CHANT IV
De retour au château, la jeune et douce femme N'osait descendre encor jusqu'au fond de son âme ; Elle n était plus seule, un attrait inconnu, Un bien qu'elle ignorait, semblait, du ciel venu, Jeter sur son passé si douloureux, si sombre, Comme un voile léger d'où s'échappait une ombre :
Une tête charmante, empreinte de grandeur, Dont des lauriers encor ceignaient le front vainqueur ! Puis, cette ombre la suit, la presse, l'environne, Déposant à ses pieds F immortelle couronne !
— « Aristide! elle crie à l'apparition,
« Ah! d'une pauvre femme épargne la raison :
« De mon cœur et de toi je veux fuir la mémoire; « Fuis, je ne veux pas voir ta couronne de gloire ! ! » Ne pouvant de ce charme enfin rompre le cours , Elle entre à la chapelle implorer du secours :
— « Mon Dieu, dit-elle alors de sa voix la plus pure, « Dissipez cette image, elle me rend parjure ! »
Le comte de Mercet, toujours plus absorbé Par sa passion vile, était enfin tombé Dans ce gouffre de maux , dont l'horrible supplice Est de voir le danger sans pouvoir fuir le vice!
Il habitait Paris qu'il quittait rarement;
S'il venait au château, c'était pour un moment :
Pourtant il lui fallut, un jour trop déplorable,
Montrer à la comtesse un front triste et coupable ;
Il paraissait ému, mais voyant la douceur
De Marie, il reprit une digne froideur.
— a Marie, enfin dit-il, de très-grandes affaires
« Rendent en ce moment deux rentes nécessaires ; « Permettez qu'aujourd'hui deux châteaux ruinés, « Au fond de la Bretagne et presque abandonnés, « Passent en mon pouvoir ; alors, pour tout conclure, « Il ne me faudra plus que votre signature. » — a Pourquoi me consulter?N'auriez-vouspu, seigneur,.
« Puisqu'il s'agit d'argent, terminer sans lenteur? « Vous étiez bien certain, au moins je le présume, « De mon assentiment ; c'est assez ma coutume. » Elle signe, et l'époux sent au front la rougeur, Comme un adieu suprême à son dernier honneur 1 *
La noble châtelaine en son aile isolée
Était pensive un soir, mais non plus désolée :
Repoussant le passé brisé cruellement ,
Voyant dans l'avenir tendresse et dévoûment!
Mais frémissant alors au fond de sa pensée, Comme au sein d'une fleur qu'une abeille a blessée ; De voir cet avenir!... comme un ciel azuré Qui de loin l'entraînait avec 1 être adoré!... Trop brillante utopie... et la trop chère image Semblait l'envelopper comme un léger nuage !
Tremblante, elle veut fuir la douce illusion ; Elle approche du parc, soudain la vision Devient réalité; car, du fond d'une allée, Aristide apparaît vers cette heure voilée :
Il s'avance tremblant, et ses regards craintifs Traduisent sa pensée et ses accens plaintifs :
— « Pardon, douce Marie, excusez ma présence. « De vous revoir, longtemps j'ai chéri l'espérance; « Je n'ai jamais osé, souvent près de ces lieux, « Dépasser cette place et m'offrir à vos yeux; « Et, sans l'heureux hasard que vous blâmez peut-être, « J'aurais fui de nouveau sans me faire connaître : « Vous me voyez confus, Marie, entendez-moi, « Connaissez mieux, hélas! mon respect et ma foi; « J'adore vos vertus, et vos devoirs de femme a Seront sacrés pour moi , j'en jure sur mon âme : « O ! toi que j'ai rêvée, ô mon plus chaste amour î « Ange, viens, mène-moi vers l'immortel séjour... « Martyre de l'hymen, ta couronne d'épines « Blesse ta tête d'ange, et tes boucles divines « S'affaissent sous le poids de ce pesant bandeau ; « Jette-le, fuis ces lieux, ce sinistre château ; « Viens, la Vierge là-haut, ta mère et ta patronne, « Posera sur ton front une blanche couronne!... »
— « Aristide, cessez tous ces vœux indiscrets ,
« Sont-ce là vos sermens et vos profonds respects ?
« Avez-vous oublié qu a jamais enchaînée,
« Il me faut accomplir ma triste destinée?
« N'augmentez pas le poids de mes ennuis mortels,
« Dieu seul doit les entend re aux pieds des saintsautels.
« Aristide, je crois, malgré votre langage
« Quejeveux pardonner quand pourtant il m'outrage,
a Je crois en votre honneur pour ma paix à venir...
« Car notre noble sang en vous ne peut mentir! »