CHANT V
Marie encore émue est dans son oratoire ; Essayant dans son cœur d étouffer sa mémoire f A genoux, près du Christ elle prie avec foi, Quand un signe soudain vient la remplir d'effroi : La lumière pâlit, une teinte livide S'étend comme un linceul , lance un éclair rapide
Qui de ce sombre lieu parcourt la profondeur ; Un penser douloureux frappe Marie au cœur !
Dans son appartement elle rentre affaissée Comme une tendre fleur que l'orage a froissée ; Tout la fait tressaillir, tout, jusqu'au moindre bruit, Augmente les terreurs de cette longue nuit.
Quand au jour blanchissant, Lise la camériste Revoit sa noble dame, à son regard si triste, A sa pâleur mortelle, à sa tremblante voix, La pauvre fille craint, pour la première fois, De voir sur le printemps de sa noble maîtresse Comme un voile de deuil s'étendre avec tristesse! De ce pressentiment son cœur est attendri, Quand sa dame soudain regardant, jette un cri : — a Quelqu'un dans l'oratoire ! » et vers la seule issue De ce lieu rétréci Lise s'avance émue :
Pousse Tunique porte, et rien absolument IN autorise la peur, sinon l'égarement De la faible comtesse ; et sa fidèle Lise Craint de trop pressentir et tremble de surprise !
Une saison après ces signes de terreurs, Quand Fhiver essayait ses premières rigueurs Sur l'antique manoir si désolé, si sombre; Quand les arbres déjà dépouillés et sans ombre En squelettes brunis au loin se dessinaient Sur un ciel terne et pâle , au vent se balançaient ; Quand le saule incliné trouvait l'onde plissée ; Quand une rare fleur était pâle et glacée ; Quand les pauvres aussi, dirigés par l'espoir, Avec la froide bise arrivaient au manoir,
Pour chercher les secours qu'aux temps les plus antiques On leur distribuait sous ces vastes portiques :
De grands linceuls de neige aux sommets des coteaux, Se reflétaient de loin jusque sur les vitraux Du caste] assombri ; puis, la lune tremblante Laissait voir au nuage une trace sanglante !
Marie avec effroi veut fuir l'appartement, Quand à sa porte alors on frappe doucement :
Elle reste sans voix à sa place immobile, Pensant que son époux viendrait en cet asile... Puis la porte enfin s'ouvre et laisse voir, grand Dieu ! Aristide éperdu, n'osant franchir ce lieu!... A Marie offensée il murmure, il soupire Un pardon qui soudain sur ses lèvres expire ; Mais un dernier effort lui fait comme évoquer Enfin un souvenir qui va tout expliquer :
De leur noble parente il offre une missive ; Marie, en la lisant, est troublée et pensive : Elle excuse Aristide; il part le lendemain, Les ordres sont formels, il faut dès le matin
Qu'il soit loin de ces lieux; en voyant sa tenue, Son habit militaire, elle est tremblante, émue :
— « Vous partez Aristide? » et ce cri de douleur Qui la fait défaillir, trahit enfin son cœur! Aristide éperdu tient sa taille légère,
Et soutient sur son cœur cette tête si chère! Marie ouvre les yeux et dit, cachant ses pleurs : — «Pitié, noble Aristide! au nom de mes malheurs... » Mais, voyant son respect et son touchant silence, Elle sent dans son cœur renaître l'assurance; Puis dit avec tendresse, avec anxiété :
— « Je crains votre valeur, votre témérité ;
« Oh ! malgré moi je crains, et tout me porte à croire « Que vous oubliez tout quand il s'agit de gloire! « Non, vous n'oublîrez pas que ma vie en ce jour « Dépend de votre vie et de votre retour! »
— « Oui, mon dernier soupir, Marie, ô toi que j'aime ! « S'exhalera pour toi, même à l'instant suprême :
« iMais non, je reviendrai du noble champ d honneur « Pour poser à tes pieds mes lauriers et mon cœur! »
La lune en ce moment s'échappe d'un nuage,
Et laisse voir soudain quelqu'un dans le passage !
Marie avec terreur a reconnu le pas;
Sa déchirante voix jette ces mots tout bas :
— « L oratoire, Aristide /... » Alors paraît le comte,
Qui voudrait s'excuser, et montre quelque honte
De se voir en ce lieu ; mais, quand un léger bruit,
Venu de r oratoire, éveille en son esprit
Un soupçon qui le trouble et traverse son âme,
Dun air sombre et farouche il regarde sa femme :
Elle avait eu le temps de prendre un peu d'aplomb,
Pour ce regard de feu qui la brûlait au front !
