorte que , si l'air , par exemple , ne résiste que faiblement aux corps qui se meuvent à la surface de la terre , ce n'est point parce que ses parties sont détachées les unes des autres et en mouvement , c'est parce que sa quantité est extrêmement petite relativement à l'espace qu'il occupe.
De ce que la dureté relative des corps n'est qu'une propriété accidentelle, comme la figure, la couleur, etc. j et de ce qu'il croit que la matière ne résiste , en vertu de son impénétrabiUté , que sous la forme d'un corps concret , il en conclut donc qu'il n'y a que la seule étendue eu lon-^ gueur, largeur et profondeur^ qui constitue l'essence ou
la nature du corps en général. D'où il suit que l'espace pur^ ou ce que nous appelons le vide^ lequel a les trois dimensions de l'étendue , est un véritable corps.
Le néant ne pouvant avoir aucun attribut qui soit réel^ et l'étendue étant une réalité, selon Descartes, il s'ensait, dit*îi, que l'espace est une substance. C'est ce que je lui accorde sans difficulté; car, en effet, une substance, celle des- corps , par exemple , dépouillée de tous ses accidens , et de riinpénétrabiHté , ou en général de ses propriétés essentielles, est une chose tout aussi creuse que l'espace ou le vide absolu; et, dans ce sens, on peut également dire que le temps est une substance , puisqu'il a pour attribut la darée, et que le temps est à la durée, ce que l'espace est à l'étendue. Le fait est que la durée et Tétendué ne sont , comme je l'ai dit, que les conditions de l'existence des choses, et que, considérer une chose en faisant abstraction de toutes ses propriétés , c'est en e^t considérer seulement les conditions de son existence , sans avoir égard à la chose elle-même , ou aux propriétés qui ia constituent et k caractérisent.
Quoi qu'il en soit^ de ce que l'espace serait une substance, il ne s'ensuivrait pas qu'il fut un corps ^ à moins qu'on ne démontrât qu'il est impénétrable , et que ses parties ont la propriété de pouvoir toucher et être touchées; ce qu'il est du moins impossible de prouver par l'expérience; d'autant que Descartes convient liû-même que l'e^ace , quoique ne présentant aucun vide , n'oppose pas plus de résistance aux corps proprement dits, que s'il était entièrement vide de matière. Gomment donc prouvera-t-il que l'espace est impénétrable ? par la métaphysique, par un raisonnement abstrait! Tenons-nous sur nos gardes.
L'espace, n'étant rien de réel, 'selon moi, n'est ni impénétrable, ni susceptible de mouvement; et par consé-
quent^ ses parties ne peuvent ni toucher les corps ou en être touchées, ni se toucher les unes les autres , quoiqu'elles soient contiguës. Car (pour briser l'équivoque^ qui est l'arme avec laquelle les métaphysiciens remportent si souvent une injuste victoire) je ferai observer que j'entends ici par se toucher^ agir à la manière de deux corps qui exercent Tun sur l'autre une mutuelle impulsion.
Maintenant, Descartes prouve bien que les parties de l'espace, qui sont nécessairement contiguës, ou plutôt continues , car elles n'en forment qu'une , se touchent réciproquement : mais en prenant le mot toucher en ce sens, il est clair que les parties du temps ^ qui se suivent sans interruption , se touchent pareillement^ sans qu'on puisse en inférer néanmoins que le temps soit une chose matérielle.
(( Que l'espace, dit-il ensuite , soit un être de raison ou un être réel , cela n'importe : dans cet être on peut distinguer par l'imagination plusieurs parties d^une grandeur déterminée et figurée , dont Tune n'est point l'autre ; en sorte que l'imagination peut en transférer l'une en la place de Tautre, sans qu'on en puisse pourtant imaginer deux à la fois dans le même lieu : on n'en saurait concevoir en aucune manière deux se pénétrer mutuellement : on ne pejat pas comprendre qu'une partie d'une chose étendue pénètre une autre partie qui lui soit égale, sans comprendre en même temps que l'étendue qui est au milieu de ces deux parties est ôtée ou anéantie : or une chose réduite au néant n'en saurait pénétrer une autre : ainsi , ou peut démontrer, selon moi, que l'impénétrabilité appartient à l'essence de l'étendue. »
Je nie que nous puissions en idée transporter une partie de l'espace d'un lieu dans un autre , c'est-à-dire la concevoir en mouvement ; et par cela même il est très-vrai qu'on ne saurait comprendre comment deux portions de l'espace pourraient occuper un même lieu 5 de même qu'il serait
impossible de comprendre comment deux jours entiers pourraient être compris dans un même espace de temps dont la durée ne serait que de Tingt-quatre heures : mais on ne peut certainement pas conclure de là que l'espace soit impénétrable 3 ou il faudra dire aussi que le temps est impénétrable j car il Test en effet dans le même sens.
