LES JOUJOUX
Dans ce monde où chacun joue à sa fantaisie, Grands et petits, nous aimons les joujoux; Mais souvent ces jolis bijoux, Font naître notre jalousie :
Des enfans suivons la leçon , Jouons pour adoucir la vie,
Malgré notre grande raison !
Imitons leur philosophie.
Julie, espiègle et belle enfant, Habillait un jour sa poupée, Elle en était tout occupée; Charles lui dit malignement Qu'il en savait de plus jolie, a Qu'importe, répondit Julie, « J'aime la mienne tendrement, « Faire autrement serait folie. »
Je connais un mari, moins sage en vérité :
Sa femme était des grâces le modèle;
Son joujou, son idole et son enfant gâté.
Mais un jour l'époux infidèle
S'éprit et soupira pour une autre beauté , Un peu coquette, un peu cruelle :
La jeune épouse de courroux Pleure d'abord, puis de sa voix touchante
Appelle son enfant, le met sur ses genoux ; Et ce bijou joli, de sa main caressante,
Sèche les pleurs que fait couler 1 époux.
Et du grand financier voyons donc les joujoux :
L'argent d'abord, pour lui chose facile, Ensuite une poupée, ha ! c'est vraiment charmant ! Qui le lutine bien, mais bien pour son argent. Ce métal précieux est un puissant mobile.
Mais quels sont les joujoux de nos nobles seigneurs ? Leurs vieux titres poudreux et leurs vaines grandeurs; Mais, il faut l'avouer, telle est notre folie ,
Que plus d'un homme les envie, Et que les parvenus se montrent désireux D'ajouter à leurs noms ce petit de pompeux !
Voyons donc les joujoux de la jurisprudence : De longsetfroidsdiscours, surtout beaucoup d'argent,
Car il en faut pour payer l'éloquence;
Et l'on devient surtout très-important,
Quand on a beaucoup d'assurance.
Voyons pourtant le beau côté :
J'aime cet orateur, sa parole éloquente; Son ton persuasif est beau de vérité; Il défend une femme et la montre innocente î De nos jeunes dandys admirons les joujoux :
Leur toilette d'abord, vrai type d'élégance, Leurs cheveux parfumés et leurs nombreux bijoux; Leurs coupés, leurs chevaux et leur insuffisance,
Sans parler des feints billets doux,
Qui décèlent leur ignorance.
« Le philosophe aussi n'a-t-il pas ses hochets ? » — Ses livres qu'il commente, et sa haute sagesse, Qu'en feignant d'ignorer il montre à très-grands frais,
Mais cependant avec adresse.
Parfois ce moderne Caton
A l'âme si préoccupée Qu'il perd, je crois, même un peu sa raison,
Quand, avec Doralis, il joue à la poupée!
Voyons l'élégante beauté, Et ses joujoux qu elle arrange à merveille :
Ce jeune essaim brillant, plein de légèreté,
Encense un peu sa vanité ;
Mais pour elle la raison veille, Et garde bien son cœur, quand sa bouche vermeille Console d'un sourire ; et son charmant regard , Qui fait croire au bonheur, trompe, mais avec art ! « Monsieur le médecin n'a-t-il pas sa manie ? » — Son système d'abord, infaillible, excellent; On ne peut plus mourir, c'est un brevet de vie !
Il le croit presque et le dit gravement.
On réclame ses soins : une belle malade Très-nerveuse vraiment, car la mode avant tout ! Cette douce beauté, sur son lit de parade, Au galant médecin, plein de grâce et de goût, Donne son bras charmant; et lui, de sa méthode
La plus douce, la calme et devient à la mode.
Mais aussi le poète a ses joujoux aimés : »
Le feu sacré du ciel échauffant son génie !
Que ses chants soient de gloire ou d'amour animés,
Il sait charmer nos cœurs par sa douce harmonie :
Pour lui, l'oubli de tous les maux
Se trouve dans ses doux travaux;
La gloire, sa plus chère idole,
Est du poète l'auréole !
« Et les enfans de Mars, n'ont-ils pas leurs joujoux? » — Leurs sabres, leurs canons, leur attirail de guerre. On les voit au combat comme au doux rendez-vous, Car la gloire et l'amour se trouvent à Cythère :
Souvent les plus nobles guerriers Aux pieds de la beauté déposent leurs lauriers! Jouons donc, jouons tous; de l'aimable folie
Agitons longtemps les grelots :
Chassons les noirs chagrins et la mélancolie;
Que le temps qui s'enfuit, comme Tonde à grands flots, Trouve nos fronts sereins près du sombre rivage, Voyons-le sans frémir, c'est la fin du voyage !
£'3mttir.