‹ Essais poétiques [microforme]Chapitre 10 sur 93 · JUS · texte numérisé non relu

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Déjà s'étaient enfuis bien de sombres hivers, q Pou Les coteaux et les champs s'étaient souvent couverts Hs n De verdure, de fleurs et d’éclatantes neiges, JS Lip Depuis le jour fatal où des mains sacriléges ‘Bltr Allumèrent le feu qui consuma Grand Pré : | [ls n Depuis qu’à des tyrans un peuple fut livré : Leut Par la plus hypocrite et ncira perfidie ; » er Depuis que loin des bords de la belle Acadie, Leu La brise fit voguer les vaisseaux d’Albion Sur Qui trainaient en exil toute une nation! Or p 2 Sous

On +

Les pauvres Acadiens, sur de lointaines plages, Elle Furent disséminés comme les fruits sauvages 2 Sem Qui tombent d’un rameau que l'orage a cassé, D Oui,

Ou les flocons de neige alors qu’un vent glacé Ù Mais

Agite les brouillards qui voilent Terre Neuve | Ou les bords escarpés du gigantesque fleuve

Qui roule au Canada ses flots audacieux.

Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux [ls errèrent longtemps de village en village, Depuis les régions où l’impur marécage, Où la tiède savanne, au milieu des roseaux, Sous un soleil brûlant laissent dormir leurs eaux, Jusqu'à ces lacs du Nord dont les rives désertes Sont de neige et de fleurs tour à tour recouvertes ; Depuis les océans jusqu’au plateau lointain Où, dans ses vastes bras, le fleuve souverain Saisit les bancs de sable et dans la mer les pousse, Avec les frais débris de liane et de mousse,

q Pour recouv'ir les os de l'antique mammouth.

uverls [ls n'avaient nulle part ce qu'ils cherchaient partout :

| La pitié d’un ami, le toit sacré d’un hôte ! Et plusieurs, sans parler, cheminaient côte à côte ; [ls ne recherchaient plus le foyer d’un ami : Leur âme désolée avait assez gémi : e Ils demandaient, ceux-là, la paix à la poussière. Leur histoire est écrite en plus d’un cimetière, Sur la pierre ou la croix qui couvre leurs tombeaux. Or parmi ces captifs qui traînaient de leurs maux, Sous des cieux étrangers, la chaîne douloureuse, On vit errer longtemps une enfant malheurs :se. Elle était jeune encore, et son grand œil rêveur Semblait toujours fixé sur un monde meilleur. / Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle ! Mais hélas ! bien affreux s’étendait devant elle

52 ÉVANGÉLINÉ.

Le désert de la vie et ses âpres sentiers Tout bordés des tombeaux de ceux qui les premiers Fléchirent dans l'exil, sous le poids des souffrances ! Elle avait vu s'enfuir ses douces espérances, Ses rêves de bonheur et ses illusions ! Dans son cœur était mort le feu des passions ! Son âme ressemblait à quelque solitude Où l'étranger chemine avec inquiétude N'ayant, pour se guider, dans ces lieux incertains, Que les débris des camps, que les brasiers éteints, Et que les os blanchis qui luisent à la lune. Le souffle destructeur d’une longue infortune Avait, à leur aurore, empoisonné ses jours :

Elle n'avait pas vu le milieu de leur cours, Et déjà descendait à grands pas vers la tombe ! Elle était l'humble fleur qui naît, pâlit et tombe ! Elle était le matin avec son ciel vermeil, Ses chants mélodieux et son brillant soleil, Qui tout à coup s'arrête en sa marche pampeuse. Pâlit et redescend vers sa couche moelleuse.

Dans les villes, parfois, elle arrêtait ses pas : Mais les vastes cités ne lui redonnaient pas L’ami qu’elle pleurait, la paix du cœur perdue ! Elle en sortait bientôt, gémissante, éperdue. Et poursuivait encor ses recherches plus loin. Faible et lasse, parfois, se croyant sans témoin, Elle venait s'asseoir au fond des cimetières, Les regards attachés sur les croix ou les pierres Qui protégeaient des morts le suprême repos.

Elle s’'agenouillait, parfois, sur ces tomheaux

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Où nulle inscription ne répète à la foule D al L'humble nom du mortel que son pied distrait foule, Puis elle se disait : « Peut-être qu’il est là 1... (} « La tombe qui devait nous unir, la voilà !

