‹ Essais poétiqueChapitre 6 sur 32 · CHANT I · texte numérisé non relu

CHANT I

Ces hauts murs, ces créneaux, ces tours, cet écusson,

Du vieux temps féodal sont la tradition :

On sent à cet aspect qu'une main trop puissante ,

Reçut la dîme alors de sueurs ruisselante !

On dirait qu'un long siècle a marqué de son sceau

Les grands délabremens de cet ancien château ;

58 LE CHATEAU DÉSEKT.

Mais au temps il faut moins, et ses rapides ailes Vont sapant les palais, comme les réduits frêles. A peine un quart de siècle, il n'était pas désert, Ce lieu qui dans ce jour est de débris couvert : Et dans un temps plus loin, vers ce buisson sauvage Les paysans venaient au seigneur rendre hommage. Jadis en ces jardins les plus beaux dahlias, Se mêlaient aux rosiers , aux odorans lilas : Au sein de ces parfums, ces mille fleurs écloses, Quelques rêves de prince avec leurs reflets roses Que des femmes en pleurs ont souvent regrettés... Sont devenus parfois d'ainères vérités !

Ces arbres enlacés comme par la culture, Sont un caprice heureux, un jeu de la nature. Puis, de ce pavillon un nid pend aux lambris Et jette un peu de vie au sein de ces débris : On voit aussi le Cher et ses rives fleuries; Quelques sites plus loin, et de vertes prairies,

Semblent là, dans ces lieux, comme un délassement; Car au cœur attristé vient un pressentiment Que ce château recèle un douloureux mystère ! Et l'aile gauche encor a l'aspect si sévère Que les petits oiseaux l'évitent avec soin, Et que les villageois s'en tiennent toujours loin. On voit souvent aussi courir les jeunes filles, Passant près des grands murs où s'affaissent les grilles : Puis, à de certains temps, tous s'imaginent voir Un grand fantôme blanc se promenant le soir ; Et même en leur terreur ils disent ce fantôme, Une dame venant des seigneurs de Vendôme!

La ville de ce nom, étant près de ces lieux, Accrédite les bruits de l'être ténébreux :

Un soupçon vous saisit, voyant ce manoir sombre, Qu'un martyre bien long s'accomplit là, dans l'ombre! A travers ces vieux murs, ces hauts appartenons, Le vent se fait passage en long gémissemens ;

Digitiz

A tous ces bruits plaintifs, on ne peut se défendre D'un vague sentiment qui vient là vous surprendre. On dirait qu'une voix va gémir un secret, Qu'un tombeau va parler, mais il reste muet!...

Quel est donc le penchant qui vient presser notre âme A vouloir pénétrer tout mystérieux drame ?

Avons-nous donc besoin de Tanière douleur Et des tourmens d'autrui pour sentir notre cœur? Est-ce un besoin du siècle, ou peut-être la suite Des révolutions qu'il entraîne en sa fuite?

Car ils ont tout changé, ces drames palpitans Qui font nos passions un des besoins du temps !

Sur ces masses encor ternes, décolorées,

Sur le haut d'une tour sont deux flèches dorées;

CHANT PREMIER. (il

On dirait, à les voir, un reste de splendeur Perdu sur ces débris par leur ancien seigneur. On voudrait fuir ces lieux d une terreur secrète, On s'apprête à les fuir, cependant on s'arrête ; C'est que Ton voit encor d'un coté du castel, Par un mur crevassé, quelques débris d'autel ; Puis, dans cette chapelle et malgré les ténèbres, On croit voir les lambeaux de longs crêpes funèbres; Un sarcophage encor montre qu'évidemment On pria pour un mort jusqu'au dernier moment, Où le château désert n'eut plus que deux collines Pour abriter du vent ses antiques ruines!

Aujourd'hui les hiboux, planant sur le manoir, Sont les hôtes hideux que Ton entend le soir. La nature pourtant, sur tant de solitude, Laisse à l'être rêveur une touchante étude ; Car sur ces grands débris qu'un gazon vient couvrir, On voit la giroflée, aux fentes, s'entrouvrir;

Et puis la campanule avec sa couleur tendre, Comme un réseau de fleurs sur ces lieu x vient s'étendre; Pour mieux cacher l'outrage et les traces du temps, La nature y dépose un reflet du printemps'

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