Je ne comprends pas non plus comment un corps réel et d'une densité absolue pourrait être réduit à la moitié ou au tiers de son -volume par une compénétration de ses parties 9 c'est-à-dire comment les parties de la matière ^ quoique mobiles , pourraient se pénétrer mutuellement : et^ en prenant ainsi le mot pénétrabilité dans un sens positif^ pour signifier une propriété en -vertu de laquelle deux corps ou deux points matériels pourraient coïncider^ j'avoue que l'espace aussi bien que le corps est entièrement dépourvu de cette propriété : mais de là je n'inférerai pas qu'il a^ comme lui^ la qualité contraire ; c'est-à-dire qu'il est impénétrable 3 pas plus que je n'inférerai de ce que le temps n'est pas une chose solide ^ qu'il est une chose liquide, ou de ce qu'il n'est point dur qu'il est mou. Car du moment que je conçois l'espace ou le vide comme n'étant rien de réel , je le conçois par là même comme n'étant susceptible ni de mouvement , ni de pénétration y ni de résistance. Mais quand on dit qu'il est pénétrable , on prend ce mot dans un sens négatif, pour faire entendre que Tespace ne jouit pas de cette propriété réelle et. positive qu'on nomme impénétrabilité y et qu'en conséquence y il n^oppose aucune résistance aux corps qui sont réellement impénétrables et en mouvement; ce qui me parait la chose du monde la plus claire et la plus manifeste.
c( Si la matière, dit Bayle, n'est matière que parce qu'elle est étendue, il s'ensuit que toute étendue est matière. Or, ajoute-t-il, nous n'avons point d'idée de deux sortes d'étendue. »
J'accorde le dernier points quoique l'idée que j'ai de l'étendue ne soit pas la même que celle qu'il s'en est formée; et je conyiens encore avec lui- (c qu'on ne peut dire de l'étendue de la matière qu'elle diffère d'aucane autre sorte d'étendue par l'impénétrabilité. » Gar^ par exemple^ bien que dans la matière l'impénétrabilité soit comme s«ir« ajoutée à l'étendue , ou plutôt l'étendue à l'impénétrabilité ^ rétendue des corps en elle-même ne diffère pas pour cela de celle de l'espace } pas plus que la dorée d'vin événement ne diffère par sa nature de celle du temps qui le sépare d'un autre événement : l'impénétrabilité ne met donc aucune difiërence entre l'étendue des» corps et celle de l'espace; et ainsi ce n'est point par l'étendue , mais bien par l'impénétrabilité , que la matière est distinguée de l'espace. Je S€mtiens donc avec l'aison^ que ce n'est point 1 étendue qui constitue les corps^ et que c'est par l'impénétrabilité seule que la matière est matière. Je réponds par la à une proposition téméraire que Bayle exprime ainsi : « L'on vous défie de marquer aucun attribut différent de l'étendue par lequel la matièi'e soit matière. »
Sur quoi s'appuiie-t-il pour hasarder un pareil défi? Sisht ce que i^ l'impénétrabilité des corps, selon lui, ne peut venir que de l'étendue , et que nous n'en saurions concevoir que ce fondement; a^ sur ce que nous concevons dairement^ que toute étendue, quelle qu'elle soit, a des parties distinctes, impénétrables ^ et séparables les unes des autres.
J'ai déjà fait observer qu'à l'idée d'impénétrabilité se rattache naturellement celle d'étendue , et qu'il nous serait impossible d'imaginer un point physique , un point impénétrable, privé de toute étendue. Mais cela n'est point rédproque : parlez à l'homme le plus ignorant et le moins intelligent de la largeur, de la profondeur, de l'étendue d'un espace, d'une capacité quelconque, par exemple de
la cavité d un tonneau vide ^ il vous entendra parfaitement : mais y quand it aurait tout l'esprit de Bay le , vous aurez quelque peine à lui faire comprendre que cette cavité est impénétrable , et qu'elle ne l'est que parce qu'elle est étendue. Enfin ^ lorsquil^n sera convaincu^ si vous êtes parvenu à le convaincre, tâchez de lui persuader^ qu'il ne pouvait pas avoir l'idée d'étendue, sans avoir en même temps celle d'impénétrabilité^ et qu'fï concevait clairement^ que rétendue de cette cavité est composée de parties im* pénétràbles : si vous parvenez à lui faire croire des choses aussi étranges , je conviendrai de tout ce qu'on voudra , et je croirai moi-même que je n'y vois goutte en plein midi. En attendant ^ je regarderai comme très-certain , que ce n'est point l'étendue , mais la seule impénétrabilité qui constitue Tessence de la matière.
(c L'impénétrabilité ne peut venir que de 1 étendue y nous n'en saurions concevoir que ce fondement. » Sur quoi je remarquerai en premier lieu, que c'est une bizarrerie et une sorte d'inconséquence que de donner pour fondement a une propriété que l'on regarde comme absolue , une prétendue qualité qui^ en supposant qu'on pût la considérer comme telle y n'est du moins que relative et n'a rien de Gxûy ce qui est incontestable. Qu'en second lieu^ l'impéné* trabilité ne peut pas avoir d'autre fondement que la substance dont elle est la manière d'être et qui nous est inconnue^ supposé que cette substance soit une chose distincte de sa propriété essentielle, ce qui n'est pas vraisemblable} et que, par conséquent, l'impénétrabilité n,'a, pas, pour nous , d'autre fondement qu'elle-même.
Ne creusez donc pas plus avant; car au delà de cette propriété essentielle et fondamentale, sur laquelle toutes les autres s'appuient, vous ne trouverez plus rien, j'entends, rien de réel} car, non plus que la durée, l'étendue
n'est pas une réalité y et la substance^ distinguée de l'étendue et de rimpénétrabilité , n'est qu'une chimère.