‹ Essais poétiqueChapitre 4 sur 32 · CHANT IV · texte numérisé non relu

CHANT IV

Par une froide nuit, vers une heure tardive,

Un faible cri d'enfant, puis une voix plaintive

Partent d'une maison : à ces gémissemens

On semble pressentir quelques nouveaux tourmens...

Mais, hélas! Néïda, malgré tant de détresse,

Tient au jour par l'enfant qu'en ses bras elle presse !

Comme elle le contemple , et sur son triste cœur

Le serre avec transport, cet enfant du malheur!

Sa première pensée en son amour de mère

Est de l'offrir à Dieu dans une humble prière :

— « Mon Dieu, dit-elle alors 1 élevant dans ses bras,

« Je vous offre mon fils, ne le punissez pas

« De ma faute passée... Oh! sa pure innocence

« Peut-être attirera sur moi votre clémence ! »

À peine avait brillé l'étoile du matin,

Que ce bruit au hameau se répète soudain :

Bientôt on n'entend plus qu'une voix qui résonne,

Car d'une seule voix ils pleurent leur madone :

Ils l'aimaient tant jadis, belle de sa candeur !

Ils la révéraient tant, belle de sa pudeur !

Que malgré cette faute, à leur cœur incroyable,

Ils refusaient encor de la croire coupable !

La nature bientôt, au souffle du zéphir, Quitte son terne aspect et vient tout rajeunir : Les arbres blancs de fleurs mollement se balancent ; Ces blanches fleurs au vent en tourbillon s elancent ; Ce nuage embaumé, léger, capricieux, S'approche caressant, puis s'envole à nos yeux : Ces charmes du printemps, cette jeune verdure, Ces premiers feux du ciel ranimant la nature Semblent du malheureux sentis plus vivement, Car il peut se chauffer au feu du firmament.

Ce beau premier de mai, féte de la campagne, Ce buisson tout fleuri, si beau dans la Bretagne, Décorant chaque porte, et cet aveu d'amour PourNéïda souffrante est perdu sans retour!

De sa fenêtre, hélas! elle aperçoit la danse Des filles du village : — alors elle s'avance Vers l'église à pas lents, l'oeil en pleurs et baissé,

Résumant dans son cœur tout son bonheur passé.

C'est la première fois depuis son nom de mère, Qu'elle ose en ce lieu saint adresser sa prière : Puis au pied de la Vierge elle pose son fils, Déjà beau comme un ange et blanc comme le lys ! ♦ — « Sainte Vierge, dit-elle en son touchant langage, a En cet enfant chéri je retrouve l'image « Du coupable Léon ! Sainte Vierge, aidez-moi ; <k En vous est mon espoir et ma plus tendre foi : « Je voudrais l'oublier, en vain je me tourmente, a Malgré moi je le trouve en mon âme souffrante ! » Puis, sa prière faite avec tant de ferveur Avait un peu porté de repos à son cœur.

Enfin le temps qui fuit, le temps par qui tout change, A calmé la douleur par un sourire d'ange!

Néïda ne vit plus qu'en cet enfant si beau, Et tout son avenir repose en son berceau !

Maman , erre déjà sur sa lèvre mi-close;

Un baiser le demande à cette bouche rose

Qui le dit souriant , puis le redit tout bas :

A sa mère éperdue il tend ses petits bras;

Et la mère et l'enfant confondant leur ivresse

N'ont plus qu'un même amour, qu'une même caresse!

Que Léon ne vit-il ce tableau ravissant?

Comme il eût abjuré son crime en rougissant ! 11 eût vu Néïda plus belle et plus touchante , Ses longs et noirs cheveux sur sa taille charmante, Comme un réseau de soie enveloppant son corps; En la voyant si belle il eût pleuré ses torts : Son visage céleste et toute sa personne Rappelaient du village encore la madone!

Mais le cruel Léon , depuis le fatal jour Où le père au castel blâma son triste amour, Plutôt son crime affreux!... fuit, quitta le village, Car le cruel savait qu on oublie en voyage.

La triste Néïda va bien souvent le soir

Sur la tombe sacrée où s'éteint son espoir;

Elle dit à genoux au père qu'elle pleure,

Et dont sa faute, hélas ! a trop avancé l'heure :

— « O! mon unique ami, de mes jours cher auteur !

« Permets à mon enfant , l'enfant de ma douleur,

« Qu'Amable soit son nom, cher nom que je révère;

« Sois son patron au ciel, lui qui n'a plus de père !.. . »

Et puis de cette tombe elle arrange les fleurs

Que, presque chaque jour, elle arrose de pleurs!

Un rayon d'espérance allégeant sa misère, Venu comme du ciel , avait lui sur la mère :

Elle suit son enfant; le pas qu'il a tracé Est tout un avenir qui voile le passé!...

Mais pour le malheureux le sort est inflexible, 11 n'a pas de repos , son arrêt est terrible : La lourde main de fer qui se cramponne au cœur, Le torture, le brise, et rit de sa douleur!

Bientôt l'ange funèbre a déployé son aile Sur l'enfant qui rêvait une vie éternelle !

De cette aile poudreuse il le frappe soudain ; L enfant comme la fleur n'a vécu qu'un matin ! !

Pour peindre tant de maux la voix est impuissante, Et la pensée humaine est faible et languissante :

Comment dire en effet qu'en un même tombeau Sont deux êtres aimés? l'un sortant du berceau, L'autre, aussi cher, hélas! enfin un fils, un père; Que tant d amour s'éteint sous une froide pierre!... Pour une faible femme, ah ! c'est trop de douleurs ; La coupe amère est pleine et déborde de pleurs! !

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