A ce calme apparent, le comte croit que Lise
Est dans cet oratoire ; eh! quelle est sa surprise
En la voyant venir par un autre côté î Il croit qu'il ressaisit toute la vérité :
Avec un froid dédain il regarde Marie, Marche vers X oratoire, et d'une main hardie Allait toucher la porte! — « Arrêtez là, seigneur; « Ce lieu m'est consacré, vous blessez mon honneur « Si vous le franchissez! — Quelqu'un est là, Madame! .. « — Non, personne, seigneu r , j en j ure sur mon âme !.. » Le comte à ce serment reste comme indécis ; Puis, il s écrie alors prenant un crucifix :
— « Jurez donc sur ce Christ, jurez tout haut, Marie, « Que personne n'est là ! — Je jure sur ma vie , « Seigneur qui m'offensez ; tout finit entre nous , « Et je saurai braver jusqu'à votre courroux. » Avec ce calme feint, elle crut, pauvre femme, Arrêter dans son cours ce trop douloureux drame . A cette pure voix, le comte est tout surpris De se sentir ému comme il l'était jadis ;
Son soupçon diminue, il la trouve embellie ;
Il doute, il veut parler... mais elle, hélas! s'oublie
Regarde \ oratoire avec l'air égaré...
Il ressaisit le Christ, y voit un trait doré,
Une trace de lettre illisible, effacée ;
Et la réalité pénètre sa pensée :
— <r Marie, enfin dit-il avec un fier dédain :
« Ce Christ est un beau don! posez-y votre main,
« Et jurez à l'instant si vous l'osez encore ! !
« — Je jure sur la Vierge et mon Dieu que j'adore.
Puis sa voix s'affaiblit, elle est sans sentiment;
Le comte, sans la voir, croise l'appartement,
Appelle son valet d'une voix formidable,
Commande de sang-froid un crime abominable!
Et c'est l'or qu'il promet, l'or qui va l'acheter;
Sous !es yeux de Marie on va l'exécuter!
Et c'est l'unique porte et l'unique ouverture
De Y oratoire, 6 ciel! qu'en ce moment on mure!!.
Marie, avec effort étouffe enfin ses cris, Car le travail avance et l'or en est le prix : Lise, qui la comprend, promet pour une trace, La plus petite pierre , et même un moindre espace , Promet, supplie, ordonne, offre à pleines mains l'or. Au moment où le comte est dans le corridor, Une pierre s'abat; — le superbe Aristide Laisse voir sur ses traits son courage intrépide ! Et semble dire encor : L'espoir n'est pas perdu ! Mais le perfide comte ayant tout entendu, Rentre avec ironie, et commande de même Qu'on referme la brèche : — en ce moment suprême, Marie a sur le cœur tout le poids du remord.. . Un tremblement nerveux, présage de la mort, Allait pour la trahir, quand soudain l'espérance Semble de son tyran lui murmurer l'absence; Car il doit s'éloigner : il ne faut qu'un moment Pour sauver à tout prix ce malheureux amant!
m LE CHATEAU DÉSERT.
Le jour se passe enfin en torture indicible;
Le comte est près du lit; son regard impassible
Sur Marie est fixé. — « Je souffre horriblement,
« J ai besoin de repos , dit-elle faiblement :
a Retirez-vous, seigneur. » — Puis, paraissant sans crainte,
Elle essaie et descend encor jusqu'à la feinte :
Le comte a tout prévu, car d'un sombre regard
Il brise tout espoir, jette comme au hasard
Ces motsdits lentement : — « Vousêtes trop souffrante,
a Vous ne pouvez vouloir que d'ici je m'absente? »
En voyant tout perdu, Marie est à genoux, Implorant la pitié de ce cruel époux :
— « C'est mon noble parent, descendant des Vendôme! — «Madame , la grandeur n'est plus qu'un vain fantôme.
— « A tort vous nous jugez, j'en atteste l'honneur ; « De cette horrible mort, oh ! sauvez-le, seigneur! » Il regarde à ses pieds se tordre cette femme, Et lui dit froidement : — « Relevez-vous, Madame, « Car personne ri est là ! vous l'avez dit, je croi, « Depuis deux jours entiers; calmez donc votreeffroi. » — « Grâce, mon doux seigneur, ouvrez cet oratoire ; « Il ne peut mourir là, lui qu'attendait la gloire ! » Et la pauvre Marie, en ses derniers revers, Ne voyait pas, grand Dieu! qu elle rivait ses fers : Car du farouche comte elle doublait la rage : Soudain un faible coup s entend dans le vitrage De la porte murée! — « Entendez-vous, grand Dieu! « Seigneur,tranchez mes jours, mais qu'on ouvre ce lieu, a A la noble pitié, dans ce moment terrible, « Mon maître et mon seigneur , devenez accessible ! « J'embrasse vos genoux, c'est votre noble sang, « Ce sang pur des Mercet, comme votre haut rang
« Quej 'implore aujourd'hui! » — Puis, soudain un nuage
Sur ses yeux lui ravit de tous ses sens l'usage.
