CHANT III
Lorsque la pâle automne au ciel décoloré ; D'un dense et froid brouillard quand l'air est saturé ; Quand les fleurs ont déjà leurs teintes languissantes, Que des arbres on voit les feuilles jaunissantes : On sent un vague ennui qui dispose au chagrin , En voyant les beaux jours toucher à leur déclin:
Alors que des forets les branches desséchées
S'inclinent vers le sol , les feuilles arrachées
Tourbillonnent au vent : ce bruit semble gémir
Comme une voix plaintive ou comme un long soupir!
Dans un de ces momens, l'âme ainsi disposée,
Néïda se voyait enfin désabusée !
Car elle avait longtemps, bien longtemps attendu,
Et chaque heure apportait à son cœur éperdu Une angoisse poignante! et de larmes baignée,
La pauvre et triste fille était moins résignée.
Elle s'avance un soir vers l'antique castel :
Le désespoir au cœur... quand un frisson mortel
S'empare de ses sens, et comme inanimée
Longtemps dans sa douleur elle reste abîmée!
Revenant à la vie, elle croit voir au loin
Une ombre qui s'allonge et s'avance avec soin.
— « Oh! c'est lui, c'est bien lui, dit-elle palpitante,
« Enfin, il va me voir à ses pieds expirante! !
« Viens,Léon; vois mes pleurs, ma vie est toute en toi.. . »
L'écho seul lui rapporte et ses vœux et sa foi.
L'ombre s'évanouit; bientôt un point blanchâtre
Vers l'aile du castel apparaît et folâtre ,
D'une fenêtre alors, sous des plis de satin,
La tète de Léon se dessine soudain;
Comme d'une vapeur, cette tête adorée
Semble sourire encore à la fille éplorée.
A cette vue alors un cri part de son cœur,
Et 1 echo le gémit ce long cri de douleur !
La lumière faiblit ; bientôt cette chère ombre
N'est plusqu'un faible point, et tout redevient sombre.
Mais elle reste , admire encor ce vieux château ;
Habité par Léon, il lui paraît si beau !
C'est que tout devient charme , amour et poésie ,
Et de l'objet aimé tout semble prendre vie !
Puis, de l'âme et des yeux, triste elle regarda
Cet antique château; la pauvre Néïda
Y laissa tout espoir, ses rêves, sa jeunesse, Elle n'emporta rien que sa morne tristesse !
Bien des jours, bien des nuits se passèrent en pleurs,
Tout semblait aggraver ses cuisantes douleurs ;
Sa santé s'altérait : son père s'inquiète
Et lui dit : — « Mon enfant, une douleur secrète
« Semble te consumer? » — A ces mots, Néida
Embrassa ses genoux, puis elle hasarda
Tout en pleurs quelques mots de son secret terrible !
La torture du père alors semble indicible \
Ses cheveux sont dressés, son regard délirant,
De sa poitrine un cri s'échappe déchirant !
Sa lèvre est convulsive, et sa parole expire,
11 fait un vain effort , car il voudrait maudire ;
Mais voyant Néïda sans vie et sans couleur,
La nature soudain parle haut à son cœur!
— « Ma fille, Néïda, dit-il en sa détresse, « Viens, tu seras toujours l'enfant de ma tendresse! « Nomme-moi le coupable, oh ! nomme sans terreur: « Celui qui put t'aimer doit avoir de l'honneur! » A ce nom révélé, tout son sang se retire, Refoule vers son cœur et double son martyre.
Il part pour le château , ce père infortuné :
Son air modeste et fier a d'abord étonné;
Il demande Léon, s'incline en sa présence,
Et lui dit : — « Monseigneur, c'est avec confiance
« Que je viens près de vous, car je suis malheureux,
« Et vous devez tenir de vos nobles aïeux !
« Leur race fut toujours au malheur accessible;
« Vous, seigneur, aujourd'hui seriez- vous moins sensible?»
— « Parlez, je vous entends, lui dit alors Léon,
« Et vous pouvez compter sur ma protection. »
Le sage était heureux d'entendre ce langage,
Car il pourrait parler avec plus de courage ;
Puis, inclinant le front d'abord, il hasarda
Ces mots qui 1 étouffaient : — « Je suis de Néïda
a Le père infortuné !... vous, seigneur que j'honore,
a Je suis à vos genoux; à vos genoux j'implore
« De ma fille adorée et la vie et l'honneur! !
« Ce mot cher et sacré fait battre votre cœur !
« Ce mot trouve un écho chez vous dans chaque (ihr<%
« Le temps vous le répète à chaque heure qui vibre! »
A ce noble discours Léon reste sans voix,
Et de ses mots en vain il voudrait faire choix :
C'est qu'il coûte toujours d'être sans foi, sans Ame,
De vouer à l'opprobre un enfant, une femme !
Il veut donc éluder, mais le père aussitôt ,
Indigné, se relève et le toise de haut.
— a Seigneur, dit-il ému, c'est là votre noblesse?
<« Sachez que je l'appelle une indigne faiblesse !
CHANT TROISIÈME 3t
« En laissant une tache à votre auguste nom , « Vous voulez donc ternir votre noble écusson « Dont Thonneur fut toujours la plus chère devise? « C'est un malheur, hélas ! cette faute est commise ; « Mais ce crime est le vôtre ; il serait beau, seigneur, « D élever Néïda jusqu'à votre grandeur ! »
Léon troublé , pensif, garde un morne silence, Puis, élevant la voix, dit avec assurance :
— a J'offre pour cette faute, en réparation,
« Ma fortune, mes biens, tout. . . excepté mon nom . . . »
— « Gardez tout, monseigneur, cette offre est inouie; « Vous nous jetez l'offense avec l'ignominie !
« Ah! j'avais mieux pensé, mieux auguré des grands; « Ils peuvent sans pitié souiller des cheveux blancs ! »
Néïda nuit et jour veillait son tendre père, Soutenait sur son cœur cette téte si chère!
32 l NE FAUTE.
Que la fièvre brûlait ; à ce mal si pressant Tout l'art est consulté, mais il reste impuissant. Le sage cependant voit le danger sans crainte, Et jamais un reproche , et jamais une plainte , N'échappent de son cœur; sa seule affliction Est de savoir que seule et sans protection Sa pauvre Néïda, dans sa douleur profonde, Se trouvera bientôt livrée en proie au monde !... Un ou deux villageois chaque nuit, de grand cœur, Venaient veiller aussi près du lit de douleur : Un soir ils crurent voir, blanche comme l'albâtre,
Une blanche statue à la clarté de 1 atre;
Agenouillée, hélas! auprès du lit de mort,
Paraissant insensible à son douloureux sort ;
La pauvre Néïda , de cette main glacée ,
De cette main si chère et qui l'avait bercée,
Ne pouvait s'arracher ! !... Puis les gens du hameau
Portaient en gémissant le sage à son tombeau !