‹ Essais poétiqueChapitre 30 sur 32 · APRES LE BAL · texte numérisé non relu

APRES LE BAL

Cette salle naguère éclatante de feux;

Des lustres de cristal les gerbes jaillissantes

Inondant de lumière, en reflets radieux,

Les parois, les plafonds , les glaces transparentes ;

De ce monde élégant les mille bruits confus

Qui jetaient tant de vie où règne le silence ;

Et ces vagues parfums, en ce lieu répandus, Des femmes sont encor la trace en leur absence!

J'interroge mes souvenirs,

Seul à cette pâle lumière;

Rien ne répond à mes soupirs

Que cette salle solitaire.

De ces tourbillons si légers,

De cette danse vive et folle,

De ces doux propos mensongers

Qu'entraîne la danse qui vole ;

Et de ces mille jolis riens

Seulement compris du beau monde ;

Et de ces tendres entretiens

Qui sont enviés à la ronde ;

De ce luxe de diamans,

De gazes, de fleurs, de toilettes,

Qui parent mille êtres charmans, Et trop souvent quelques coquettes Mais celle qui charme les cœurs, C'est la beauté simple et timide Qui laisse pressentir des pleurs, Parfois dans son regard humide; De ces galops si délirans, De ces plaisirs si pleins de charmes, De ces quelques mots enivrans, Parfois trop dangereuses armes ; Que reste-t-il de tant d'éclat?

Rien, sinon quelques fleurs fanées, Gages d'un amour délicat, Qui sont, hélas! abandonnées!

Je devine ses pas, elle a passé par là,

Et de ces petits pieds je retrouvre la trace

Ici j entends sa voix qui, tout bas, m'appela, Et ce parfum suave indique encor sa place :

Parfois assise là... ravi je l'admirais.

Là, mes regards brûlans et mes lèvres tremblantes, Lui disaient, malgré moi, combien je l'admirais : Mais quelle émotion , quand ses mains frémissantes Se posaient sur mon bras, quand, valsant avec moi, Je touchais cette taille et légère et divine; Quand par ses jeux charmans je croyais à sa foi; Quand d'un souffle si pur sa bouche purpurine M'enivrait à longs traits ! — Mais enfin le signal Des danses est fini : lentement elle passe , Me jette un long regard, me laisse après le bal, Pensif et malheureux cherchant encor sa place.

D'hommages fatiguée, oh ! si dans son sommeil A présent j'errais dans un songe,

Si mes baisers brûlans rendaient son front vermeil ; Combien je craindrais le réveil Qui détruirait un tel mensonge !

Mais non, un soupçon me poursuit,

Il est fixe dans ma pensée, Me montre, malgré moi, cet homme qui la suit En tout lieu, même au bal. Encore cette nuit, Quand son bouquet tomba dans la foule pressée, Oh ! comme à s'en saisir il fut le plus adroit! Quand son sourire alors, son sourire de femme, Semblait lui dire, bien. — Quand tout fier de ce droit, Lui, me cherchant des yeux, semblait sonder mon âme;

Mais il fallut cacher le drame

Que renferme mon triste cœur, Car ce monde élégant est léger et railleur.

Si parmi ces fleurs délaissées

Son bouquet est perdu, je le retrouverai;

Ces fleurs que ses mains ont froissées,

Certes je les devinerai :

Ouvrons ce bouquet de pensées ; Un billet à Rosa! son petit air discret

Ne serait-il qu'un petit air coquet?

Mais un autre billet dans ce bouquet de roses,

C'est une déclaration, Quelques fadeurs : laissons ces sottes choses. Ah ! voici qui demande un peu d'attention :

A madame A... cette femme si sage !

C'est bien pour elle, un billet doux, Mais cet air un peu fier et ce noble visage Auraient dû rassurer même un mari jaloux.

D'autres billets suivons le badinage, On ferait un recueil au sein de ces bouquets;

Mais, hélas! ces jolis secrets

Causeront plus d'une insomnie!

Voyons, je reconnais ces fleurs,

Ce sont celles d une étourdie;

Avec elle point de lenteurs ,

Tout doit être amour, espérance ;

Mais ce bouquet ne contient rien :

Que nous sommes méchans de croire à l'apparence ! Encor d'autres bouquets. — Ah ! je touche le sien!

Mais à peine mes mains tremblantes Peuvent le détacher... réprimons cet effroi, Mais qu'y vois-je? un billet! — ô ciel ! il est pour moi!

Ah ! sans doute ses mains charmantes En le laissant tomber me l avaient destiné,

Et je ne l'ai pas deviné!!

Peut-être est-ce le seul mystère

Réel au sein de ces bouquets,

J'ai sans doute été trop sévère

En lisant ces jolis secrets.

Oh ! femmes que souvent on ne saurait comprendre, Oh ! vous que l'on accuse avec tant de rigueur, Et trop souvent sans vous entendre, Daignez pardonner mon erreur;

Car ces fleurs ici répandues Que j'interroge après le bal, Si votre esprit pensait .à mal, Ne seraient pas ici perdues.

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