«Il goûte le repos dans le sein de la terre,

« Et moi je traine encore une existence amère!» Parfois elle entendait un bruit, une rumeur

Qui lui rendait l'espoir et ranimait son cœur;

Elle parlait aussi quelquefois, sur sa route,

A des gens qui disaient avoir connu, sans doute,

Cet être bien aimé qu’elle cherchait en vain;

Mais c'était, par malheur, dans un pays lointain

— ( Oh ! oui, disaient les uns, touchés de sa tristesse, « Nous l'avons bien connu Gabriel Lajeunesse !

« Un aimable garçon dont les tristes malheurs

« Nous ont jadis, souvent, fait répandre des pleurs ! “Son père l'accompagne : il se nomme Basile :

«C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile.

« [ls sont coureurs-des-bois ; ils sont chasseurs tous deux, «Et parmi les chasseurs leur renom est fameux.»

— ( Gabriel Lajeunesse ? il fut, disaient les autres, «S'il nous en souvient bien, assurémeut des nôtres.

« De la Louisiane il franchit avec nous

« Les plaines sans confins et les nombreux bayous. » Souvent on lui disait : « Ta misère, ta peine,

«Pauvre enfant, sera-t-elle aussi longue que vaine ?

« Pourquoi toujours l’attendre et l’adorer toujours ? «Il a peut-être, lui, renié ses amours.

(Et n'est-il pas d’ailleurs, dans nos petits villages,

« Des garçons aussi heaux et même d'aussi sages ?

« Combien seraient heureux de vivre aupres de toi! «Tu charmerais leur vie ; ils béniraient ta loi.

« Et Baptiste Leblanc, le fils du vieux notaire,

« À pour toi tant d'amour qu’il ne saurait le taire ; « Donne-lui le bonheur en lui donnant ta main ;

« Et que dès ici-bas ta peine ait une fin. »

À ceux qui lui tenaient ce discours raisonnable, Elle disait pourtant : « Oh! je serais coupable !

« Puis-je donner ma main à qui n’a point mon cœur ? « L'amour est un flambeau dont la vive lueur

« Eclaire et fait briller les sentiers de la vie,

« L'âme qui d’aime pas au deuil est asservie ;

« Le lien qui l’enchaîne est un lien d’airain,

« Et pour elle le ciel ne peut être serein. »

Souvent son confesseur, ce vieil ami fidèle,

Qui depuis le départ avait veillé sur elle,

En attendant qu'un pere au ciel lui fût rendu, Lui disait : « Mon enfant, nul amour n’est perdu. « Quand il n’a pas d’écho dans le cœur que l’on aime ; « Quand d’un autre il ne peut faire le bien suprême, «Il revient à sa source et plus pur et plus fort ;

« Et l'âme qu’il embrase aïme son triste sort.

« L'eau vive du ruisseau qui s’est au loin enfuie

« Dans le ruisseau retombe en abondante pluie.

« Sois ferme et patiente au milieu de tes maux:

« Le vent qui peut briser les flexibles rameaux

«Fait à peine frémir les branches du grand chêne.

« Sois fidèle à l'amour qui t’accable et tenchaine :

« Ne crains pas de souffrir, et bénis tes régrets : « La souffrance et-l’amour sont deux sentiers secrets « Qui mènent sûrement à la sainte Patrie. »

La pauvre Evangéline, à ces mots attendrie, Levait, avec espoir, ses beaux yeux vers le ciel : La coupe de ces jours avait bien moins de fiel : Elle croyait encore entendre, dans son âme,

La mer se lamenter en déroulant sa lame ;

Et, parmi les soupirs et les tristes sanglots, S'élevait une voix qui dominait les flots ;

Une voix ravissante et pleine de mystère,

Qui lui disait bien haut : « Infortunée, espère ! »

Ainsi la pauvre enfant, durant bien de longs jours, Promena son espoir, sa peine et ses amours.

Son pied nu se brisa sur la ronce et l’ortie

Qui partout obstruaient le sentier de sa vie !

Esprit mystérieux, reprends ton noble essor ! Guide-moi, de nouveau, je veux la suivre encor!

La suivre par le monde où, seule, elle est allée ; Comme le voyageur, le long d’une vallée,

Suit le cours sinueux d’un rapide ruisseau !

