LE MIROIR
«SCS»
Dans un miroir réel femme à vingt ans se voit; A vingt-cinq ans la glace est toujours trop limpide ; A trente ans un défaut très-léger s'aperçoit; L'on dit à trente-cinq : « Le jour est insipide ! »
Le miroir à quarante est faux, Et l'on se dit bien bas : « L'beure fatale sonne.
2to POESIES DIVERSES.
« Mais cachons encor ces défauts,
« Un peu d'art ne nuit à personne: »
Puis, poussant le miroir soudain,
Qui ne peut refléter son âme,
Elle dit presque avec chagrin :
— a II ne peut me montrer la beauté d'une femme, « La seule vraie et pure et qui survit au temps! » Puis, caressant sa fille et si jeune et si belle,
— a C'est de mon miroir à vingt ans
« Le souvenir le plus fidèle ! »
Reprenons ce miroir, ce confident discret,
De tant d'espoir, de tant de larmes, Des femmes seulement a-t-il donc le secret De cacher le dépit et même les alarmes?
Non ; ces messieurs, on le sait bien, Malgré leur gravité, leur science profonde , Consultent le miroir, admirent leur maintien ; Et le miroir promet grands succès dans le monde,
POÉSIES DIVEHSES. 2fro
Succès brillans, bien doux, pour lesquels cependant L'homme accompli du jour s'est fait une méthode, D'être très sérieux, froid, même indifférent; Car la galanterie est une vieille mode
Bonne pour la cour d'autrefois ,
Ou pour quelques têtes antiques ;
Laissez donc l'étiquette aux rois, Et soyez sans façon, messieurs les romantiques !
Essayons un autre miroir,
Bien différent , presque magique ;
Surtout où l'on puisse se voir
D'un sérieux demi-comique :
Si ce miroir, d'un cristal pur,
Montrait le cœur sans aucun voile, Plus d'un être parfait, au regard fier et sûr,
Verrait vaciller son étoile.
L'hypocrite au regard baissé,
A l'œil faux, à l'humble parole,
2fc6 POÉSIES DIVERSES.
Traître, cruel s'il est blessé, Humble, arrogant à tour de rôle, Avec les grands toujours souple, adroit, empressé. Pensons donc combien de faiblesses Tous les jours se dévoileraient, Et combien de hauts faits, de grandeurs, de noblesses, Vus avec ce miroir, hélas ! s'amoindriraient ! . Et ce cristal toujours limpide, Nous montrerait de doux secrets Que l'on s'avoue à peine et qu un œil bien timide, A quinze ans, sait cacher aux regards indiscrets. Nous verrions aussi le courage Plus grand, plus fort que le malheur, Et du sort défiant l'outrage Qui ne peut le fléchir, même en brisant son cœur! Comme l'arbre au désert résistant à l'orage, Il se relève aussi plus fier de sa grandeur!
La glace a plus d'une facette Pour montrer les replis du cœur; Chaque défaut quelle reflète,
En touchant notre orgueil irrite la douleur.
Mais du miroir la transparence, En dévoilant bien des travers, Nous montre aussi la bienfaisance,
Cette fille du ciel que touchent les revers , Dont la main toujours secourable Sèche les pleurs des malheureux :
Jusque dans les cachots son regard ineffable
Paraît au condamné comme un reflet des deux!
Mais pourquoi ce miroir ne ferait-il envie?
Puisque le bien, le mal est ainsi divisé,
Ne voyons que le bien, n'effleurons de la vie
Que le sentier fleuri, car c'est le plus aisé !