‹ Essais poétiqueChapitre 18 sur 32 · LES LUNETTES · texte numérisé non relu

LES LUNETTES

Que votre nom soit mille fois béni, Vous dont la découverte apprit à notre monde A lire dans les cieux, à se guider sur Fonde : Vos verres, Silvino, sont pour nous aujourd'hui Une ressource incomparable.

Jjes bésicles d'un incroyable

Qui se fait vieillard à vingt ans j

Les lorgnons de nos élégans,

Sont de jolis bijoux pour plaire au sexe aimable.

Mais le talent dans tout ceci,

Est d'en savoir bien faire usage :

Petits-maîtres, savans, entrez en lice ici :

La beauté voit en vous un égal avantage.

Le savant G... a fait un bel ouvrage :

— « Il porte lunettes, dit-on? »

— Oui, mais il craint fort les doctes lunettes :

Madame B... lui dit avec raison

Que jamais pages si parfaites

N'ont excité plus d'admiration !

Le petit-maître au doux jargon

Pense autrement, la chose est naturelle :

Lui, sa science est son lorgnon,

Il s'en sert à ravir; certes, plus d'une belle

Voit en lui te phénix des élégans du jour!

— « Et ce beau monsieur aux besicles?

Penché dans cette loge en nouveau troubadour,

« Soupire-t-il des vers d'amour, Ou bien rédige-t-il quelques savans articles? »

— Ce beau monsieur a sa prétention: U chausse plus d'un pied mignon, Sans doute le vôtre, Clémence?

— « Quoi! cet homme n'est pas lettré?

« Ses bésicles, sa contenance,

Me faisaient voir en lui, même un homme titré ! * - Méfiez-vous, Madame, ainsi de l'apparence.

— a Pour cette fois, je ne me trompe pas, « Ce vieux monsieur qui veut voir sans lunettes,

Et qui voit des tendrons dans de vieilles coquettes, Qui, fier de leurs regards, feignant de parler bas « Dit au voisin : — Plaignez mon embarras, « Je redoute ces folles tètes; « Que faire de tant de conquêtes? »

On m'a donné pour très-certain

Que, sous des lunettes, Sophie, Connaissant de ses yeux le pouvoir souverain, D'en affaiblir l'éclat avait eu fantaisie :

C'est, certes, grande modestie, Mais à ce changement sa beauté ne perd rien, Car chacun dit : cest f amour en lunettes :

Cette mode arrange assez bien, Mesdames, vos beaux yeux, la terreur des coquettes; Mais je dis simplement que ce nouveau moyen

Et ces nouveaux plans de défaites

Devraient, seulement à trente ans,

Par vous être mis en usage :

Et sur vos ^eux encor charmans ,

Les lunettes du moyen âge

Seraient un nouveau talisman !

Et s'il est vrai que parfois un ruban Ait pu troubler la cervelle du sage, De sa raison alors quel serait le partage !

Mais je ne finirais jamais , Mesdames, si je vous peignais Des lorgnettes tout l'avantage; Car vous connaissez bien, je gage, Zoé, celui qui promène là-bas Sa lorgnette , et qui feint de voir une autre femme ;

Mais votre cœur ne s'en alarme pas, Non, vous connaissez mieux votre pouvoir, Madame. Le théâtre est certe un endroit Tout propre à jouer des lorgnettes:

Les femmes à la mode y lorgnent les toilettes,

Et, sûrement, chacune d élies crpit La sienne plus jolie, et surtout plus nouvelle. L'homme amoureux a bien un autre espoir,

Car, lorsqu'il lorgne et contemple sa belle ,

Trompé par l'apparence, il se croit plus près d'elle, Et sait anticiper le bonheur de la voir.

Daignez donc voir par mes lunettes, Très-cher et patient lecteur; Lorgnez un peu par mes lorgnettes; Daignez sourire à mes sornettes :

Si ce n est pas d'un air railleur, Ce sera très-grande faveur Que vous ferez à \\\es lunettes!

ffô Cliniques.

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