Le comte va dehors pour être enfin plus sûr
Que rien n'a pénétré dans l'épaisseur du mur;
Puis il rentre aussitôt, contemple sa victime ;
En la voyant si belle, il craint presque son crime :
Elle rouvre les yeux , implore de nouveau
Pour l'être infortuné vivant dans ce tombeau !
Le comte pour ce cri n'a plus que du silence ;
Et Lise de sa dame éteint toute espérance,
Lui fait comprendre enfin que malgré ses efforts,
On n'a rien pu tenter sur les murs du dehors.
Quand du sixième jour l'heure comme un glas vibre, Blessant Marie au cœur , lui tordant chaque fibre ! Tout espoir est perdu... lorsque deux faibles coups Lui font demander grâce encore à deux genoux î
Et belle de douleur, de prières sublime,
Elle baise les pieds de Fauteur de ce crime.
<c Pitié, seigneur, pitié; faites tomber ce mur,
« La pitié près de Dieu, c'est l'encens le plus pur!!»
Un silence glacé répond à sa prière,
Puis, un vent de dehors fait pâlir la lumière,
Une teinte livide, un voile ténébreux
Semble alors suspendu sur ces horribles lieux !
Ah! ce signe effrayant est connu de Marie
Et l'arrache à la fin de sa sombre agonie :
— « Bourreau ! dit-elle alors; infâme exécuteur !
« D'un crime imaginaire infâme accusateur!...
« Va, tu nous connais mieux, tu sais notre innocence,
« Mais ton cœur trop farouche ignore la clémence :
« Car tu ne peux douter qu'une fausse terreur,
« M'a malgré moi plongée en ce conflit d'horreur!
«Bourreau, bois à longs traits tavengeance et tes crimes,
« Repais ton cruel cœur, contemple tes victimes!
« Va, je saurai mourir; mais devant l'Éternel,
« Tremble un jour de porter ce front trop criminel :
« Car là, tu frémiras de ton dernier outrage ;
« Ce sang de tes martyrs, jailli sur ton visage,
« Là, j en verrai la tache... et je dirai : mon Dieu !
« Pitié! grâce pour lui... voilà mon dernier vœu! »
Huit jours étaient passés; le trop coupable comte
Avait quitté ces lieux tout remplis de sa honte,
Et la pauvre malade alors au lit de mort,
De sa fidèle Lise avait fixé le sort :
« Lise, dit-elle après d'une voix affaiblie,
« 11 faut qu'à la chapelle en ce jour même on prie,
« Et que le chant des morts et des agonisans
« Au ciel monte pour nous avec des flots d'encens :
« Ici, je veux rester, à cette place même,
« Devant ce mur sacré, jusqu'à l'heure suprême!
« Là, j'ai devant les yeux l'héroïque martyr
« De l'amour le plus pur qu'on pût jamais ouïr! ! »
Alors sa voix voilée et sa lèvre tremblante
Laissaient voir de la mort l'étreinte saisissante...
« Voici mon testament, c'est un austère vœu,
« Que te lira bientôt le magistrat du lieu. »
« Tu me montres le ciel, ô mon noble Aristide ! « Un moment, attends-moi, suspends ton vol rapide. » Puis on vit au nuage une immense clarté :
Leurs âmes s'envolaient vers la Divinité!!!
a Aujourd'hui je fais don aux pauvres du village
« De tous mes biens connus, et surtout j avantage
« Les veuves, les enfans : — mais j'exclus de ce don
« Ce château, ces jardins, c'est ma condition :
« Si, pendant cinquante ans, ce château de mes pères
« Reste seul, isolé, dans de profonds mystères ;
« Qu'aucune trace humaine en profanant ces lieux,
« Ne trouble du désert l'aspect religieux!
« Alors les indigens auront tout l'héritage,
« Une race nouvelle en aura l'avantage :
« Peut-être alors mon nom et l'antique château,
« Trouveront une voix que gémira l'écho! ! »
Le comte alors fuyait vers l'antique Ausonie; Ses remords l'y .suivaient comme un mauvais génie Qui lui criait son crime, en effaçant son nom , Du rang de ses aïeux, sur son ancien blason!
Seul au monde, exilé, le regard terne et sombre, De ce brillant seigneur il ne restait qu'une ombre ! Le vice avait soufflé dans son cœur, jadis fier, Les maux anticipés des tourmens de l'enfer !