‹ Essais poétiqueChapitre 8 sur 32 · CHANT III · texte numérisé non relu

CHANT III

Elle rentre au château, la sensible Marie, Vers ses appartenons elle se voit suivie De cet époux si cher, de ce Henri charmant.

Elle espère tout bas ! — quand il dit froidement

— « Tout est fini, Madame ; entre nous plus de feinte, « Tout ce monde éloigné nous laisse sans contrainte : « Mes égards en tous lieux vous suivront désormais, « Je voudrais que vos jours pussent couler en paix... « Tel est le sort enfin de toute chose humaine ;

e Tout change , tout finit , le bonheur et la peine. »

— « Abrégez-moi, seigneur, cet éloquent discours ; « Je saurai désormais passer en paix mes jours ;

u Je suivrai vos leçons, votre philosophie ; « Je les suivrai, seigneur, et selon votre envie! » Respectueux et froid, il s éloigne soudain; Et la noble comtesse, en son morne chagrin, Reste sans mouvement; son pâle et beau visage, Des ombres de la mort montre soudain l image : Ses yeux semblent éteints, sa bouche est sans couleur; Tout ce beau corps glacé, d'éclatante blancheur, N'est plus qu'une statue aux formes les plus belles, Prise parmi le choix des plus parfaits modèles !

Elle entrouvre les yeux, mais à tout sentiment Elle était encor morte en son accablement :

A sa tête confuse, à sa pensée inerte Un fantôme apparaît qui, de sa tombe ouverte, Se lève menaçant !... Cet affreux cauchemar Serait-il un présage ou le jeu du hasard?

Puis, résumant enfin le tout dans sa pensée, Cette nuit de férié, hélas ! si tôt passée !

Et cet adieu cruel, et ce froid abandon, Elle voudrait douter encor de sa raison!

Bien des larmes, hélas ! ont passé sur sa vie, Ont pâli ses beaux jours, la sensible Marie!

Et dans un long veuvage elle passait les nuits Dans l'aile du château, dévorant ses ennuis... Quand le comte parfois dans sa noble demeure Avait passé la nuit, — vers une certaine heure

11 traversait cette aile et les longs corridors, Jusqu'à la camériste il parvenait alors :

Senquérait froidement de la noble comtesse, Et puis quittait ces lieux tout empreints de tristesse !

Le temps qui change tout, change aussi la douleur, Et la comtesse enfin ne sentait plus son cœur ; Plus de rêve la nuit et le jour plus de larmes, Dans sa mélancolie elle trouvait des charmes : Le pur sang des Vendôme et son antiquité En ranimant son cœur réveillaient sa fierté : Digne, mais sans hauteur, elle voyait le comte : De ce noble maintien il avait quelque honte ! Aussi, pour en finir, il quittait le manoir Et bien plus rarement il revenait le soir.

Deux ans avaient passé sur ces chaînes brisées; Des anneaux dont l'amour les avait composées Il n'en restait aucun!... Le comte de Mercet, Dans sa nouvelle vie, avait un seul projet ; Dans son cerveau brûlant germait une pensée Funeste à son honneur; mais son âme glacée N était pas accessible à d'autre sentiment Qua cet appât de l'or, cet horrible tourment ! Il y livra son être, et les cartes menteuses Montrèrent tout en beau, puis devinrent douteuses : En tout temps il était en ce triste séjour D'ignobles passions, ce lieu qui fuit le jour; Où l'air empoisonné, tout rempli de souillure, Inocule le mal à 1 âme la plus pure :

Là, sur un monceau d'or l'œil constamment fixé, Le malheureux n'est plus qu'un joueur insensé : A peine s'il respire, et de sa main crispée, La carte qu'il retient tombe comme échappée!

Sur son visage en feu succède la pâleur, Et ses traits contractés décèlent sa terreur : Mais il lui reste encore une dernière chance , Un faible éclair d'espoir, et pourtant il balance ; C'est que c'est son honneur qu'il va mettre à l'enjeu ! Car ce n'est pas à lui ce qu'il va mettre au jeu!

Du noble et vieux manoir, de ses hautes tourelles, La jeune châtelaine et quelques gens fidèles S'éloignaient un matin : et le cœur tout léger, Marie allait rêvant sans penser au danger :

Elle allait à Vendôme, où sa noble parente De la revoir enfin était impatiente :

La noble et vieille dame avait très-fort à cœur, Comme autrefois, son nom, ses titres, sa grandeur ! Chez elle ne venait que l'ancienne noblesse, Dans ses salons encor vivait la politesse

Dont le modèle exquis ne se vit qu'à la cour ; Marie y soupirait, rêvant un vague amour :

Gomme un être idéal, une image flottante, Qu'on repousse et qui vient toujours plus caressante ! Parmi ces vieux seigneurs , un jeune homme élégant Dont le riche uniforme indiquait le haut rang, Un soir se présenta : — quand aussitôt Marie Revit dans ce parent cette image chérie Dont elle avait rêvé ! — Sa soudaine rougeur Du militaire ému fit battre aussi le cœur!

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