Loin des bords, quelquefois, 1l voit la nappe d’eau Resplendir au soleil à travers la verdure ; Quelquefois, près des bords, il entend son murmure : Et ne la voit point fuir sous l’épais arbrisseau :

Ainsi je la suivrai jusques à son tombeau !

ÉVAINGÉLINT:

Mai semait dans les champs le lis et l’immortelle. Rapide et frémissante une longue nacelle

Glissait sur les flots d’or du Grand Mississippi.

Elle passa devant le Wabash assoupi,

Et devant l'Ohio qui balance ses ondes

Comme un champ de maïs berce ses tiges blondes. Or ceux qui la montaient étaient des Acadiens,

De pauvres exilés dépouillés de leurs biens,

Triste et frêle débris d’un peuple heureux naguère, Aujourd’hui dispersé sur la rive étrangère.

Une même croyance et les mêmes malheurs Unissaient fortement ces pieux voyageurs.

A travers les forêts, les campagnes fleuries,

À travers les vallons et les vertes prairies,

Sur les sables ou l'onde ils s’en allaient errants, Cherchant, de toutes parts, leurs amis, leurs parents. - Parmi ces fugitifs la belle Evangéline, Semblable, en ses ennuis, au cyprès qui s'incline Sur la fosse profonde où dort un malheureux, Allait avec Félix son guide vertueux.

Île.

Le jour naît et s'enfuit, et la frêle pirogue, Sur le fleuve écumeux, toujours se berce et vogue. Elle effleure, tantôt, le pied d’un noir rocher, Tantôt, parmi les joncs, on la voit se cacher. Quand l’aile de la nuit s’entr’ouvre sur la terre Elle cherche, à la côte, un abri solitaire ;

Les voyageurs lassés dressent leur campement,

Et couchés près du feu, reposent un moment.

Enfin elle franchit des chutes aboyantes,

Rase des bords féconds, des îles verdoyantes,

Où le fier cotonnier berce, d’un air coquet,

Ses aigrettes d'argent et leur moelleux duvet.

Elle s'’avance, ensuite, en des anses profondes

Où de longs bancs de sable élèvent, sur les ondes, Comme un ruban doré, leurs dos étincelants.

Et sur ces bancs de sable où les flots ondulants S'en viennent tour à tour, chanter à leur passage, Elle voit s’agiter le doux et blanc plumage

Des nombreux pélicans qui guettent le poisson, L'insecte au fin corsage et l’impur limaçon.*

La rive qu’elle effleure est basse et parfumée ;

La végétation est brillante, animée ;

Les oiseaux font entendre un magique conc:rt ; La fleur élève au ciel son calice entr'ouvert.

De distance en distance, au bord du gai rivage, Au milieu d’un jardin ou d'un ombreux bocage, S'élève la maison d’un Planteur enrichi

Et du nègre indolent la case an toit blanchi. Les exilés touchaient cette terre féconde Qu'un printemps éternel de son éclat inonde :

Où toujours des moissons se balancent au vent... : ;! Le grand fleuve, empressé, uécrit, vers le levant, Sous un ciel tout de flamme, une courbe lointaine, ;; Et ses flots RanARARonIe roulent dans une plaine Parmi les nénuphars, les bosquets d’orangers,

Les citronniers fleuris et les riches vergers.

La rapide nacelle, obéissant aux rames,

S'écarte de sa course en traçant, sur les lames,

Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu.

Sa fuite, en ce moment, se ralentit un peu.

Elle entre dans les eaux du bayeu Plaquemine

Que le soleil couchant de ses feux illumine.

Devant les voyageurs, en ces endroits déserts, Coulent, de tous côtés, mille canaux divers,

Et leur barque s'égare en ces eaux paresseuses

Qui se croisent cent fois sous les feuilles ombreuses. Les cyprès chevelus, de leurs sombres rameaux, Forment, au-dessus d'eux, de sonores arceaux

Où flottent, parfumés, les mousses diaphanes,

Le lierre palpitant et les vertes lianes ; 64 Comme dans un vieux temple, entre de saints tableaux, Flottent, tout déchirés, de célèbres drapeaux.

Il règne dans ces lieux un effrayant silence ;

On entend seulement le héron qui s’élance,

Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir

Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir ;

Ou, sur un tronc noirci, le hibou taciturne iula) Qui fait frémir les bois de sa plainte nocturne. :: :50

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