LES LUNETTES
Que votre nom soit mille fois béni, Vous dont la découverte apprit à notre monde A lire dans les cieux, à se guider sur Fonde : Vos verres, Silvino, sont pour nous aujourd'hui Une ressource incomparable.
Jjes bésicles d'un incroyable
Qui se fait vieillard à vingt ans j
Les lorgnons de nos élégans,
Sont de jolis bijoux pour plaire au sexe aimable.
Mais le talent dans tout ceci,
Est d'en savoir bien faire usage :
Petits-maîtres, savans, entrez en lice ici :
La beauté voit en vous un égal avantage.
Le savant G... a fait un bel ouvrage :
— « Il porte lunettes, dit-on? »
— Oui, mais il craint fort les doctes lunettes :
Madame B... lui dit avec raison
Que jamais pages si parfaites
N'ont excité plus d'admiration !
Le petit-maître au doux jargon
Pense autrement, la chose est naturelle :
Lui, sa science est son lorgnon,
Il s'en sert à ravir; certes, plus d'une belle
Voit en lui te phénix des élégans du jour!
— « Et ce beau monsieur aux besicles?
Penché dans cette loge en nouveau troubadour,
« Soupire-t-il des vers d'amour, Ou bien rédige-t-il quelques savans articles? »
— Ce beau monsieur a sa prétention: U chausse plus d'un pied mignon, Sans doute le vôtre, Clémence?
— « Quoi! cet homme n'est pas lettré?
« Ses bésicles, sa contenance,
Me faisaient voir en lui, même un homme titré ! * - Méfiez-vous, Madame, ainsi de l'apparence.
— a Pour cette fois, je ne me trompe pas, « Ce vieux monsieur qui veut voir sans lunettes,
Et qui voit des tendrons dans de vieilles coquettes, Qui, fier de leurs regards, feignant de parler bas « Dit au voisin : — Plaignez mon embarras, « Je redoute ces folles tètes; « Que faire de tant de conquêtes? »
On m'a donné pour très-certain
Que, sous des lunettes, Sophie, Connaissant de ses yeux le pouvoir souverain, D'en affaiblir l'éclat avait eu fantaisie :
C'est, certes, grande modestie, Mais à ce changement sa beauté ne perd rien, Car chacun dit : cest f amour en lunettes :
Cette mode arrange assez bien, Mesdames, vos beaux yeux, la terreur des coquettes; Mais je dis simplement que ce nouveau moyen
Et ces nouveaux plans de défaites
Devraient, seulement à trente ans,
Par vous être mis en usage :
Et sur vos ^eux encor charmans ,
Les lunettes du moyen âge
Seraient un nouveau talisman !
Et s'il est vrai que parfois un ruban Ait pu troubler la cervelle du sage, De sa raison alors quel serait le partage !
Mais je ne finirais jamais , Mesdames, si je vous peignais Des lorgnettes tout l'avantage; Car vous connaissez bien, je gage, Zoé, celui qui promène là-bas Sa lorgnette , et qui feint de voir une autre femme ;
Mais votre cœur ne s'en alarme pas, Non, vous connaissez mieux votre pouvoir, Madame. Le théâtre est certe un endroit Tout propre à jouer des lorgnettes:
Les femmes à la mode y lorgnent les toilettes,
Et, sûrement, chacune d élies crpit La sienne plus jolie, et surtout plus nouvelle. L'homme amoureux a bien un autre espoir,
Car, lorsqu'il lorgne et contemple sa belle ,
Trompé par l'apparence, il se croit plus près d'elle, Et sait anticiper le bonheur de la voir.
Daignez donc voir par mes lunettes, Très-cher et patient lecteur; Lorgnez un peu par mes lorgnettes; Daignez sourire à mes sornettes :
Si ce n est pas d'un air railleur, Ce sera très-grande faveur Que vous ferez à \\\es lunettes!
ffô Cliniques.