‹ Essais poétiqueChapitre 2 sur 32 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

Néïda de retour était mélancolique;

Déjà ses yeux baissés, son visage angélique ,

De ses premiers beaux jours n'avaient plus la gaîté

Et, telle qu'une fleur en proie au vent d'été ,

pauvre enfant perdait ce parfum d'innocence Qui de la jeune fille est la divine essence î

\k UNE FAUTE.

De son père un baiser la faisait tressaillir ,

Et mille sentimens la venaient assaillir :

Elle sentait, hélas ! que de sa vie entière

Son père n était plus le seul bien nécessaire :

Docile, elle accourait pour prendre sa leçon;

Mais elle ne pouvait ressaisir sa raison ,

Et, malgré ses efforts, la plus sombre tristesse

Rappelait à son cœur sa funeste promesse.

Sous l'arbre, chaque soir, Léon s'était rendu ,

Chaque soir vainement il avait attendu ;

Il attendait toujours, et cette longue attente

Ne faisait qu'irriter sa passion ardente.

La pauvre Néïda souffrait de sa douleur.

Les larmes de Léon retombaient sur son cœur !

Et, comme toute femme, elle essuîrait ces larmes,

Dut-elle succomber à ses propres alarmes.

Un soir, plus agitée , elle voit un signal ;

Léon , son cher Léon , près de l'arbre fatal

Et l'attend et l'appelle, invoquant sa promesse; Elle approche ; il était accablé de tristesse : Soudain elle s accuse et répète vingt fois , « C'est moi, Léon! Léon, es-tu sourd à ma voix? » Lui se soulève à peine, et d'une voix mourante : — « Ah! laisse-moi périr! » dit-il à son amante! La pauvre Néïda tombe presque a genoux , Répète mille fois les sermens les plus doux.

Léon , l'heureux Léon , sous un berceau de roses Couvrant un lit de fleurs nouvellement écloses, Dépose mollement les membres délicats De celle qu'il adore..» Ah! ses chastes appas, Son sourire d'enfant , sa profonde ignorance Devaient être un rempart à sa pure innocence! !

Bientôt un point du ciel blanchit à l'horizon, Et montre à deux genoux le coupable Léon

Implorant Néïda pâle et presque sans vie; 11 veut la soulever, sa tête appesantie Retombe morne et froide : alors de la chaleur Pour retrouver la source, il la tient sur son cœur!

— « Reviens , ma Néïda , soulève ta paupière , « Entends de ton époux la voix et la prière !

« L'aurore aux doigts rosés teint les portes du jour; « Vois, tu ne voudrais pas qu'il surprît notre amour. » 1 a tendre Néïda , de sa pudeur voilée , Et de sa douce voix presque inarticulée , Murmure quelques mots. puis tourne en rougissant Sur son amant heureux un regard languissant.

— «Mon père! en6n dit-elle: ah! que direà mon père, »< Lorsque je rentrerai sous son toit solitaire ? »

— « Ton père! Néïda, tu ne lui diras rien; « Il faut lui taire, hélas! notre sacré lien !

« Je serai ton époux } crois-en ma foi jurée , « Cesse de t affliger, mon épouse adorée !

« Va, le jour nous surprend; descends vite au hameau, « Et reviens avant peu sous ce sacré berceau ! ! »

Bientôt le beau jeune homme, en sa noble demeure Dans un sommeil léger ressaisit encor l'heure De son bonheur récent , et ce réve des cieux Lui présageait encor d'autres momens heureux ! Il est de ces instans où , dans sa plénitude , L'âme ne se comptait que dans la solitude ; l^on parcourt son parc : dans sa sombre épaisseur Tout pensif il s'enfonce, et seul avec son cœur 11 caresse l image et suave et candide De la jeune beauté que son amour perfide Avait flétrie, hélas ! flétrie à tout jamais! Ce souvenir l'attriste, et pour trouver la paix 11 retourne au château , niais toujours cette image Passe devant ses yeux comme un sombre nuage :

Lui, de l'antique race aux êtres révérés! Il reste tout surpris , sous ses lambris dorés , De trouver des soucis, car il sait tout l'empire Que cette race encor dans son pays inspire ; Et fier de ce fauxdroit, il excuse ses torts, Et de son crime affreux repousse les remords. Puis au noble castel ses amis il convie, Afin d'oublier tout , menant joyeuse vie.

La pauvre Néïda , dans sa tendre douleur, Retenait les sanglots qui pesaient sur son cœur. — « Mon père, disait-elle en sa chambre enfermée, « Pardonne ton enfant, ta fille bien-aimée; « Malgré moi de mon sort je garde le secret, « En mon cœur oppressé je le cache à regret ! » Dans sa confusion, sa brûlante paupière N'osait plus se lever jusqu'aux yeux de son père;

Et vaguement en elle une secrète voix

Lui faisait regretter son bonheur d'autrefois.

Ses membres délicats la soutenaient à peine ,

Et la pauvre petite en son attente vaine

Essayait ses travaux; mais ses pas faiblissaient,

Ses yeux et sa pâleur aussi la trahissaient.

A son père il fallait dérober sa faiblesse ,

Et par amour pour lui, lui cacher sa tristesse.

Malgré sa faute, hélas ! elle était sans remord ,

Léon n'était-il pas l'arbitre de son sort?

Lui, qui l'avait nommée, en face du ciel même.

L'épouse de son choix, de son amour suprême !

Ainsi son jeune amour repoussait la douleur.

Comme la fleur reprend sa vie et sa couleur

Au souffle du zéphyr, elle aussi se colore,

Vit d'espoir et d'amour qu'hélas! le temps déflore !

Aux yeux du sage , hélas! tout passe inaperçu , Ce grand drame du cœur, il ne l'a pas conçu : Pour lui sa Néïda toujours est le bel ange , Le gage précieux , qu'il reçut en échange , Quand la mort lui ravit encore en. ses beaux ans Sa compagne adorée, à peine en son printemps. Et le bon père enfin, en la voyant si belle, Se disait, mais tout bas : — « Serait-elle cruelle? « On lui présente en vain respect, hommage et foi; a Elle est froide avec Jacque et calme auprès d'Éloi, « Ces deux rois du village. Un amour si candide, « Ne peut-il de sa vie encore si limpide « Troubler un peu le cours , et disposer son cœur « A faire de l'un d'eux la joie et le bonheur? »

Trois lunes avaient fui depuis l'heure fatale Où Léon fit de fleurs la couche nuptiale î...

Là , sous ce doux berceau , le cri de la pudeur Par un écrit secret fait appel à l'honneur!

— « Reviens, s'écriait-elle en ses tendres alarmes, « Oh ! de ta Néïda viens essuyer les larmes : « J'ai foi dans ta promesse autant qu'en Dieu j'ai foi. « Viens, bientôt mon secret ne sera plus à moi... « Nomme-moi ton épouse au pied du saint autel , « Comme tu m'as nommée en présence du ciel !

« A genoux tu m aimais, quand je t'étais bien chère, « A genoux aujourd'hui je te fais ma prière ! ! '< M'entend ras- tu, Léon! et ce cri de mon cœur, « Qu'il aille jusqu'au tien, et nous sauve l'honneur! « Léon, viens, je t'attends; viens tout dire à mon père, « Pendant que mon malheur est encore un mystère ! »

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