‹ Essais poétiqueChapitre 5 sur 32 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

Un saint homme se rend près de la triste femme, Espérant alléger la fin de ce long drame.

Il la trouve d'abord presque sans sentiment : Sa voix et son regard peignent l'égarement; Son extrême pâleur, sa bouche convulsive, Où la parole arrive expirante et plaintive,

Font au saint homme alors craindre pour sa raison.

Il hasarde ces mots de consolation :

— « Ma fille, Néïda, ne pouvez- vous m'entendre?

« J'étais de votre père un ami sûr et tendre ?

« Je sympathise, hélas ! à toutes vos douleurs ;

« Que n'ai-je pu du sort suspendre les rigueurs ! »

A ces mots, Néïda tourne son doux visage

Et reconnaît enfin le curé du Village.

Ce bon pasteur était aussi sage qu'humain ;

Vrai curé de campagne au front pur et serein.

Sa morale si douce était persuasive;

Jamais l'heure du bien chez lui ne fut tardive ;

Sous son rustique toit, abri du malheureux,

Jamais l'éclat des grands ne vint frapper ses yeux.

Néïda, s'il partait, souffrait de son absence, Car il ouvrait son âme encore à l'espérance!

11 la persuadait avec tant de douceur Que la religion regagnait tout son cœur.

— « Ma fille, un jour dit-il, vous pouvez sur la terre « Vous rendre aux malheureux encore nécessaire ;

a Votre cœur noble et tendre, en pratiquant le bien, « Peut de la vie encor ressaisir un lien !

« Il est, non loin d'ici, de douces saintes femmes « Dont le dévoûment est celui des pures âmes ! « Leur nom l'indique ainsi : Les sœurs de charité! a Jamais titre plus saint ne fut mieux mérité. » A ces mots, Néïda lui dit de sa voix tendre :

— « D'entrer en ce saint lieu puis-je encore prétendre? « A ma faute, à mes maux voudra-t-on compatir,

« Mon père? Pensez- vous qu'on croie au repentir? »

Sous cette blanche guimpe et ces habits de bure, Sa beauté paraissait plus touchante et plus pure;

Ses grands yeux abaissés, son extrême blancheur

Reflétaient sur ses traits un reste de langueur : Son modeste maintien et sa mélancolie Donnaient à tout son être un air de poésie Si suave et si pur, qu'on vit bientôt les sœurs , Par des soins empressés, alléger ses douleurs. La tendre Néïda , dans sa reconnaissance , Rendait grâce à genoux de tant de bienfaisance. — « Saintes sœurs, leur dit-elle, oh! ne voyez en moi « Que ma soumission, mon dévoûment, ma foi :

« Je parais faible, hélas! mais je sens le courage, « De mes jours, comme vous, de faire un noble usage ! » En effet, on la vit bientôt dans ces saints lieux Se vouer tout entière aux soins des malheureux. Sa patience en tout était infatigable; Le malade docile, et le plus irritable, L'aimaient, la chérissaient, et, quand c'était sa main Qui versait leur breuvage, ils le prenaient soudain.

Près du lit dune femme encore jeune et belle , Un soir elle veillait; la mourante l'appelle Et dit, comme évoquant un triste souvenir :

— « Jeune sœur, Néïda, pour moi tout va finir 1 « Ah! ne me quittez pas à cette heure dernière; « Faites que ce portrait, ce portrait de ma mère ! « Reste là, sur mon cœur!... il n'a pu le ravir a Celui... » La voix alors s'exhale en un soupir... Néïda la pleura ; puis : — « Tout nous est souffrance, « Pauvres femmes, dit-elle; il n'est d'autre espérance « Qu'une sincère foi ; Dieu seul ne trompe pas , « C'est le seul amour vrai, le seul bien ici-bas! ».

Dans l'asile de paix où le temps fuit et vole, Où, pour l'humanité que Ton soigne et console, Chaque heure est employée, il est peu de passé; Le faux vernis du monde est bientôt effacé.

Du calme Néïda goûtait enfin les charmes ,

Et l'amitié des sœurs avait tari ses larmes :

Quand ses yeux en versaient, c'était au souvenir

Du tombeau qui jadis brisa son avenir!

Elle avait tant pl eure , la pauvre et sainte femme ,

Que l'auteur de sa faute avait fui de son âme.

Vers une heure avancée, on amène le soir, Un jeune homme blessé qu'on croyait sans espoir : Du fatal point d'honneur victime trop docile, Il avait succombé non loin du saint asile : Des malades nombreux encombraient l'hôpital, Au gentilhomme alors contre-temps bien fatal; On le porte ass^z loin, dans une salle obscure; Néïda le veillait , priant de sa voix pure, Lorsque des feux du ciel il parvint un rayon Sur le lit du blessé. Grand Dieu... c'était Léon!!

Elle cesse de voir; il semble qu'un nuage

Dérobe à ses regards cette sanglante image !

Cependant de la vie elle a le sentiment,

Car tout son corps frémit d'un mortel tremblement :

Éperdue, elle approche et malgré le bandage

Elle voit que le sang s'était fait un passage :

Le blessé s'affaiblit; elle étanche le sang;

Puis de ses mains lui presse et lui soutient le flanc.

Le malade regarde et semble dans son âme Chercher un souvenir des traits de cette femme ! — «Mon Dieu ! sauvez ses jours, dit-elle avec ferveur.» Et serrant fortement ses deux mains sur son cœur, S'en fait comme un rempart contre toute faiblesse , Car elle est femme encore et craint trop sa tendresse! Mais, soudain ramenant son voile sur ses traits : — « Pardonnez , 6 mon Dieu ; c'est fini pour jamais ! »

Pendant trois jours entiers, avec cette prudence,

Elle a pu de Léon rappeler l'existence :

ïl est hors de danger. — Bientôt les grands seigneurs

Pourront en l'emportant en rendre grâce aux sœurs;

Mais c'est à Néïda, car c'est elle, cet ange !

Qui, pour l'affront reçu, rend la vie en échange!...

Léon doit l'ignorer... c'est un sublime instant;

Pour Néïda bénie un triomphe éclatant!!

Elle renvoie à Dieu ce rayon de sa gloire,

Dont son cœur veut garder l'éternelle mémoire !

Ce Cljrttnui ïtfecrt,

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