‹ Essais poétiqueChapitre 26 sur 32 · LE RIDEAU · texte numérisé non relu

LE RIDEAU

Derrière le rideau le plus adroit se cache,

C'est un grand art de paraître à-propos;

Certes beaucoup de gens, soit dit sans qu'on les fâche, Ne voudraient pas qu'on les vît sans rideaux.

Est-ce prudence, est-ce malice?

L'une et l'autre, je crois; mais tels hommes parfaits

Vus sans ce petit artifice, Ne seraient plus, ma foi, que de pauvres sujets. Que le rideau soit d'étoffe légère,

Pour Fètre privilégié ;

Qu'il soit épais pour l'homme austère

Qui voit le malheur sans pitié :

Qu'il soit de gaze transparente Pour la beauté, son voile et sa pudeur.

Au matin de la vie, à l'aube blanchissante, Alors qu'un doux sommeil laisse un peu de langueur,

Quand elle rapproche la gaze Qu'un sylphe dans son rêve avait pu soulever !

Qui pourrait la voir sans extase, Sans souhaiter tout bas de la faire rêver ?

Pour la coquette surannée,

Laissons-lui ses triples linons ; Le jour qui vient ainsi diminue une année,

Laissons-lui ses illusions.

Le lourd rideau toujours impénétrable Des faux dévots ne s'entr'ouvre jamais; Mais du dévot de cœur la croyance est aimable, Pure comme le jour qui laisse voir ses traits.

Le courtisan adroit se joue

Sous un voile fin, délié, Pour réussir il flatte, blâme ou loue; Amant de la fortune , il la fixe à son gré.

J'aime à voir ce prélat sous sa pompe divine,

Dans son magnifique palais , Prêchant la pauvreté de la sainte doctrine ; Prêchant aussi l'aumône et ne donnant jamais : Pour un peuple aveuglé doit-il prendre la peine

Même de baisser le rideau ?

Mais essayons une autre scène,

Surtout sans changer le tableau :

Peignons cette beauté, tant soit peu dédaigneuse,

L'épouse de ce vieux marquis,

La petite Ida, l'ex-danseuse Dont une pirouette était d'un si grand prix !

C'est aujourd'hui que le mystère, Ida, belle marquise , est vraiment rigoureux, Fermez bien le rideau , redoutez l'œil sévère

D'un vieux mari triste et fâcheux.

Mais combien d'aimables folies Se passent tous les jours derrière le rideau :

Elles sont encor plus jolies,

L'Amour leur prêtant son bandeau.

Charmante illusion, ton bandeau sait nous plaire, A tout âge, à tout rang, tous nous te chérissons;

Tu n'es, hélas! qu'une chimère

Qu'à voir de près nous détruisons;

Montre-nous ton ombre folâtre Sous un rideau magique aux brillantes couleurs : Peins-nous tout enchanté comme on peint au théâtre Les amans fortunés dans leurs liens de fleurs.

Laissons la vérité que récherche le sage;

Trop rarement elle ouvre le rideau, Et si l'on voit parfois son auguste visage, Confuse, elle se cache éteignant son flambeau !

Mais je crois que je déraisonne

Tout en voulant parler raison ;

Il faut pourtant que j'abandonne

Mes rideaux mal drapés et toute allusion:

Il faut aussi que je me cache Sous un de mes amples rideaux; 11 faut entendre enfin, mais sans que je me fâche, Que c'est un très-grand art de se taire à propos!

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