‹ Essais poétiqueChapitre 12 sur 32 · LES JOUJOUX · texte numérisé non relu

LES JOUJOUX

Dans ce monde où chacun joue à sa fantaisie, Grands et petits, nous aimons les joujoux; Mais souvent ces jolis bijoux, Font naître notre jalousie :

Des enfans suivons la leçon , Jouons pour adoucir la vie,

Malgré notre grande raison !

Imitons leur philosophie.

Julie, espiègle et belle enfant, Habillait un jour sa poupée, Elle en était tout occupée; Charles lui dit malignement Qu'il en savait de plus jolie, a Qu'importe, répondit Julie, « J'aime la mienne tendrement, « Faire autrement serait folie. »

Je connais un mari, moins sage en vérité :

Sa femme était des grâces le modèle;

Son joujou, son idole et son enfant gâté.

Mais un jour l'époux infidèle

S'éprit et soupira pour une autre beauté , Un peu coquette, un peu cruelle :

La jeune épouse de courroux Pleure d'abord, puis de sa voix touchante

Appelle son enfant, le met sur ses genoux ; Et ce bijou joli, de sa main caressante,

Sèche les pleurs que fait couler 1 époux.

Et du grand financier voyons donc les joujoux :

L'argent d'abord, pour lui chose facile, Ensuite une poupée, ha ! c'est vraiment charmant ! Qui le lutine bien, mais bien pour son argent. Ce métal précieux est un puissant mobile.

Mais quels sont les joujoux de nos nobles seigneurs ? Leurs vieux titres poudreux et leurs vaines grandeurs; Mais, il faut l'avouer, telle est notre folie ,

Que plus d'un homme les envie, Et que les parvenus se montrent désireux D'ajouter à leurs noms ce petit de pompeux !

Voyons donc les joujoux de la jurisprudence : De longsetfroidsdiscours, surtout beaucoup d'argent,

Car il en faut pour payer l'éloquence;

Et l'on devient surtout très-important,

Quand on a beaucoup d'assurance.

Voyons pourtant le beau côté :

J'aime cet orateur, sa parole éloquente; Son ton persuasif est beau de vérité; Il défend une femme et la montre innocente î De nos jeunes dandys admirons les joujoux :

Leur toilette d'abord, vrai type d'élégance, Leurs cheveux parfumés et leurs nombreux bijoux; Leurs coupés, leurs chevaux et leur insuffisance,

Sans parler des feints billets doux,

Qui décèlent leur ignorance.

« Le philosophe aussi n'a-t-il pas ses hochets ? » — Ses livres qu'il commente, et sa haute sagesse, Qu'en feignant d'ignorer il montre à très-grands frais,

Mais cependant avec adresse.

Parfois ce moderne Caton

A l'âme si préoccupée Qu'il perd, je crois, même un peu sa raison,

Quand, avec Doralis, il joue à la poupée!

Voyons l'élégante beauté, Et ses joujoux qu elle arrange à merveille :

Ce jeune essaim brillant, plein de légèreté,

Encense un peu sa vanité ;

Mais pour elle la raison veille, Et garde bien son cœur, quand sa bouche vermeille Console d'un sourire ; et son charmant regard , Qui fait croire au bonheur, trompe, mais avec art ! « Monsieur le médecin n'a-t-il pas sa manie ? » — Son système d'abord, infaillible, excellent; On ne peut plus mourir, c'est un brevet de vie !

Il le croit presque et le dit gravement.

On réclame ses soins : une belle malade Très-nerveuse vraiment, car la mode avant tout ! Cette douce beauté, sur son lit de parade, Au galant médecin, plein de grâce et de goût, Donne son bras charmant; et lui, de sa méthode

La plus douce, la calme et devient à la mode.

Mais aussi le poète a ses joujoux aimés : »

Le feu sacré du ciel échauffant son génie !

Que ses chants soient de gloire ou d'amour animés,

Il sait charmer nos cœurs par sa douce harmonie :

Pour lui, l'oubli de tous les maux

Se trouve dans ses doux travaux;

La gloire, sa plus chère idole,

Est du poète l'auréole !

« Et les enfans de Mars, n'ont-ils pas leurs joujoux? » — Leurs sabres, leurs canons, leur attirail de guerre. On les voit au combat comme au doux rendez-vous, Car la gloire et l'amour se trouvent à Cythère :

Souvent les plus nobles guerriers Aux pieds de la beauté déposent leurs lauriers! Jouons donc, jouons tous; de l'aimable folie

Agitons longtemps les grelots :

Chassons les noirs chagrins et la mélancolie;

Que le temps qui s'enfuit, comme Tonde à grands flots, Trouve nos fronts sereins près du sombre rivage, Voyons-le sans frémir, c'est la fin du voyage !

£'3mttir.

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